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Henri Audier

Le Monde : l’article de la honte 1- « R&D : les bons résultats de Sarkozy »

On aurait trouvé cet article scandaleux, même dans Le Figaro … Pourtant en première page de son édition du 28 mars, Le Monde titre : « Recherche et développement : les bons résultats de Sarkozy ». Et comme si cela ne suffisait pas, une grande page intérieure (p. 14) est dominée par : « Sarkozy a enrayé la baisse de la recherche privée ».

Pour commencer, parlons de ces « bons résultats de Sarkozy », que proclame l’article : « C’était l’une des priorités de Nicolas Sarkozy lors de son élection en 2007 », affirme l’article, « gagner la bataille de l’intelligence. Pour doper la recherche en France, le président a multiplié les mesures. Réforme des universités, création d’une Agence nationale de la recherche, lancement de 71 pôles de compétitivité. En cinq ans, M. Sarkozy a lancé plus de dispositifs d’aides que n’importe quel président avant lui ».

Déjà, pour écrire ce dernier morceau de phrase, il faut être plus qu’ignare et/ou répéter sans sourciller les « éléments de langage » totalement mensongers dans lesquels se sont si bien illustrés Valérie Pécresse, Laurent Wauquiez ou Nicolas Sarkozy !!! Car enfin, le Général De Gaulle a bel et bien existé ! Et il était même Président de la République. Bilan : 15 % de croissance par an, net d’inflation, pendant 10 ans ; des réformes profondes, de grands programmes technologiques, le premier statut des chercheurs. François Mitterrand aussi ! Avec le colloque de Chevènement, le rattrapage financier des dix ans d’incurie (1970-1981) dans la politique universitaire, la relance des organismes, le redressement de la recherche industrielle dans les nombreuses firmes nationalisées (redressement sans lequel il n’y aurait plus de recherche industrielle aujourd’hui), le doublement par deux du nombre d’allocations de thèses, dotées d’un statut de salarié et d’un montant enfin décent ! Sans parler de la croissance de l’emploi scientifique. Et même Chirac ! Du moins dans la période où son Premier ministre Lionel Jospin avait réussi à redresser momentanément la chute de l’effort de recherche français, le portant à 2,23 % du PIB en 2002, chiffre pratiquement inchangé aujourd’hui !

Quant à l’énumération des réformes, qui sont implicitement et astucieusement présentées comme positives, elles ont conduit à faire coexister, sur un même territoire, un PRES, un Campus, une Fondation FCS, un Idex, avec des périmètres et des directions différents. Elles ont créé un mille-feuille institutionnel qui a enlevé tout pouvoir, par chute de leurs financements, aux organismes, aux universités et à toutes les instances où siégeaient des scientifiques élus. Et si on parle des Pôles de compétitivité, pourquoi ne pas dire que l’Etat sarkozien n’a pas honoré la moitié de ses engagements financiers, comme l’a souligné un rapport parlementaire. S’agissant de l’université, pourquoi ne pas dire que sur les 5 milliards du Plan campus lancé en 2007, 56 millions ont réellement été dépensés cinq ans après ? Pourquoi ne pas dire que, concernant les plans Etat-Régions relatifs à l’ES-R, ce sont plusieurs centaines de millions d’engagements de l’Etat qui manquent ?

Au-delà de la démolition de notre système de recherche, au-delà de la bureaucratie galopante et paralysante mise en place, au-delà de la prise en main des orientations de recherche par des gens, agences ou comités qui n’ont strictement aucune pertinence, parfois aucune compétence pour le faire, les faits sont là et il eût été bien de les dire : la France est aujourd’hui en quatorzième ou en quinzième place mondiale pour l’effort de recherche. Avec 2,26 % du PIB, nous en sommes au niveau de 2002. Et même si on a légèrement progressé depuis 2007 (1), principalement du fait que notre résultat est artificiellement gonflé, c’est beaucoup moins que nombre de pays qui étaient pourtant déjà très loin devant nous (2).

Cet article du Monde atteint des sommets de propagande dans son morceau de bravoure : « Sarkozy a enrayé la baisse de la recherche privée ». ça, il fallait oser le dire. Ce sera notre prochain article.

Notes

(1) Nous avons montré depuis longtemps que depuis 2002, la France est l’un des très, très rares pays à ne pas avoir augmenté son effort de recherche par rapport à son PIB. A partir de 2007, l’effort français remonte légèrement, mais c’est notamment du fait d’un « gonflage statistique ». Mais cette progression nous laisse toujours en quatorzième ou quinzième position mondiale (on n’a pas les résultats de l’Australie en 2010), d’après les toutes dernières données de l’OCDE. Certes, entre 2007 et 2010, certains pays dont l’effort était très élevé (presque double du notre) se sont un peu tassés : Suède (3,43 %), Israël (4,40 %), Japon (3,36 %). Mais dans la même période :

– La France est passée de 2,08 % à 2,26 % (+ 8,6 %)

– L’Autriche de 2,51 % à 2,76 % (+ 10 %)

– La Finlande de 3,47 % à 3,87 % (+ 11,5 %)

– L’Allemagne de 2,53 % à 2,82 % (+ 11,53 %)

– Le Danemark de 2,58 % à 3,06 % (+ 18,6 %)

– La Corée de 3,01 % à 3,74 % (+ 24,25 %).

(2) Le chiffre français est très gonflé pour au moins trois raisons :

– Valérie Pécresse a transmis à l’OCDE les mêmes chiffres manipulés que lors des présentations budgétaires, ce que nous avons maintes fois dénoncé.

– Alors que les diverses activités des E-C se sont fortement accrues (mission d’insertion, recherche de stages, plan licence en heures sups), leurs salaires sont toujours décomptés pour 50 % dans l’effort de recherche.

– La forte augmentation du CIR, désormais calculé sur la totalité des dépenses, a fortement incité les entreprises à exagérer leur effort de recherche, ce que nous démontreront dans le prochain article.

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