Fusion. Un ex 1er VP s’exprime

Auteur : Pierre Dubois
Le 06 déc 11 ; ?>

Troisième chronique sur les fusions en Alsace (chroniques précédentes). Fusion des universités de Strasbourg et de Haute-Alsace ? Alain Brillard va-t-il démissionner de la présidence lors du prochain Conseil d’administration de son université, le 13 décembre prochain, ouvrant la voie à des élections anticipées des 3 conseils et à celle d’un nouveau président ? Mais que prôneront ceux-ci ? La fusion ou le rattachement ? Dans une Alsace en fusion, ce serait bien qu’ils tordent définitivement le cou au concept “mou” de rattachement et qu’ils engagent avec Strasbourg la négociation pour fusionner dans les meilleurs délais et conditions pour les deux parties prenantes. Photo ci-dessous : siège de la présidence de l’université de Haute-Alsace à Mulhouse.

Témoignage de Pierre-Alain Muller, rencontré à Strasbourg le 18 octobre 2011 et contacté par téléphone la semaine dernière. Ce professeur d’informatique à l’université de Haute-Alsace a été vice-président en charge du système d’information de juillet 2007 à août 2008 et premier vice-président d’août 2008 à mars 2010, date à laquelle il a démissionné : désaccord avec Alain Brillard sur la stratégie de l’université de Haute-Alsace à l’égard de l’université de Strasbourg. “Plus personne n’ose discuter des relations avec Strasbourg ; il en résulte une dégradation des relations à Mulhouse“.

Qui est Pierre-Alain Muller ? Un professeur des universités à la trajectoire atypique (CV de 17 pages). 48 ans. Etudes à Mulhouse : DESS en informatique (logiciel des systèmes industriels) à 25 ans, doctorat “L’intégration dans les logiciels complexes” à 30 ans. “Expériences en enseignement, recherche et développement, conseil en informatique, management d’équipe, création d’entreprise, présidence et direction générale, pilotage d’université”. Et impliqué dans la valorisation et l’information scientifique et technique : il est l’auteur d’un ouvrage de référence sur la modélisation objet (Modélisation Objet avec UML), diffusé à plus de 60.000 exemplaires dans le monde. 

En cours de thèse, au tournant des années 90, il est Responsable du centre de support européen, puis consultant, Rational Software Corporation, Santa-Clara (Californie) et Paris. Il commence sa carrière localement, ATER puis maître de conférences de 31 ans à 36 ans. Recherche et Développement en logiciels intégrés.

A 36 ans, c’est le deuxième saut vers l’innovation et la StartUp : durant 3 ans (1999 à 2002), il est Président Directeur Général de SA ObjeXion Software (création puis pilotage d’une société innovante). En 2002, il revient à l’université pour enseigner le génie logiciel dans une des écoles d’ingénieurs. Mais l’innovation continue de le tarauder : il part deux ans (2004-2006) en délégation à l’INRIA de Rennes : projet Triskell, coordonnateur de la plateforme RNTL OpenEmbeDD. Ces deux ans lui fourniront les matériaux scientifiques nécessaires pour une HdR et lui permettront de devenir professeur

Rentré au bercail mulhousien, Pierre-Alain Muller accepte, en juillet 2007, d’entrer dans l’équipe du président Alain Brillard comme vice-président en charge du système d’information. Il décrit les tenants et aboutissants de sa mission aux pages 3 et 4 de son CV : passionnant. Puis, c’est l’accès à la 1ère vice-présidence et la démission après un an et demi. Et une nouvelle fois, l’attrait de la recherche et développement : il est aujourd’hui porteur du projet de valorisation Mind-Tracking. La semaine dernière après la possible démission d’Alain Brillard et la constitution d’une nouvelle équipe de direction, le choix de prendre le large demeure pour lui à l’ordre du jour. Est-ce un choix définitif ?

Pierre-Alain Muller et le rattachement. Il ne veut pas d’un rattachement “contre” Strasbourg. Il pense que la solution n’est pas d’être “contre” Strasbourg, ni d’être “sans” Strasbourg et qu’il faut trouver comment être “avec” Strasbourg mais sans être “mangé” par Strasbourg. Il pense aussi que “la diffficulté, c’est de ne pas être “oublié” par Strasbourg au quotidien, juste parce qu’on sera un peu loin, juste parce qu’on ne se croisera pas au café, juste parce qu’ils n’ont pas vraiment besoin de nous”. Pierre-Alain Mulller est hostile à une fusion qui signifierait une absorption du “petit” par le “gros”, à un démantèlement de son université, les Strasbourgois venant y faire leur marché (récolte de pépites, achat par appartements). Il admettrait par contre une fusion qui respecterait les Haut-Rhinois, qui ne les inférioriserait pas, qui leur permettrait de continuer à exercer honorablement leurs fonctions. Pour lui, “le moyen d’avoir cela passe peut-être par le rattachement (qui, du coup, n’est pas une fusion-absorption)”.

