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Henri Audier

Question pour le PS à La Rochelle : comment réussir le changement dans l’ES-R ? Et c’est pour quand ?

Chers amis socialistes,

Je m’adresse à ceux d’entre vous qui pendant dix ans se sont opposé à la politique de la droite, dans les syndicats et associations, comme élus ou comme manifestants. Vous qui êtes pour quelque chose dans la défaite de Sarkozy, je vous suggère de poser une question lors de l’Ecole d’été du PS à La Rochelle : « Comment réussir le changement dans l’Enseignement supérieur et la recherche. Et c’est pour quand ? ». Certes il y a eu l’abrogation de l’ignoble circulaire Guéant, la suspension de l’inapplicable décret sur l’évaluation des EC, une avancée sur le pré-recrutement des enseignants et une modeste ouverture récente sur la précarité. Mais c’est loin, très loin des attentes et des espérances.

Pourtant, après les premières déclarations de la ministre et de son directeur de cabinet, les choses semblaient bien parties. Mais l’optimisme a été de courte durée et mieux vaut en analyser les raisons afin d’aller de l’avant dans le changement, plutôt que d’utiliser les erreurs ou les crainte pour torpiller le gouvernement. La première déception vint de la composition du cabinet et de la nomination de conseillers, pratiquement tous sont issus du groupe « Marc Bloch » , réseau d’influence de hauts fonctionnaires et de Présidents d’universités (1). Leur inertie au changement est illustré par des déclarations et écrits passés (sur les structures de l’ES-R notamment) de certains membres du groupe qui viennent d’être rediffusés dans les réseaux sociaux de ES-R (2). Ce n’est donc peut-être pas un hasard si aucune mesure d’urgence touchant les structures de la recherche n’a été prise à ce jour : pas de transfert de crédits ANR vers les organismes, aucun geste sur l’AERES, silence sur le Grand emprunt.

Sur le Grand emprunt, certains élus du PS ont beaucoup à se faire pardonner. Car enfin, il aurait suffit que les Présidents de région affirment l’évidence, à savoir qu’il est bête, méchant, stupide, idiot, insensé, débile, crétin d’opposer Marseille et Montpellier, Strasbourg et Lyon, Bordeaux et Grenoble, pour qu’il n’y ait jamais eu d’Idex. Mais à quelques exceptions près (IdF, Toulouse, etc.), chaque région ou ville est entrée dans ce jeu pervers. A croire qu’ils sont tous convaincu de la sentence de Philippe Aghion, : « la concurrence pousse à l’excellence ». Ce monsieur, qui fut membre du jury des Idex et conseiller de Valérie Pécresse (à qui il a fourni un rapport) laisse entendre dans Médiapart qu’il, « conseille désormais, sans statut officiel, Geneviève Fioraso ». Le fait que le démenti ministériel n’ait toujours pas été publié à ce jour par Médiapart, contribue à la confusion actuelle.

Autre crainte : technocrates et « régionalistes » convergent souvent dans la volonté de minimiser le rôle des grands organismes de recherche. Grosso modo, des membres influents de ces courants seraient favorables à de grosses université régionales utilisant les organismes comme agences de moyens, mettant emplois et crédits à leur disposition. Dans cette optique, l’ANR et l’AERES devraient simplement s’adapter à cette nouvelles donne. Soyons très clair, ne pas redonner leur place aux organismes, c’est s’inscrire dans le processus, enclenché par la droite, d’effacement de la recherche française (et par là même de son enseignement supérieur) dans tous les grands secteurs où le front de la science se situe au niveau international. Corrélativement, si, quantitativement, le flux des jeunes scientifiques français s’expatriant n’a rien d’alarmant, c’est qualitativement dans les disciplines et le profils les plus recherchés que le mouvement s’accélère. Il faut redonner espoir et perspectives aux jeunes que nous formons, il faut redonner le goût des sciences à des générations qui l’ont perdu.

Voilà pour les impatiences justifiées. Que faire maintenant ? Faire que les scientifiques s’expriment. Nous ne rentrerons pas ici dans le débat : « Quelle assises de l’ES-R ? ». Quelles que soient la (ou les) forme(s) qu’elles prendront, c’est le contenu qui est déterminant.

1- Assises ou pas, il convient d’abord de se tourner vers les citoyens, les élus, les parlementaires. Nous devons expliquer qu’il ne peut y avoir de réparation des dégâts de 10 ans de droite sans un redressement financier et structurel de l’ES-R. Une large fraction de l’opinion croit toujours aux milliards déversés par Pécresse sur l’ES-R et aux bienfaits des réformes qu’elle a effectué. C’est un bilan sans complaisance qui doit être dressé, et il faut se donner les moyens de le faire savoir et de l’expliquer.

Il est significatif que, si François Hollande a été le seul candidat (ce n’est pas le cas des partis) à avoir parlé de l’ES-R devant un public large pendant les présidentielle, la recherche n’est pourtant pas une priorité du gouvernement. Or, il ne peut y avoir de réindustrialisation, comme de réponse aux besoins sociétaux (santé, environnement, etc.) sans un effort soutenu de formation, de recherche et d’innovation. Par exemple, alors que nous ne formons que 10 000 docteurs (Royaume-Uni : 15000, Allemagne : 25 000) c’est un fantastique effort, pour former plus de scientifiques et pour attirer les meilleurs étudiants vers les carrières d’ES-R, qu’il convient de faire. Et pour cela il faut envoyer des signaux clairs. Toute année perdue pour cette relance est une année perdue pour le redressement.

