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Jean-Luc Vayssière

La non-sélection universitaire, cache-sexe qui donne la prime à une sélection féroce

Si les universités doivent faire de leur mieux pour attirer les étudiants dès la première année, ces efforts doivent s’intégrer dans une remise à plat globale de l’orientation post-bac en France. C’est pourquoi je me félicite de l’attention portée par notre gouvernement et nos recteurs à la séquence -3/+3,  qui forme une unité pertinente.

Mais je voudrais rappeler une évidence trop souvent oubliée dans le débat public : si la première année universitaire (L1) connaît un taux d’échec important, c’est aussi qu’elle est la seule filière gratuite et ouverte à tous les bacheliers et toutes les bachelières, et qu’elle est la moins bien financée de toutes les poursuites d’études possibles !
Il y a une injustice fondamentale dans la dénonciation, courante aujourd’hui dans la société française, des résultats obtenus par l’université en licence. Etant donné l’inégalité foncière du système français, qui met en concurrence les classes préparatoires, les filières comme le BTS, les écoles et les universités, je trouve au contraire qu’on ne peut qu’admirer le travail pédagogique réalisé par les équipes de nos établissements dans des conditions souvent difficiles.

Cette situation pose cependant une question de fond : est-il sain pour la société française que l’orientation des étudiants repose sur une série de déséquilibres dont l’université finit par être la variable d’ajustement ? Est-il normal que des bacs professionnels destinés à alimenter les filières courtes (BTS) conduisent à des filières universitaires générales ? Est-il cohérent de soustraire chaque année, en sciences ou en lettres, les meilleurs étudiants pour les inscrire dans un système prolongeant le lycée, encadrés par des enseignants, alors même qu’il existe à l’université des formations de haut niveau dispensées par des enseignants qui sont aussi des chercheurs ?

Il me semble que c’est l’ensemble du système d’orientation des étudiants à partir du bac qui nécessite une réflexion collective. Du côté de l’université, je l’ai déjà dit, il faudrait à la fois pouvoir développer la prise en charge des étudiants plus faibles et accueillir dans des cursus nouveaux les étudiants à la recherche d’une formation intensive de haut niveau. Mais il serait également souhaitable que les inégalités de la formation à la française, qui sont coûteuses, injustes socialement et souvent contre-productives scientifiquement, soient enfin réduites. L’articulation entre les écoles et les universités mérite réflexion, de même que la situation des classes préparatoires et des BTS, dont on pourrait souhaiter à terme l’intégration dans les universités. Enfin, la question de la sélection doit être posée à l’ensemble du système, pour éviter que la non-sélection universitaire, louable au demeurant, ne soit que le cache-sexe d’un fonctionnement global qui donne la prime à une sélection féroce, condamnant l’université au rôle de supplétif, à l’inverse de ce qui se passe dans le reste du monde.

Il est temps que la société française affronte vraiment la question de la formation des jeunes qui sortent du bac (censé sélectionner), plutôt que de se satisfaire d’une situation bancale qui fait reposer sur un seul acteur, l’université, la part la plus difficile de l’effort, sans lui donner tous les moyens d’assumer pleinement son ambition de formation en premier cycle, alors même qu’elle serait en théorie la mieux placée pour le faire.

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