L’ancien 1er vice-président revient plusieurs fois sur la notion d’honneur. “La logique de l’excellence qui s’impose de nos jours est dévastatrice car elle exclut la plupart des personnels. Par contre, on doit pouvoir exiger de tous les personnels, enseignants et non-enseignants, d’exercer leurs fonctions avec honneur ; “je suis fier d’exercer mon travail dans l’honneur ; je suis fier que vous exerciez votre travail dans l’honneur”. Les conditions d’une fusion qui se ferait dans l’honneur, “dans la bonne humeur et dans la joie”, ne sont pas encore réunies. Personne ne peut encore y donner un sens positif, a fortiori en montrer un fruit. Personne ne sait réellement pourquoi on la ferait. Et pourtant elle se fera (c’est le blogueur qui s’exprime).

Pierre-Alain Muller dresse un état des lieux… triste. “Dans une petite université, il est difficile d’exercer honorablement son métier au quotidien, de monter des projets, d’être crédible ; c’est particulièrement vrai pour les professeurs ; à Mulhouse, je n’ai jamais obtenu un contrat pour un doctorant. L’université avait la réputation d’être une université réactive, dynamique, agile… une université incarnant l’escalier social (escalier et non ascenseur : gravir un escalier demande des efforts). Elle joue encore le rôle d’université de proximité, mais où les étudiants vont-ils après la licence ? La zone de chalandise de Mulhouse est étroite et les temps de transport pour la Suisse, l’Allemagne, Strasbourg, la Franche-Comté et la Bourgogne se sont réduits. L’université bouge encore vite mais elle s’essouffle plus vite qu’avant. Trop peu de personnes doivent faire trop de choses. L’épuisement gagne. On ne peut survivre longtemps à des efforts intenses”.

“Depuis ma démission de la 1ère vice-présidence en mars 2010, je ne suis plus “aux affaires”. Dès lors, je peux observer une absence de communication au sein de l’université, d’une communication sur l’identité en particulier. Rattachement ou fusion ? C’est devenu le projet de quelques-uns seulement ; chacun comprend certes les mouvements de fond dans le supérieur, mais pourquoi Mulhouse devrait-elle en faire les frais ? Actuellement les personnels estiment qu’ils travaillent dans un bon environnement. Par bon environnement, ils entendent un bureau, un couloir, un bâtiment. Ils ne pensent pas environnement immatériel, lieu d’échanges d’idées et de projets”.

Je ne peux aujourd’hui exercer mon métier dans l’honneur car on me donne des objectifs d’excellence inatteignables dans un contexte de contraintes fortes. J’ai été en position de délégation à l’INRIA à Rennes (août 2004 à août 2006), mon champ de possibles s’est élargi. Avec la fusion, je voudrais que mon champ de possibles s’ouvre. Dans une petite université, c’est l’inverse qui se produit souvent”.

“A Mulhouse, l’informatique est coupée en deux : informaticiens mathématiciens versus informaticiens électroniciens automaticiens. Ils s’observent de loin, car ils travaillent dans des bâtiments différents de composantes différentes. Un point commun : ils n’ont pas voulu fusionner au sein d’une seule et même composante… J’avais émis l’idée d’installer un télécabine pour faciliter les déplacements entre les campus. Les collègues ont rigolé. J’ai compris que la plupart des gens estiment que ceux qui émettent des idées sortant de l’ordinaire sont dangereux… Ceux qui font des trucs exceptionnels le paient toujours après”.

La question est en définitive celle de l’émergence d’un nouveau modèle d’université, plus ouverte sur le monde. Créée en 1975, l’université de Haute-Alsace a pleinement saisi les opportunités de la période ; elle a réussi le modèle de l’université professionnalisante de proximité ; elle a permis la démocratisation de l’accès et de la réussite dans l’enseignement supérieur. Les IUT et les écoles d’ingénieurs ont réussi à maintenir ce modèle, par ailleurs fortement identitaire pour les personnels. La génération qui a créé l’université, les présidents successifs et leurs équipes, les personnels des services centraux, les vacataires sans statut universitaire (”ils font beaucoup d’heures, sont dévoués, mais n’en ont rien à faire de l’université”) n’ont pas vu que le modèle originel s’affaiblissait avec l’éclatement des campus et l’explosion de l’offre de formation. Pouvoir penser l’avenir quand on est sur le déclin ! Très difficile !

Pierre-Alain Muller appartient à un autre monde : il donne un exemple de trajectoire professionnelle dans et dehors de l’université. “Bien que je sois “natif” de Mulhouse”, mes accointances scientifiques, les collègues avec qui je travaille ne sont pas mulhousiens ; ils sont rennais, toulousains”… Le professeur d’informatique prendra-t-il le large comme il le m’a dit ? Ou restera-t-il sur les bords de l’Ill pour engager avec une majorité de ses collègues et les Strasbourgeois une nouvelle aventure ? Celle de l’Alsace en fusion, celle d’une Région qui va de l’avant en innovant, un pas devant les autres, celle d’une université où l’on se sent bien dans son métier.

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