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Pierre Dubois

Sages-femmes du 16ème siècle

Regards sur l’organisation des études supérieures au siècle de la Réforme et de la Contre-Réforme. En savoir plus sur la préparation au premier grade universitaire, le baccalauréat. Elle a été progressivement “sortie” de l’université, prise en charge par des Hautes écoles, par des Collèges. Quelques points de repère en Alsace. 1538, création de l’Ecole Latine (gymnase Jean Sturm, Strasbourg). 1566, transformation en Académie. Quand l’université acquiert le statut d’université de plein exercice en 1621, le gymnase Sturm en devient, en fait, le Collège préparant au baccalauréat

Au fil de mes lectures vagabondes sur l’histoire des universités et de l’Alsace à l’Ere moderne, je redécouvre les corporations, les métiers, les démarcations de frontières (qui fait quoi ? qui peut faire quoi ?), les conflits entre eux, leurs spécialisations progressives au fil des observations, des inventions … Et, bien sûr, les formations aux métiers. Formations universitaires, par apprentissage, sur le tas. La chronique d’aujourd’hui porte ainsi sur l’un des plus vieux métiers du monde : celui de sage-femme. Elle “travaille” dans un univers où s’exercent d’autres métiers qui ont trait à la santé : médecins docteurs de l’université, médecins de la ville et de l’hôpital, apothicaires, chirurgiens, barbiers, guérisseurs, colporteurs de thériaque, rebouteux et charlatans.

Jean Lebeau, Jean-Marie Valentin, L’Alsace au siècle de la Réforme (1482-1621), Presses universitaires de Nancy, 1985, page 47.  ”Impression en langue allemande (et non en latin) à Strasbourg, en 1513, du premier manuel d’accouchement composé à l’intention des sages-femmes. L’auteur, Eucharius Rösslin (1470-1526), avait été apothicaire à Fribourg-en-Brisgau avant d’accepter une charge de Stattphysicus à Francfort-sur-le-Main puis à Worms”. Il définit, en douze chapitres, les “bonnes pratiques” pour diminuer les maux de l’accouchement. Au cours du siècle et parce qu’écrit en langue vulgaire, l’ouvrage connaît un grand succès : il est réédité de très nombreuses fois. Photo d’une illustration figurant dans le livre de Rösslin.

L’ouvrage de Rösslin, Le Jardin de roses des femmes enceintes et des sages-femmes, a une visée pédagogique. Il comporte de nombreuses illustrations, en particulier sur les positions de l’enfant dans l’utérus. Il a, de ce fait, intrigué des contemporains (Eucharius doit quitter Fribourg-en-Brisgau en 1504, après un procès intenté par l’université). Ces interrogations ont été reprises par la recherche actuelle. (Wikipédia). Rösslin serait un plagiaire : son livre s’inspire en effet, de trop près, des textes de Moschion (Gynaecia) et de Soronos d’Ephèse (2ème siècle), de Michel Savonarole de Padoue (Practica major, 1460). L’hypothèse est faite que Rösslin n’a même jamais assisté à un accouchement de sa vie !

Mais revenons aux sages-femmes. Anne-Marie Heitz-Muller, Femmes et Réformation à Strasbourg (1521-1549), Presses Universitaires de France, 2009 (pages 89 à 96, 219 à 227). S’appuyant, en particulier, sur le livre de Rösslin, l’auteur traite de la profession de sage-femme. Profession ? Elle n’a pas, me semble-t-il, totalement tort. Ce serait même la première profession féminine de l’histoire et Strasbourg l’aurait inventée ! 

Certains traits des professions contemporaines sont présents. Une profession est réglementée : ordonnance de 1.500 prise par la ville libre d’Empire. Elle donne lieu à formation : l’ordonnance précise que “les accoucheuses sont formées par une femme de leur profession. Elles la suivaient lors des soins et apprenaient ainsi par expérience”. La profession a des formateurs rémunérés : “Les matrones étaient encouragées à emmener avec elles des apprenties, et touchaient pour cela des indemnités”. Elle est validée par un examen : “une fois formée, la sage-femme devait se présenter pour passer une sorte d’examen devant une commission nommée par le Conseil de la ville et composée de deux médecins et de matrones reconnues pour leur expérience”.

La profession a un territoire limité d’exercice : “l’ordonnance prescrivait, qu’en cas d’accouchement difficile, de faire appel à des médecins compétents ou à des accoucheuses renommées”. Elle prévoit des sanctions: “interdiction, sous peine de châtiments corporels, de se montrer brutale ou d’utiliser des instruments meurtriers”. Même punition en cas de provocation d’avortement par des saignées. La profession utilise des outils techniques appropriés : “la chaise d’accouchement (Quiz : “L’arbre et la chaise“), ciseaux, couteaux, pinces et crochets en fer”… La profession a du prestige, attire le respect. C’est le cas à Strasbourg dès le début du 16ème siècle.