2- Le deuxième objectif est de remplacer le Pacte pour la recherche et la LRU. Il ne suffira pas lors de Assises de faire un concours de la plus longue liste des abrogations-annulations-suppressions à effectuer. ­Il ne doit pas plus s’agir d’un simple retour à la situation de 2002 mais de répondre à un certain nombre des questions suivantes (l’auteur s’en tient à ce qu’il connaît bien : la recherche). Comment mieux faire coopérer les organismes sur le plan national et les établissements d’ES sur le plan territorial ? Quels partenariats équilibrés entre universités et organismes ? Comment favoriser la pluridisciplinarité ? De quelle façon rétablir de la « transversalité » au CNRS ? Faut-il des programmes et de quel type ? Quelles coopérations public-privé ? Comment élaborer la prospective ? Quelle politique de l’emploi scientifique ? Quel rôle de l’Etat ?

3- Ces thèmes doivent s’accompagner d’un débat en profondeur dans le milieu tant il est vrai que ceux qui ont gagné aux différents lotos gérés par l’ANR etc. se sentent un peu plus excellents que les autres ; quant aux plus jeunes, il n’ont jamais connu que des organismes sans moyens et la course aux contrats comme nécessité. C’est ce qu’explicite Etienne Bustaret, président sortant de la CPCN (3) : « Au sein des laboratoires, il ne faudrait pas sous-estimer le progrès de l’individualisme parmi les chercheurs et les équipes incités ces dernières années à démontrer sans relâche leur « excellence ». Face à cet esprit de compétition effrénée, il paraît donc essentiel de réhabiliter les synergies locales, les complémentarités nationales, ainsi que la valeur ajoutée par les compétences et réflexions collectives ». Il serait positif que, ensemble ou séparément, les organisations syndicales et les associations réellement représentatives apportent leurs contributions au débat.

4- Une des conditions pour avancer est que le ministère mette de côté sa frilosité. On peut comprendre qu’il ait hésité à annoncer des mesures immédiates qui pourraient apparaître comme devançant les Assises, mais c’est une erreur. S’il doit attendre les résultats des Assises pour proposer une nouvelle loi, il doit clairement affirmer qu’on ne reconstruit pas ES-R français sans avoir déblayé le terrain de toutes les structures pécressiennes créées pour démolir les précédentes structures.

5- Les besoins financiers sont considérables et à la hauteur du retard accumulé ( et camouflé) par la droite depuis 10 ans. Atteindre 3% du PIB pour la seule recherche (dont 1 % pour la recherche publique civile) DANS 10 ANS nécessite d’augmenter au minimum de 1,3 milliards le budget de l’ES-R CHAQUE ANNEE (sans compter les besoins financiers pour la vie et de la réussite étudiante).

Nous avons montré (4) que cet objectif peut être, en grande partie, atteint par la remise en cause de la gabegie organisée par la droite via l’ANR, l’AERES et, bien sûr le Grand emprunt. Raison de plus pour que le gouvernement remette clairement en cause ces structures qui, en plus de leur effet délétère, coûtent fort cher.

6- Encore faut-il aussi que soit admise la vérité sur le crédit d’impôt recherche (CIR). Le tout récent rapport sur ce sujet du sénateur Michel Berson est intéressant dans la mesure où il prend en compte tous les effets pervers et truandages du CIR (grands groupes, banques, filiales, etc.). Par contre, il considère comme une évidence que le CIR est incitatif pour l’investissement des entreprises et propose, contrairement à tous les rapports parlementaires précédents, que son montant (qui va vers les 6 milliards/an) soit maintenu. Disons-le, répétons-le, martelons-le, le CIR version-Sarkozy n’a jamais accru d’un iota l’effort d’investissement des entreprises, bien au contraire cette aide de l’Etat s’y est substitué. De 2006 à aujourd’hui, les dépenses des entreprises françaises ont stagné versus le PIB alors qu’elles ont cru dans de nombreux pays, qui nous devançaient déjà et où le CIR est faible ou nul. 6 milliards, c’est le budget de tous les EPST (CNRS+INSERM+INRA+IRD+INRIA+ etc.) salaires compris, plus le budget recherche des établissements d’ES, hors salaire. Aucune politique de la recherche ne sera crédible pour les scientifiques tant que le CIR servira de vache à lait aux actionnaires des grands groupes qui en bénéficient.

Voilà chers amis socialistes, quelques propositions modestes qui commenceraient à remettre notre ES-R sur les rails. Elles correspondent aux propositions que nous avons faites pendant 10 ans. Restons en cohérence avec nous-mêmes.

(1) « Marc Bloch : charge héroïque ou résistance de la vingt-cinquième heure ? » : http://blog.educpros.fr/henriaudier/2011/07/11/le-groupe-%C2%AB-marc-bloch-%C2%BB-charge-heroique-ou-resistance-de-la-25eme-heure-par-spartakus/

(2) Le problème est que beaucoup des membres de ce groupe hétérogène ont soit subi avec un grand stoïcisme silencieux la politique de Valérie Pécresse, soit ils l’ont justifié, voire ont participé à sa conception

(3) http://www.sncs.fr/IMG/pdf/VRS389.pdf

(4)http://blog.educpros.fr/henriaudier/2011/07/11/le-groupe-%C2%AB-marc-bloch-%C2%BB-charge-heroique-ou-resistance-de-la-25eme-heure-par-spartakus/

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