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Philippe Jamet

Scandale de la vérité

Il est étonnant de constater combien les faits dérangent dès lors qu’il s’agit des “grandes écoles”. Ils dérangent au point qu’on continue à trouver ici et là, sous la plume et dans les discours de personnes expertes, quantité de contrevérités et de présentations simplistes, quand ce ne sont pas des diatribes enflammées. Directeurs de grandes écoles, nous nous sommes accoutumés à cet environnement, il fait partie de notre lot commun. Ainsi les mauvaises herbes parsèment-elles l’univers du jardinier.

Passe encore lorsque les caricatures des grandes écoles émanent de compatriotes – car le fait est que nous en entendons rarement à l’étranger – motivés par une loyauté idéologique, aveuglés par l’ignorance ou victimes de leur confiance envers certains médias. Mais les mêmes caricatures sont proprement insupportables lorsqu’elles sont véhiculées par des spécialistes de l’enseignement supérieur, des personnes qui ont pourtant toutes les données du problèmes en main. Doublement insupportables, parce qu’elles violent la rigueur scientifique dont ces collègues devraient être les hérauts infaillibles et aussi parce qu’elles concourent à entretenir, et au plus haut niveau, des représentations héritées du passé et qui ne font que contrarier les évolutions actuelles de l’enseignement supérieur, notamment le rapprochement entre les universités et les dites écoles.

Quelques uns de ces collègues, parvenus au sommet de la carrière universitaire sont entrés en politique. Sur le sujet de l’enseignement supérieur, il conjuguent une autorité légitime et l’audience attentive de leurs concitoyens. Quelle noble responsabilité ! S’exprimant donc ex cathedra, nous sommes en droit d’attendre de leur part des propos objectifs et des analyses éclairées. Dès lors qu’ils se laissent aller à déformer la vérité, à dissimuler les faits, à entretenir les suspicions par des présentations biaisées, il y a de leur part non seulement malhonnêteté intellectuelle, mais abus de confiance.

C’est dans cet esprit que je réagis à ces quelques lignes signées d’un collègue universitaire et élu :

15% du budget de l’enseignement supérieur et de la recherche est consacré aux grandes écoles, c’est-à-dire à 5% des étudiants effectivement sélectionnés sur leur excellence mais où, en pratique, on ne fait que reproduire les inégalités de naissance en n’y trouvant pratiquement plus que des enfants de cadres supérieurs“.

Concis et lapidaire n’est-ce pas ? Et tellement conforme aux clichés ambiants ! A première vue, qui trouverait à y redire ? Personne, sinon peut-être les faits, très entêtés comme on le sait. Examinons donc de plus près les trois critiques faites par notre collègue : élitisme, coût et reproduction sociale.

Elitisme

Selon les statistiques officielles, les écoles représentent non pas 5%, mais près de 15% des effectifs de l’enseignement supérieur. Elles délivrent par ailleurs 40% des diplômes de rang Master en France, proportion qui s’élève à 55% dans les spécialités qui sont les leurs (elles ne sont en particulier pas concernées par les filières médicales et juridiques). Nous parlons donc d’un sujet qui ne relève nullement du domaine minoritaire et élitiste, comme le suggère notre collègue élu, mais va même jusqu’à concerner, pour certaines filières, une majorité d’étudiants du supérieur.

Coûts

Quant à la question des coûts. Ah, l’éternelle question des coûts ! Cette interminable  controverse autour du luxe des grandes écoles, qui va droit au cœur d’un peuple épris d’égalité. Ce même peuple aux oreilles rebattues de l’impérieuse nécessité pour nos établissements d’enseignement supérieur de concurrencer des universités internationales dont le niveau d’opulence et de sélection est sans commune mesure avec celui de nos écoles… Soit : si ces dernières ont moins de distance à parcourir pour affronter la concurrence selon les critères de moyens et de sélection, n’y a-t-il pas comme un parfum d’incohérence à les en blâmer ?

La question n’est-elle pas avant tout de savoir si ces moyens sont bien utilisés ? La question de l’opulence (supposée) n’est-elle pas une manière habile d’éluder celle, non moins troublante, du gaspillage (avéré) ? Les écoles ont des moyens certes, sans doute pas à la hauteur des fantasmes de leurs détracteurs ou de leurs directeurs, mais des moyens à la hauteur de leur performance. Or, la performance  budgétaire, érigée en principe par la Loi d’Orientation des Lois de Finances (LOLF), est plus que jamais à l’ordre du jour. De ce point de vue, il semblerait bien (une étude rigoureuse à ce sujet serait du plus haut intérêt) que le coût effectif du diplôme de Master soit, dans les filières universitaires, substantiellement supérieur et non pas inférieur à ce qu’il est dans les filières écoles. Ces dernières opèreraient donc un emploi sensiblement plus performant des fonds mobilisés (notamment publics), l’obtention d’un diplôme de rang Master et d’un emploi étant unanimement considérée comme une mesure légitime de la performance des formations supérieures.

Ainsi, l’argumentaire habituel de qui s’insurge du coût supposé de la formation des “élites” mériterait d’être renversé, en ce sens que les comptables publics et les contribuables devraient plutôt nourrir des inquiétudes, ce qu’ils font d’ailleurs, et de plus en plus, sur l’engorgement de certaines filières universitaires globalement budgétivores et peu diplômantes.

Ouverture sociale

Lorsqu’il brocarde la “reproduction des élites” par les grandes écoles, notre collègue passe sous silence la publication du livre blanc sous la direction de Chantal Dardelet (lesrapports.ladocumentationfrancaise.fr/BRP/104000672/0000.pdf) qui a permis de mieux faire connaître les avancées réelles des grandes écoles en termes d’ouverture sociale. On y apprenait notamment que plus de la moitié des élèves inscrits dans les écoles étaient issus de filières autres que les classes préparatoires.

Il convient aussi de mentionner les efforts considérables réalisés par les grandes écoles pour intégrer une plus grande proportion d’étudiants boursiers. A titre d’exemple, 39% des élèves-ingénieurs (hors apprentis) bénéficient aujourd’hui d’un régime de bourse à l’Ecole des Mines de Saint-Etienne.

Il est vrai que les catégories socio-professionnelles favorisées restent surreprésentées dans l’enseignement supérieur, mais ce phénomène n’est nullement confiné aux grandes écoles. Au niveau Master, le seul où la comparaison entre universités et grandes écoles ait véritablement un sens, la proportion des catégories supérieures est du même ordre de grandeur quelle que soit la filière. Il est particulièrement éloquent de voir notre collègue passer cette réalité sous silence, notamment pour ce qui concerne la filière médicale dont lui-même est issu…

Désigner les écoles comme “bouc émissaire” d’un problème qui affecte l’enseignement supérieur français dans son ensemble, c’est contribuer à brouiller les pistes et retarder l’émergence d’une politique d’ensemble qui permettrait de le résoudre. Hélas, la dénonciation d’un coupable bien commode pour s’évader de sa propre responsabilité (en l’occurrence de décideur universitaire et d’acteur politique) est un travers par trop fréquent…

Pour conclure, des faits viennent chaque jour confirmer l’inanité croissante des clichés sur le caractère manichéen de l’organisation des études supérieures en France, même si beaucoup de chemin reste à faire pour progresser dans le respect réciproque entre les modèles éducatifs et scientifiques portés par les universités et les écoles. Il est regrettable d’entendre hurler avec les loups ceux-là même qui devraient être les facilitateurs de ce dialogue en progrès constant.

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