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Christine Vaufrey

Mooc : le big bang

Il est extrêmement difficile d’avoir une vision générale de l’état de la formation à distance dans les établissements d’enseignement supérieur français. Elle existe dans de nombreux établissements, mais sous différentes formes et dans des proportions différentes, relativement à la formation en présence qui reste évidemment la modalité de formation massivement privilégiée.  J’ai entendu dire, voici déjà longtemps, que la Mission numérique de la Direction générale our l’enseignement supérieur et l’insertion professionnelle souhaitait commander une étude à ce sujet. Mais je n’ai vu aucune publication sur ce thème. Peut-être que je cherche mal.

Quoi qu’il en soit, on ne peut qu’être frappé de la relative discrétion des établissements français en matière de formation à distance, surtout face à leurs homologues anglo-saxons. Les universités nord-américaines (USA et Canada) proposent systématiquement des cours à distance. Certaines universités (TELUQ au Québec, Université de Phoenix Arizona) sont même spécialisées dans le domaine. Au Royaume-Uni, on ne présente plus l’Open University, acteur majeur du e-learning. Nombre d’universités britanniques ont par ailleurs rejoint Coursera, la plateforme de cours en accès libre et gratuit créée par un enseignant de Stanford.

Face à Coursera, Udemy, EdX… en France, nous avons les UNT. C’est un début. D’autres établissements (regroupement ParisTech par exemple) mettent également à disposition des centaines de cours en ligne. Mais force est de constater :

– Qu’il s’agit surtout d’espaces de dépôt de ressources d’apprentissage, plus que d’espaces de formation, ce qui passe par l’élaboration de parcours organisés où alternent contenus, activités et temps d’(auto)évaluation;

– Que ces ressources s’adressent essentiellement aux étudiants en cursus, et pas à un public plus large; ceci, même si les étudiants eux-mêmes utilisent finalement assez peu les ressources.

Dans ce paysage assez brouillon est apparu récemment un tout petit objet volant non identifié, le Mooc ITYPA. Il s’agit d’un cours ouvert, en accès libre et gratuit, distribué à distance. Il a été conçu et est animé par quatre professionnels de l’éducation et de la formation, sans rattachement institutionnel. J’ai l’honneur et le plaisir de faire partie de cette petite équipe d’animation.

Ce cours rassemble actuellement plus de 1000 inscrits. Et au vu du nombre d’ingénieurs pédagogiques et enseignants universitaires qui figurent parmi ces participants, on comprend que le Mooc commence à intéresser les acteurs de l’enseignement supérieur.

D’ailleurs, deux écoles d’ingénieurs, Centrale Nantes et Télécom Bretagne, où travaillent mes trois collègues animateurs d’ITYPA, ont déjà intégré le cours à leur offre de cours optionnels, en lui attribuant 2 UCTS. Une quarantaine d’étudiants y sont inscrits.

D’aucuns disent que les Moocs vont tout emporter sur leur passage, que les universités vont devoir s’y mettre pour enfin s’inscrire dans le paysage profondément modifié par Internet de l’apprentissage tout au long de la vie.

Personnellement, je n’ai pas d’avis étayé sur la question, n’appartenant pas à l’université mais au monde de la formation professionnelle. Il me semble malgré tout que les établissements d’enseignement supérieur disposent de structures très solides, voire trop solides, pour effectuer la révolution suivante : intégrer le monde dans lequel se trouve les apprenants, plutôt que de chercher à les intégrer à leur propre univers.

La nouveauté du Mooc tient moins à son mode de distribution et encore moins aux disciplines auxquelles il pourrait se preêter, qu’au changement radical d’attitude qu’il implique chez les enseignants.

Et là, c’est le big bang.

