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Pierre Dubois

Enseigner en temps de guerre

Staatsgalerie Stuttgart (site du musée). Départ des étudiants d’Iéna pour la guerre de Libération de 1813 contre Napoléon. Tableau peint par Ferdinand Hodler en 1907-1908, commande de l’université d’Iéna et contribution à l’histoire de la ville et de l’Allemagne. L’étudiant soldat représente un cavalier du régiment libre de Lützow.

L’Université d’Iéna est fondée en 1558. Hegel y enseigne comme privat-docent de 1800 à 1805, puis comme professeur extraordinaire jusqu’en 1807 (chronique “Hegel, professeur puis recteur“). Il a 36 ans quand Napoléon remporte la bataille d’Iéna (14 octobre 1806) contre les Prussiens. Enseigner en temps de guerre. Hegel a-t-il correspondu avec des collègues en cette année 1806 ? Partageant certaines des idées de la Révolution française, que disait-il de la volonté expansionniste de Napoléon ? Je ne sais.

Autre tableau, cette fois dans le Musée de l’Histoire du Bade-Wurtemberg (site du musée). Bataille de la Bérézina (novembre 1812). 25.000 Badois et Wurtembergeois ont été enrôlés par Napoléon pour la campagne de Russie ; le commentaire audio en français indique que moins de 2.500 d’entre eux sont rentrés vivants au pays. Combien d’étudiants et d’enseignants parmi eux ? Combien de morts en 1813 dans la guerre de libération contre Napoléon ? Combien ont connu 1806, 1812, 1813, et dans des camps différents ?

La France. L’Allemagne. Les guerres. Elles ont tué des étudiants et des enseignants, de part et d’autre. Parmi ces enseignants, Marc Bloch (Quiz non élucidé : “Le professeur et l’académisme“). Célèbre professeur d’histoire de l’université de Strasbourg. 52 ans en 1939 mais il s’engage. Résistant et arrêté par la Gestapo, il est fusillé le 16 juin 1944.

Les personnels aujourd’hui en activité dans l’enseignement supérieur et la recherche, enseignants, chercheurs et BIATOSS, ainsi que les étudiants en cours d’études, n’ont pas fait la guerre, ni la dernière guerre mondiale, ni la guerre d’Indochine, ni la guerre d’Algérie. La construction de l’Europe et la décolonisation ont suivi ces guerres. Il faut déplorer qu’il en ait fallu passer par les armes. Plus que jamais il faut rester mobilisé pour qu’il n’y ait “plus jamais la guerre” en Europe. Il faut rester très vigilant pour contrecarrer la montée des nationalismes xénophobes et guerriers en Europe. Protéger et faire avancer ce bien commun qu’est l’Europe.

Les enseignants, BIATOSS, étudiants contemporains ont non seulement un devoir de mémoire mais surtout un devoir d’avenir. Responsabilité politique d’ampleur : ils n’ont pas fait la guerre ; certains d’entre eux n’ont pas connu le service militaire obligatoire ; ils ne risquent pas, avec l’existence des armées de métier, d’être mobilisés pour une guerre d’aujourd’hui. Mais rien n’est jamais sûr !

Un champ d’investigation s’ouvre aux historiens contemporains. Recueillir les témoignages des étudiants et des personnels du Supérieur, mobilisés et envoyés à la guerre entre 1939 et 1962, date de l’indépendance de l’Algérie. Ils sont nés entre 1920 et 1940 ; les plus jeunes ont 70 ans. Recueillir également les témoignages des enseignants et des personnes du supérieur en activité dans les années 50 et qui n’ont pas fait la guerre. Il ne faut pas attendre. Il est temps de constituer un corpus inédit : origines sociales de ces étudiants et personnels, opinions et comportements face à la guerre, place dans la hiérarchie militaire, affectations, rôle du sursis pour les étudiants, trajectoires dans l’enseignement supérieur…

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