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Bernard Desclaux

De vrais CIO, enfin ! 10 bonnes raisons, maintenant

Suite aux échanges autour du texte de Marie-Anne Gachet à propos de la formation des directeurs de CIO, Jacques Vauloup m’a proposé de publier le texte qui suit.

Il est absolument nécessaire d’inclure une réflexion sur les CIO dans la concertation engagée par le ministère de l’éducation nationale.


En un quart de siècle d’activité d’IEN-IO de terrain – 2 académies, 4 départements, 11 IA-DSDEN-DASEN, 9 CSAIO, plusieurs centaines d’EPLE visités -, je n’ai cessé de présenter tout ce que le système éducatif devait aux CIO et tout ce qu’il pourrait attendre d’eux s’il se donnait la peine de les mériter, de les valoriser, de les reconnaître tout simplement. On peut consulter notamment Cinq CIO en Sarthe, cinq priorités (janvier 2008) , 22 ans 24 directeurs (juillet 2011) , Il faut sauver le soldat CIO (août 2011) , Refaire le lien (septembre 2011) , 10 roses pour une autre orientation (mai 2012) , Conseiller technique, conseiller éthique (3)

En juillet 2011, à mon départ du Mans-Sarthe pour rejoindre mon nouveau poste d’IEN-IO à Angers-Maine et Loire, j’écrivis ceci en reconnaissance vis-à-vis des CIO et des directeurs de CIO avec lesquels j’avais œuvré de 1989 à 2011:

On ne travaille pas impunément pendant 24 ans en tant qu’IEN-IO, comme je l’ai fait dans les académies de Caen et de Nantes et dans 3 départements, sans dette vis-à-vis de là d’où on vient et de qui nous a forgé. Quand je suis entré pour la première fois dans un CIO, j’avais 26 ans, je venais rencontrer un ancien collègue prof qui s’avisait de m’expliquer son travail et la richesse protéiforme du champ de l’orientation, des études en Institut et des activités professionnelles ultérieures. Une fois le concours d’élève conseiller obtenu, j’ai passé une semaine d’observation-immersion en CIO, et ce fut une vraie découverte et un enthousiasme praticien et réflexif qui ne m’a jamais quitté depuis lors. C’était en 1978. Je dois beaucoup aux directeurs de CIO et suis de plus en plus scandalisé par les contraintes que vous impose votre institution sans contrepartie statutaire, indiciaire et de carrière, et sans faire déboucher les CIO sur une véritable identité juridique. Merci à vous. Votre fidèle et permanent soutien.

Au moment où la Concertation nationale pour la refondation de l’École bat son plein depuis son lancement le 5 juillet 2012 , je voudrais ici résumer ce qu’à mes yeux, en près de 75 ans d’histoire, les CIO ont apporté à l’École depuis leur création en 1971 – les ancêtres des CIO actuels, appelés Offices d’orientation professionnelle, datent du décret-loi du 24 mai 1938 ; après le décret du 10 octobre 1955 leur ont succédé les Centres publics d’orientation scolaire et professionnelle jusqu’en 1971 -. J’aimerais aussi indiquer les bonnes raisons de les instituer enfin, et maintenant.

