La génération Y vue par Olivier Rollot

Journaliste spécialiste dans l’enseignement supérieur, aujourd’hui directeur exécutif au sein du cabinet de conseil HEADway, Olivier Rollot a été directeur de la rédaction de « L’Etudiant » puis journaliste au Monde. Il anime le blog « Il y a une vie après le bac » centré sur les questions d’orientation et vient de publier « La génération Y » aux PUF.

J’ai souhaité l’inviter sur mon blog pour échanger avec lui sur ces jeunes baignés de numérique et de mutations sociales et économiques profondes.

Jean-François Fiorina : pourquoi cette idée de livre sur la génération Y ?

Olivier Rollot : à force d’entendre parler de cette génération « Y » dans les cercles de l’entreprise (MEDEF, ANDRH…) comme d’une réalité, j’ai commencé à enquêter, à lire Michel Serres qui qualifie ces mutants de « génération poussette » (ils communiquent avec leurs pouces sur les écrans…). Et j’ai fini par conclure qu’elle existait bel et bien !

Votre réponse est sans équivoque ? Le concept est assez régulièrement remis en cause.

Oui, quand c’est pour dire qu’on est tous des Y sauf que certains le sont plus que d’autres ! Il y a un double effet pour les jeunes : une empreinte numérique omniprésente et un changement de société avec la croissance du chômage et l’apparition de la famille recomposée. Ces deux mutations fondent leur génération.

Quel est son principal trait ?

Ils ont globalement peu confiance dans leur environnement. Ne veulent pas trop s’impliquer ni dans la famille ni dans l’entreprise. Ils questionnent beaucoup ce qui déconcertent les plus anciens. D’autant qu’ils ne veulent pas vivre une relation de suggestion vis-à-vis de la hiérarchie.

Cette méfiance concerne tous les acteurs de leur environnement parents compris ou est-ce limité à leurs écoles et entreprises ?

Les parents n’imposent plus la même autorité. Ils souhaitent conserver de bonnes relations avec leurs enfants ce qui ne fut pas forcément le cas avec leurs parents. Ils s’aperçoivent qu’ils n’ont pas réponse à tout.

Côté école et entreprise, ça ce complique. Ils entrent dans une relation hiérarchique et n’ont plus la confiance absolue que leur donnaient leurs parents. D’où le développement de conflits. A l’université ou dans les grandes écoles, ils deviennent de moins en moins passifs face à l’Institution. Ils assument parfaitement de ne pas venir en cours alors que nous aurions cherché, nous, une excuse !

Pourquoi cette perte de confiance ?

Le lien au travail est distancié. C’est un gagne pain, pas une fin en soi. Sur le plan familial, les liens sont plus mouvants (famille recomposée) d’où cette méfiance. On passe dans le registre du « donnant/donnant ».

Restent-ils optimistes sur la vie en général ?

Dans ce domaine, ils manient le paradoxe. A la fois personnellement très optimistes sur leur propre devenir, ils ne le sont pas du tout pour leur pays… Dans les enquêtes internationales, ils sont les plus pessimistes du monde après les Japonais. Ils sont mûrs pour l’expatriation, à la fois contents d’eux-mêmes mais pas de leur pays. Un phénomène qui ne s’observe nulle part ailleurs dans le monde occidental.

Cela s’explique peut-être par le « donnant-donnant ». J’ai mes propres objectifs personnels et professionnels, à tort ou à raison. Il y a également des différences entre les plus favorisés qui peuvent s’expatrier et les autres. Est-ce une génération homogène socialement et géographiquement ?

Il est impossible de faire des catégories du fait de l’extrême diversité des populations. Mais certaines caractéristiques sont transversales comme l’addiction aux nouvelles technologies et le rapport au savoir.

Au niveau mondial, c’est différent. Les pays occidentaux ressentent une perte d’influence et les Y ont intégré que ce ne sera pas facile. Chez les émergents, l’avenir leur appartient. Tout est possible pour un Chinois.

Dans le monde des études supérieures, qu’est-ce qui fait fantasmer la génération Y ? Et au contraire, ce qui la fait fuir ?

Le Y veut savoir pourquoi il étudie, quel est le sens de sa formation. Il valorise les formes d’apprentissage ludiques. Ils ont été éduqués comme ça. Le prof est un partenaire avec qui on peut discuter. Paradoxalement, il apprécie aussi d’être assisté, de rester passif. En prépa, ils le sont. Et cela ne leur déplait pas. C’est au sein des écoles qu’ils commencent à devenir acteur de leur parcours et tout particulièrement au moment de l’année de césure. C’est un problème pour les écoles.

Choisir une grande école pour eux, c’est ne pas être prisonnier d’un système, conserver une forme de liberté et les moyens de choisir leur avenir. On a connu les « années Tapie » où l’objectif était d’accumuler le plus d’argent possible. Aujourd’hui, les options sont très ouvertes. Les étudiants choisissent leur parcours de vie selon leurs propres objectifs : l’argent, l’expertise métier, l’international ou la préservation de la vie privée…

Oui, je remarque également un certain retour de l’entrepreneuriat par goût ou pour fuir toute forme de hiérarchie trop pesante. Ils gèrent bien leur employabilité et ne sont plus fidèles à leur entreprise comme les générations précédentes. Ils sont prêts à revenir chez leurs parents par nécessité mais cela ne leur pose pas de problème particulier. C’est le cas aux Etats-Unis où 70% des moins de 30 ans font des allers retours s’ils ne sont pas satisfaits de ce qu’ils vivent professionnellement.