Mais Anne-Marie Heitz-Muller hésite dans les termes qu’elle utilise. Profession ou corporation ? Au sens de l’époque, c’est d’une corportation dont il s’agit. Ou plutôt d’une quasi-corporation. Il lui manque en effet certains traits de la corporation. Les sages-femmes dont le livre parle n’ont pas l’exclusivité de la tâche ; des femmes, non sages-femmes, continuent d’accoucher des proches, sans être sanctionnées. Plus important, l’auteur ne mentionne pas la création d’une corporation spécifique, avec des statuts propres, ses rites, ses armoiries, son “poêle”, son droit d’être représentée dans les Conseils de la ville. Est-ce parce que cette corporation féminine n’existe pas encore ? Les sages-femmes ont-elles été accueillies dans la corporation des hommes chirurgiens-barbiers ? L’égalité de traitement entre hommes et femmes ne peut encore, à l’époque, être pensée clairement, même par les pasteurs réformateurs.

Anne-Marie Heitz-Muller reproduit, dans une note de la page 221, des raisons de la féminisation du métier : “jusqu’au XVIIème siècle, on considérait qu’une femme qui se faisait assister par un homme pour accoucher aurait perdu cinq vertus : la pudeur, la pureté, la fidélité du mariage, le bon exemple et la mortification”.

Toujours est-il que des sages-femmes reproduisent déjà un des pires travers des corporations, qui sera une des causes de leur déclin. Elles engendrent la reproduction sociale : ”beaucoup de sages-femmes formaient leurs propres filles comme un père formait son fils en le choisissant comme apprenti”.

Quels sont les résultats de la “professionnalisation” du métier de sage-femme, voulue par l’ordonnance de 1500 ? A-t-elle fait diminuer la mortalité des nouveaux-nés, de leurs mères ? Des éléments de réponse dans le livre de Jean-Pierre Kintz, La société strasbourgoeise (1560-1650) , Association des Publications près les Universités de Strasbourg, 1984, pages 161 à 168, 184. Au cours de la période visitée par le livre, plusieurs nouvelles ordonnances vont tenter de parfaire la réglementation : activités périphériques autorisées ou non aux sages-femmes, rémunérations (”modestes”, “à l’année ou à l’acte”, complétées par des “fagots de bois”), modes de recrutement à l’hôpital, devoir de “dénoncer les femmes suspectes, susceptibles d’abandonner leur enfant à l’orphelinat” 

“Quelques sages-femmes étaient attachées à l’hôpital… Des sages-femmes préféraient parfois s’installer à leur compte”. Salariées ou “libérales” : c’est encore le cas aujourd’hui (chronique à suivre : “Sages-femmes du 21ème siècle“). La division du travail s’accentue dès le milieu du 16ème siècle et s’approche de la hiérarchie en vigueur dans les corporations : “trois catégories d’accoucheuses : sages-femmes, aides, apprenties”. “En 1584, on distinguait les sages-femmes assermentées… Elles initiaient les autres à la pratique de l’accouchement et les présentaient [pour recrutement éventuel] au Magistrat”… “En ville, l’apprentissage durait une année”… “Les apprenties les plus douées parmi celles qui avaient réussi l’examen avaient droit à l’enseigne” (cela signifie-t-il que la corportation existe désormais ?).

La professionnalisation du métier ne suffit évidemment pas à réduire significativement les chances de vie du nouveau-né et de la mère. Bien d’autres facteurs jouent dont celui du nombre des sages-femmes formées et recrutées, dont celui de la qualité de l’accueil à l’hôpital en cas de crise de subsistance ou de guerre. “Les registres d’accouchement à l’hôpiltal permettent de constater l’importance de la mortalité périnatale au début du XVIIème siècle. Dans les quatre premières décennies, on dénombra 24 années où plus du quart des accouchements signifiait l’enfantement d’un mort-né ou d’un nourrisson qui ne vivrait que pendant quelques jours. Le taux de motalité périnatale dépassa même les 30%  pendant dix ans et atteignit 40,7% en 1629. La proportion avait été de 45,6% en 1597. En moyenne l’espérance d’une mère était trompée par la mort une fois sur quatre (26,2%) à l’hôpital”.

Mais, pendant ce temps, la recherche et la formation, en anatomie en particulier, continuaient de progresser. “Les professeurs de l’Académie puis de l’Université composèrent de nombreux ouvrages d’obstétrique en latin”… “Cette tradition [strasbourgeoise] annonçait la création de l’Ecole des Sages-Femmes dirigée par un medicus obstetricans en 1728″… Mais c’est une autre histoire : Strasbourg a perdu son statut de Ville libre d’Empire ; elle est devenue française en 1681. Prochaine chronique : “Sages-femmes du 21ème siècle”.

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