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Thomas Roulet

Les entreprises doivent-elles attendre un « retour sur investissement » de la part des business schools ?

Dans un récent op-ed du Financial Times, le directeur de la Warwick Business School, Nigel Piercy, revient sur la nature des relations entre business schools et entreprises.

Il souligne le fait que les business schools sont actuellement sur la défensive en essayant « d’être amies avec tout le monde »… La crise est-elle responsable de ce comportement ? Est-ce la meilleure position à adopter face à la sphère privée ?

Les écoles de commerce ont tout naturellement tendance à caresser dans le sens du poil un de leurs interlocuteurs les plus cruciaux : les entreprises. Les entreprises pourvoient les emplois pour leurs diplômés et « investissent » dans des chaires, des activités de recherche ou d’autres initiatives des écoles. Je dis bien investir car c’est généralement la perspective qui prévaut, même si je me suis quand même entendu dire par certains « campus managers » nord-américains que les gestes financiers en faveur des écoles relevaient pour eux plus de la donation que de l’investissement.

Lorsque la crise pointe son nez, les entreprises ont moins d’emplois à pourvoir et moins d’argent à distribuer : tout naturellement, les écoles ont tendance à faire deux fois plus d’efforts pour convaincre les entreprises de leur pertinence ! Montrer qu’elle forme de parfaits candidats pour assurer le peu de jobs ouverts à candidature, et que la recherche financée par les deniers privés a un impact positif et direct sur l’entreprise : en bref, que les écoles offrent un « bon retour sur investissement ».

Mais comme le suggère Nigel Piercy, le clientélisme n’est pas loin et rien de bon ne peut en sortir… Le rôle des professeurs de business schools est « d’analyser, de remettre en cause et de critiquer » le comportement des managers, pas de le singer ! Bref, les écoles doivent savoir garder le recul nécessaire.

Les entreprises tentent à juste titre d’influencer l’enseignement et la recherche effectués dans les business schools. Mais ce n’est pourtant pas toujours la meilleure façon de profiter des ressources intellectuelles et éducatives des écoles ! Ce serait un peu comme demander à un médecin de nous cacher nos problèmes de santé sous prétexte que l’on a pas envie de les entendre…

Des diplômés avec un esprit critique et une volonté de défier le status quo ont plus de chance d’être les intrapreneurs de demain – ceux qui entreprennent à l’intérieur de l’entreprise – que des étudiants certes très bien formés techniquement mais manquant de recul sur les outils managériaux, les pratiques de l’entreprise et l’enseignement qu’on leur a prodigué en école de commerce.

De la même manière, il n’est pas si évident de juger de la pertinence pour les entreprises de la recherche effectuée dans les business schools : la production de savoir a – la plupart du temps – des implications positives, mais ces implications ne coulent pas toujours de source, d’autant plus que le format de production de la recherche la rend souvent difficilement digeste. Par ailleurs, les retombées de la recherche ne peuvent s’évaluer que sur le long terme : les nouveaux paradigmes mettent du temps à s’imposer dans le monde académique car ils sont constamment remis en cause jusqu’à ce qu’ils aient répondu de façon satisfaisante aux questionnements qui leur étaient adressés. Aujourd’hui, par exemple, quant on s’intéresse à la façon dont la valeur créée par l’entreprise doit être partagée, l’approche dite des « parties prenantes » tente de s’imposer au détriment d’une vision purement axée sur la création de valeur pour l’actionnaire. Ce conflit est encore très présent dans la littérature de recherche en management, et son issue est sans aucun doute cruciale sur la façon dont on percevra le rôle de l’entreprise dans les années à venir.

Mais les business schools ne doivent pas non plus céder à l’excès inverse qui serait de critiquer sans construire, de s’éloigner du monde de l’entreprise sous prétexte de vouloir gagner en perspective au point d’en oublier complètement leur raison d’être. Pour être pertinent, d’autant plus dans la critique, il faut connaître l’entreprise en profondeur, s’intéresser aux mécanismes à l’oeuvre et se débarrasser de toutes idées préconçues. Cela veut aussi dire que ces fameuses chaires de recherche sont justement des opportunités en or pour les chercheurs et enseignants de mettre un pied dans les entreprises qui les financent afin d’identifier les enjeux les plus prégnants et d’avoir une influence déterminante sur la façon dont les managers y feront face.

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