Les 10 bonnes raisons d’instituer les CIO, maintenant

1. Leur croyance en l’homme, en la femme et en toutes leurs potentialités individuelles. « Le respect de la personne dans sa dimension psychique est un droit inaliénable ». cf. Code de déontologie des psychologues, février 2012. Les CIO ont été depuis des décennies les moteurs et les diffuseurs de ce postulat à l’École.
2. Leur croyance en l’homme, en la femme et en toutes leurs potentialités collectives. Comment fera-t-on société si ne prime qu’une orientation individualiste, comptable, capitalistique ? On doit au contraire apprendre à s’orienter pour soi et pour les autres, par les autres.
3. Leur action inlassable, quotidienne, au service de la promotion individuelle et sociétale par l’École, grâce à l’École. André Legrand, ancien recteur, directeur des lycées et collèges, président d’université, l’avait bien vu : « Une fonction dont on a honte, on ne l’exerce pas soi-même, on la confie à un corps spécialisé. Les enseignants n’ont pas de vraie conscience qu’ils orientent. C’est pour eux l’affaire des services d’orientation. Sur ces services d’orientation courent d’ailleurs les bruits les plus divers : selon l’opinion commune, ils n’en feraient qu’à leur tête. Au contraire, ils ont loyalement plié l’exercice de leur fonction aux évolutions des politiques ministérielles ». André Legrand (1994), Le système E, Denoël, pages 59-60.
4. Mettre du tenir conseil dans le moteur de l’orientation ordinaire. La confusion entre « donner des conseils » et « tenir conseil » (Lhotellier, 2001) continue de sévir. Et l’on continue d’oublier que les élèves gagneraient à leur présence en conseil de classe, du moins à certains moments de leur scolarité. Les CIO peuvent aider à cette conversion indispensable du conseil.
5. En orientation, l’Internet ne peut pas tout. Si l’on ne peut nier le rôle des technologies de l’information et de la communication dans l’information, on ne peut réduire le conseil à la personne à des interactions électroniques à distance. Le conseil nécessite la présence de spécialistes de l’entretien, du conseil, de l’examen psychologique lorsqu’il est nécessaire.
6. En orientation, le prof ne peut pas tout. S’il est hors de question de minimiser le rôle et les tâches des professeurs soit dans leur discipline (Éducation à l’orientation, Parcours de découverte des métiers et des formations, Éducation au devenir), soit en tant que professeurs principaux, il est illusoire et contre-productif de les enjoindre, comme on l’a fait depuis des années, d’en faire plus en matière d’orientation, au risque de leur avoir laissé entendre qu’ils devraient remplacer les conseillers d’orientation-psychologues.
7. Laisser tomber la lancinante incantation à l’avenir – que personne ne peut prévoir et à peine imaginer – et construire une véritable éducation au devenir pour tous, de l’école élémentaire à l’université, et tout au long de la vie. Cf. Drévillon (1970) : « Qu’importent les raisons pour lesquelles je veux devenir avocat, médecin, professeur… J’attends de l’orientation de ma vie qu’elle soit une orientation d’espoir » (p. 15). Lhotellier (2010) : « Je plaide pour une formation au devenir ». Et Heslon (2010) : « C’est moins à la prédictivité, sur laquelle s’est bâtie toute une époque du conseil en orientation, qu’à la disposition à devenir du fait même et grâce à l’incertitude des autorités et des transmissions, que doit sans doute s’attacher désormais le projet d’orientation ».
8. L’orientation se fait d’abord à l’École, par l’École. D’après le MEN, les taux de scolarisation par âge n’ont cessé d’augmenter : à 16 ans, 94,5% des jeunes sont scolarisés ; à 17 ans, 90 % ; à 18 ans, 79% ; à 19 ans, 65% ; et à 20 ans, 52%. Comme jamais auparavant, l’orientation se fait d’abord à l’école, au collège, au(x) lycée(s), à l’université. Plus que jamais, des choix d’orientation fondamentaux sont pris au collège, au(x) lycée(s), à l’université. Plus que jamais, on a besoin de spécialistes de l’orientation à l’école, et entre l’école et l’après-école. Cf. Repères et références statistiques 2011, MEN, octobre 2011, p. 23.
9. Le CIO interface, un atout majeur. Aurait-on oublié tous les avantages que représente ce positionnement ? Objectivité et neutralité des informations dans un contexte ambiant de marketing et de communication commerciale. Autonomie et déontologie du conseil individuel face à des situations personnelles délicates, tendues ou inextricables. Connaissance des parcours réels d’études et de formation du collège au(x) lycée(s) ou à l’apprentissage, du lycée au post-bac, de la fin de la formation initiale à l’emploi. Place éminente des CIO dans la formation des professeurs principaux ou des parents d’élèves, l’animation des bassins d’éducation et de formation, la mise en place du Service public d’orientation, le pilotage des Plates-formes de suivi et d’appui aux décrocheurs, la construction de Forums d’information sur les métiers et les formations, etc. Nous perdrions gros à perdre cet atout. Nous perdrions autant à ne pas le renforcer, à ne pas l’instituer comme il se doit.

10. Les CIO oubliés de la décentralisation : les remettre dans le jeu, maintenant. « Les lois de décentralisation des années 1983-1985 ont oublié les CIO » nous a dit à plusieurs reprises l’historien Antoine Prost. Si l’on a vraiment besoin de CIO forts, structurés, au coeur des parcours de formation et du conseil tout au long de la vie, à l’interface des collèges, lycées et du post-bac, alors il est grand temps de leur donner une identité morale et juridique qu’on leur aura toujours refusée. Il est aussi grand temps de les assurer de moyens humains et de fonctionnement décents. Ils n’en seront que plus efficaces encore au service des missions qui leur sont allouées et qu’ils remplissent avec intelligence et dévouement depuis des décennies. Serait-ce bien sérieux de demander tant aux conseillers d’orientation-psychologues quand, depuis des années déjà, on ne recrute que tout juste 50 élèves conseillers par an alors qu’il en faudrait au moins 300 à 350 ne serait-ce que pour renouveler les départs ? Ne risque-t-on pas à ce rythme de déprofessionnaliser dangereusement la profession en faisant recours de manière outrancière à la précarisation de personnels contractuels ? En octobre 2011, le Sénat lui-même s’en était ému. Et si, enfin, on lançait un signal de confiance à cette profession valeureuse et indispensable qui, loin de démériter et pendant des décennies, a loyalement plié son activité aux priorités du système éducatif ?

Pour engager plus avant la transformation attendue, engageons dès septembre les États généraux de l’orientation : notre orientation existentielle, ontologique, humaniste le vaut bien !


Par Jacques Vauloup, IEN-IO

6 août 2012

Jacques.vauloup@ac-nantes.fr

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