Cela implique de grands changements dans les entreprises puisque changer 3 ou 4 fois d’employeur sur une période de 10 ans est devenu un comportement normal. Alors qu’il y a peu, ce profil aurait été considéré comme instable ou caractériel ! Quels retours avez-vous de la part des entreprises ?

D’un problème, les Y sont devenus une opportunité au moins dans le discours officiel. Il ne faut plus être négatif vis-à-vis d’eux comme ce fut le cas il y 3 ou 4 ans. Certains cadres se sont trouvés démunis face à des attitudes désinvoltes comme le manque de respect des horaires ou des procédures. Pour d’autres, en « off », ils sont même protégés par leur DRH puisque à l’aise dans les nouvelles technos, les réseaux sociaux… Des entreprises très technologiques comme les biotechs ne sont pas épargnées par des attitudes nouvelles comme ne pas vouloir travailler le week-end dans une start-up du secteur.

Moi, je les trouve efficaces voire plus que leurs parents. Et de toute manière, les entreprises n’ont pas le choix !

Là encore, pour améliorer le relationnel, il faut apprendre à gérer leur mode de fonctionnement paradoxal. Ils ne veulent pas de hiérarchie pesante mais veulent être encadrés et managés de manière inversée. C’est le manager qui doit répondre à leurs questions et se mettre au service de ses subordonnés… Le tout dans un rapport d’instantanéité sinon les tweets fusent et la situation peut déraper. C’est le cas aussi dans les écoles. Je crois qu’il manque aux managers d’aujourd’hui une vraie dimension de leadership. Il faudrait mieux les former dans ce domaine.

A l’école, je pense qu’il faut adapter l’enseignement aux nouvelles technologies et être à l’écoute de leurs demandes. Surtout ne pas éviter la question quand on vous dit que vous avez tort ! Sinon…

Oui, c’est le règne de l’instantanéité et le plus désarmant dans cette génération Y, c’est qu’il y a le droit commun, et moi, qui suis différent ! J’accepte la règle mais elle ne s’applique pas à mon cas personnel. J’accepte qu’il y ait des règles pour les dates de remise des devoirs ou autre mais je refuse la sanction individuelle quand je suis hors jeu.

Cet individualisme créé aussi du collectif comme le « parti pirate », sans leader il se passe quand même quelque chose.

La suite selon vous ? Une génération Z est-elle en marche ?

Ce serait la dernière alors ?! Pourquoi pas, les Américains n’ont pas encore adopté les « Z » mais les 12-13 ans qui sont nés dans le numérique à 100% et dans le tactile promettent d’être des lycéens encore bien différents.

Je pense que la génération Z sera celle des tablettes avec un mode de pensée non linéaire. La démonstration cartésienne « à la papa » et même le bon vieux power point vont prendre un coup de vieux. Avec le tactile, on démarre par le point n° 3, on revient ensuite au début puis on insère les commentaires instantanés dans la démonstration… Une gymnastique d’esprit conséquente !

On peut d’ailleurs se poser la question de savoir comment seront les enfants des Y ?

Ils seront peut-être plus dans le commandement. Comme pour rééquilibrer ce qu’ils ont vécus avec leurs parents.  Quel est l’élément qui vous a le plus surpris lors de la rédaction de votre livre ?

Comme le dit Michel Serres, nous vivons une 3ème rupture après celle de la Renaissance et de l’imprimerie (Gutenberg). L’internet apporte un bouleversement total dans la pédagogie et l’approche du savoir. Nul ne sait ce que sera l’avenir dans ces domaines. Tout va à une vitesse de dingue !

N’est-ce pas le risque pour de nouvelles fractures entre les générations Y et les Z formées et aguerries et les autres manquant de moyens ?

Je dirais plutôt que les Y ou les Z, même s’ils connaissent bien les usages numériques, ont besoin d’être formés. Je vois plus une fracture au sein même de ces générations qu’ailleurs : sont-ils bien formés à la recherche d’infos et à la sélection des bonnes sources, par exemple ?

Jusqu’à présent, il y avait des séances de rattrapage pour s’en sortir. Mais celui qui ne sera plus connecté, qui n’aura plus accès aux outils ou qui n’aura plus la force de ce tenir à jour, est quasiment foutu.

C’est pour cela que de nombreux jeunes quittent le système dans lequel ils n’ont plus confiance.

C’est une génération à qui on va demander beaucoup dans un contexte économique et environnemental dégradé. On leur demande beaucoup mais sont-ils armés pour y faire face ? Cette révolution de la connaissance est très positive mais il faut aussi faire une révolution dans la façon de gérer la société.

Merci à vous, Olivier Rollot, pour cet échange stimulant. Je renvoie à lecture de votre ouvrage « La génération Y » pour continuer la réflexion !

 

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