L’évaluationnite des enseignants-chercheurs (EC) : ça suffit ! Les EC doivent être évalués : évidemment ! Mais ils le sont déjà suffisamment ! Stop ! La goutte d’eau qui fait déborder le vase est la conséquence de la mise en oeuvre de la réforme du statut des enseignants-chercheurs (avril 2009). Elle a prévu en effet l’évaluation de tous les enseignants-chercheurs, une fois tous les 4 ans, par les sections du Conseil national des universités (CNU).
La circulaire publiée par une sous-direction RH de l’administration centrale le 25 novembre 2011 prévoit que la 1ère campagne d’évaluation débutera à l’automne 2012… 3 ans et demi après la publication du décret de 2009. Cette circulaire est un monument de sottise. 1. Seront concernés, les premiers, les enseignants-chercheurs nés en mars, juillet et octobre. Pourquoi ces 3 mois, on se le demande ! C’est en tous cas une inégalité de traitemenr entre fonctionnaires, sans doute susceptible de recours devant le tribunal administratif. 2. Quel est le but de cette évaluation ? Mystère ! Evaluation pour récompenser les bons EC et sanctionner les mauvais ? On ne sait : la circulaire précise les procédures et le calendrier mais non les objectifs !
3. Confier cette évaluation aux sections du CNU nouvellement élu, composées d’élus et de nommés choisis par le Prince ? Inadmissible ! Autres inégalités de traitement en perspective. 4. Cette évaluation va être chronophage pour les services RH des universités, pour les membres des sections du CNU, pour les enseignants eux-mêmes. Incohérent avec la politique financière de l’Etat : “un sou est un sou ! ne pas le dépenser inutilement” ! 5. Il est temps de laisser les enseignants-chercheurs, déjà surévalués, travailler.
Des universités commencent à s’inquiéter de cette évaluation de tous les enseignants-chercheurs, des procédures et du calendrier prévu : les CA des universités de Bourgogne et de Paris 11 Orsay demandent un moratoire (chronique de SLU). C’est trop timide ! Il faut oser aller plus loin et demander l’abrogation de cette évaluation, de l’article en question, et plus généralement de toute la LRU, dont l’acte de décès a d’ailleurs été signé.
Tous les enseignants-chercheurs, et surtout les maîtres de conférences, sont saturés d’évaluations. Un EC est évalué quand il soutient son doctorat, puis éventuellement son habilitation à diriger des recherches. Il est évalué pour être qualifié, recruté, promu (au plan national ou au plan local), muté. Il est évalué quand il dépose un projet de recherche à l’ANR ou ailleurs. Il est évalué par les experts de l’AERES (évaluation qui aboutit à un classement entre “produisants” et “non-produisants”). Il est évalué dans le cadre des appels à projets des investissements d’avenir. Il est évalué s’il veut entrer à l’Institut universitaire de france, obtenir une prime d’excellence scientifique, une prime ou une décharge de services dans le cadre du référentiel des tâches. Il est évalué par les étudiants et c’est souvent lui qui traite les questionnaires d’évaluation. Assez !
Un exemple n’est pas une preuve. Je tiens cependant à illustrer mes propos en exposant le calvaire d’une maître de conférences (MCF), jeune (35 ans) et brillante. Elle a soutenu son HDR, il y a un an. Qualifiée par le CNU, elle a postulé à un statut de MCF / professeur hospitalier et l’a obtenu. Elle a été mobilisée, comme les autres EC et chercheurs de son labo, pour constituer des dossiers pour obtenir un Labex et un Equipex (Labex obtenu mais non l’Equipex ; rebelote à l’automne pour obtenir l’Equipex). Elle a soumis un projet ”Jeune chercheur” à l’ANR : elle a été classée 1ère de la liste complémentaire et n’a donc pas obtenu les 400 K€ qu’elle sollicitait pour embaucher un jeune en contrat doctoral. Son labo a été mobilisé par les expertises de l’AERES. Le début de carrière est fort beau, mais il ne va pas sans échecs perçus comme injustes (”l’ANR a moins d’argent cette année ; l’an dernier, 1er de la liste complémentaire, j’aurais gagné le gros lot”).
Des dossiers, trop de dossiers à constituer pour cette jeune MCF. Sans oublier le temps d’encadrement de doctorants, le temps de la gestion des tensions entre collègues (être promu MCF/PH à 35 ans), le temps des cours (et des multiples réunions pour bâtir un programme non défini au niveau national et pour sauver la place et les heures de sa discipline). Un jour, je lui ai dit : “mais pourquoi ne demandez-vous pas une prime d’excellence scientifique (le dossier de publications le lui permettrait) ou ne tentez-vous pas de rentrer à l’Institut universitaire de France ? Sa réponse : “je suppose que vous vous moquez ! J’en ai assez de faire des dossiers ! Je veux mieux préparer mes cours, consacrer plus de temps à la recherche, aux publications… et à ma famille” !
L’évaluationnite est suicidaire pour l’avenir de l’enseignement supérieur et de la recherche de France. Les enseignants perdent trop de temps à constituer des dossiers et se font beaucoup trop de soucis pour les évaluations. Dans l’urgence, toutes les universités, au nom de leurs libertés et responsabilités, doivent boycotter l’évaluation de tous les EC tous les quatre ans, évaluation dont l’objectif n’est même pas défini. Elles doivent le faire par respect pour leurs enseignants-chercheurs, pour leur survie et pour leur santé, pour la qualité de leurs recherches et de leurs enseignements.
Laurent Wauquiez, le 1er partout, peut-il entendre la langage de la raison ? J’en doute ! Il est tout affairé à faire campagne pour son président de la République. Celui-ci l’évalue non sur sa performance à l’enseignement supérieur et à la recherche, mais sur sa capacité à être présent le plus souvent possible dans les médias. Evaluations. Deux poids, deux mesures.