Contrairement à ce que l’on pense parfois, dans un Mooc l’enseignant peut parfaitement conserver sa position d’expert, à l’égal de celle qui est la sienne dans un cours en présence ou dans de la formation à distance traditionnelle. Nous avons choisi de ne pas nous positionner avant tout comme experts dans ITYPA, nous n’animons pas un cours sur nos domaines d’expertise académique. Mais ce serait tout à fait possible, et il n’est pas exclu que nous le fassions à l’avenir. C’est d’ailleurs la position prise dans les dispositifs tels que Coursera et EdX évoqués plus haut : un enseignant expert met son cours à disposition du plus grand nombre et évalue les apprentissages des apprenants.

Le changement fondamental de rôle est ailleurs : dans l’accompagnement des apprenants. Un Mooc encourage l’autonomie des apprenants. On dit souvent que l’autonomie ne doit pas être considérée comme un pré-requis de la formation en ligne, qu’elle se construit pas à pas au fil du cours. D’où l’existence de dispositifs d’accompagnement, voire d’encadrement très présents, qui se matérialisent par la présence d’un important volume de consignes, l’existences de tâches obligatoires en grand nombre, des lectures obligatoires, le tracking des apprenants sur les plateformes (fermées) pour évaluer le temps qu’il consacre à ses apprentissages, un tutorat proactif, etc.

Avec le Mooc ITYPA, nous avons adopté les postulats suivants :

– Si les participants s’inscrivent dans ce cours, c’est qu’il disposent déjà d’une certaine autonomie leur permettant de prendre en charge leurs apprentissages : ils ont décidé librement de s’inscrire à un cours qui leur permettra de construire ou consolider leur environnement personnel d’apprentissage. En d’autres termes, ce sont des adultes libres de leurs décisions, qui ont identifié un besoin de formation et veulent le satisfaire.

– Les compétences permettant de diriger soi-même ses apprentissages (en se fixant des objectifs, en établissant une méthode de travail, en formant des groupes de pairs…) vont se construire au fil du cours, non pas essentiellement via des instructions fournies par les animateurs, mais surtout par l’intermédiaire des interactions entre apprenants.

S’efforcer de traduire ces postulats dans un parcours de formation, et donc par le biais de l’ingénierie pédagogique, est extrêmement déstabilisant.

Brutalement, il faut abandonner tous ses réflexes de formateur instructeur, qui cherche à contrôler l’activité des apprenants. Mais ceci n’est pas le plus difficile, et un bon bout de chemin a déjà été fait par de nombreux enseignants et formateurs dans ce domaine, qui les conduit à redéfinir leur rôle auprès des apprenants, moins instructeur et plus facilitateur.

Il faut aussi savoir résister aux demandes des apprenants eux-mêmes, dont une proportion importante réclame de l’encadrement. Et à, c’est vraiment difficile, car nous avons tous été formés dans le même moule, apprenants et enseignants : l’apprenant reçoit, l’enseignant donne. Pas nécessairement du contenu (il y en a tant en ligne qu’il suffit de savoir le sélectionner), mais de la méthodologie d’apprentissage, des rétroactions sur les productions, une direction générale.

Il me semble que pour les enseignants, la principale difficulté du Mooc se trouve là : dans la création d’un nouveau savoir-faire professionnel, équidistant de la directivité traditionnelle et du laisser-faire absolu. Chacun devra inventer pour lui-même. Mais ceux qui sont tentés par l’aventure pourront très certainement s’appuyer sur l’expérience des précurseurs, je pense notamment à la formation professionnelle d’adultes et à l’éducation populaire, pour ce qui est du domaine français. Ce ne sera sans doute pas suffisant, et il faudra aller puiser dans les ressources internationales, du côté par exemple de Paulo Freire au Brésil ou de Sugata Mitra en Inde puis en Grande-Bretagne.

Il s’agit d’innovation pédagogique. Dans ce domaine, les frontières nationales et culturelles ne comptent pas autant qu’on serait tenté de le penser. On ne sait jamais d’où viendra la bonne idée. Un espace immense nous est ouvert, accessible à tous par le biais d’Internet. Il reste à créer des espaces de mutualisation des bonnes pratiques pour tous ceux qui sont intéressés par l’aventure.

Photo : NASA’s Marshall Space Flight Center , Flickr, licence CC

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