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Pierre Dubois

Filâtre. Communiqué de crise raté

Daniel Filâtre, président de Toulouse II le Mirail et président de la commission de la formation continue et de l’insertion professionnelle de la Conférence des Présidents d’Université, est furieux contre l’image donnée de son université par l’émission Complément d’Enquête “SOS, jeunesse cherche avenir”, diffusée jeudi 3/11 sur France 2. Il a exercé son droit de réponse dans une lettre adressée au Directeur de l’information de France 2 et publiée par la CPU. Il termine ainsi sa lettre : “la diffusion du reportage sous ce titre “Fac poubelle” permet de réunir les éléments nécessaires pour ester en justice pour diffamation“. Plainte a-t-elle été déposée ?

Daniel Filâtre dénonce “un mépris total de toutes les actions que nous entreprenons pour offrir à nos étudiants les meilleures formations, de meilleures conditions de travail et un accompagnement de qualité”… “Vous ne présentez que du superficiel ou de sentationnel sans retenir les informations de fond que votre journaliste a pu obtenir”… “Votre reportage contient un nombre d’assertions fausses et de commentaires diffamatoires” sur la filière Langues étrangères appliquées (LEA) : “abandon d’un étudiant sur deux en 1ère année, 900 étudiants inscrits en 1ère année et 45 seulement en Master 2, taux d’insertion désastreux”.

Je ne peux imaginer que Daniel Filâtre soit un président naïf. Il connaît les médias et leur souci de faire de l’audimat. Toulouse II n’a pas été choisie au hasard. Université d’Art, Lettres et Langues, Sciences humaines et sociales, elle a la réputation d’être frondeuse. Cette réputation est-elle infondée ? Il est sûr que France 2 recherchait une université qui n’avait pas de bons résultats en terme de parcours de formation et d’insertion professionnelle. Pourquoi donc alors le président a-t-il accepté le reportage ?

Je viens de revisionner l’émission Complément d’enquête. Voici les données critiques que j’ai vues et entendues au fil du suivi du parcours d’une jeune fille inscrite en 1ère année de licence LEA, après un bac mention bien. 900 étudiants en 1ère année et seulement 300 en 2ème année ; difficultés pour comprendre les codes d’inscription aux différents cours ; un cours transféré dans une autre salle ; un professeur qui enseigne dans un préfabriqué inadapté et qui déclare qu’il ne pourra faire son premier cours dans de bonnes conditions. 45 diplômés de master LEA en 2009, tous appelés par téléphone et certains rencontrés en face à face (les 2/3 enchaînent petits boulots et chômage). La mention de ces critiques fortes est-elle une diffamation ? Elles le seraient si elles étaient fausses.

Il est donc important de rechercher, sur les sites de l’université, du Département LEA et de l’Observatoire, les données statistiques mentionnées dans la chronique d’hier (”Communiquer les taux de réussite“) : taux de succès en 1ère année, taux de réussite à la licence en 3 ou 4 ans, devenir professionnel des diplômés de licence et de master.

1ères données en ligne : connaissance et réussite des publics 2010-2011. Chiffres-clés, cliquer sur Département de Langues étrangères appliquées, puis ouvrir le pdf. Une licence (1.478 inscrits en 2010-2011), trois spécialités de master (207 inscrits). Annonce de 3 parcours différenciés en licence à la rentrée 2011 (qu’en est-il ?). Pas de licence professionnelle (seulement un stage de 50 heures en L3). 68% de femmes, 23% d’étudiants étrangers, 921 nouveaux étudiants dont 310 bacheliers 2010.

Réussite en 2010 (page 2 du document). 39,1% des étudiants de 1ère année ont passé tous leurs examens et seulement 50,4% d’entre eux les ont réussis, ce qui donne un taux de succès un peu inférieur à 20%. Les taux de présence aux examens sont plus importants en L2 et en L3, relativement faibles en M1(59,1%) et très forts en M2 (89,1%). La réussite des M2 présents aux examens est de 100%. Combien d’étudiants néo-entrants se sont réorientés en 1ère année et vers quelle filière? Combien ont abandonné en cours ou en fin de première année ? Combien obtiennent la licence en 3 ou 4 ans ? Impossible de le savoir car l’Observatoire de l’université n’utilise pas la seule méthodologie qui vaille : le suivi de cohortes. Porter plainte pour diffamation alors que l’université ne connaît pas ses parcours de formation ?

Devenir des diplômés de licence et des diplômés de master LEA ? Pour la licence, les derniers résultats publiés par l’Observatoire de l’université concerne les diplômés 2007 : 4.098 étudiants inscrits en licence 3 ; 2.872 l’ont obtenue (soit 58%, taux qu’on ne peut qualifier d’excellent). Parmi les lauréats, 1.700 (59%) ont poursuivi des études dans l’université même. Le power point que j’ai consulté en ligne ne permet pas de connaître, pour les non-réinscrits, le taux de poursuite immédiate d’études après la licence et les conditions d’emploi de ceux qui n’ont pas poursuivi d’études. Pas d’informations réelles sur le devenir des diplômés de la licence LEA.

Devenir professionnel des diplômés de master professionnel LEA ? Le site du département LEA se contente de dresser une liste de fonctions possibles, sans référence à des enquêtes. Le site de l’Observatoire fait état des résultats sur les diplômés 2007 de chacun des masters de l’université. Cliquer sur Département LEA, 18 mois après l’obtention du diplôme pour ouvrir le pdf. Vous êtes surpris comme je l’ai été ! 18 répondants sur 48 diplômés : enquête inutilisable. Les journalistes de Complément d’enquête ont téléphoné à tous les diplômés de master 2009 de LEA : l’université n’a pas les données pour les contredire.

Toulouse II le Mirail ne collecte pas les données nécessaires pour se connaître mieux. Pas de suivis de cohortes et donc pas de taux rigoureux de succès en 1ère année de licence pour les néo-entrants (bacheliers de l’année) et pas de taux d’obtention de la licence en 3 ou 4 ans. Enquêtes sur le devenir des diplômés de licence et de master, mais pas d’informations sur les emplois des diplômés de licence qui ne poursuivent pas d’études, données lacunaires sur les conditions d’emploi des diplômés de master (pas de répertoire des emplois occupés), taux de réponses trop faible. Et c’est avec aussi peu de billes que l’université déposerait une plainte pour diffamation ? Courage Président Filâtre ! 

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