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Philippe Jamet

Réflexions autour du « droit à l’excellence »

Le 11 octobre se tenait à l’Ecole Militaire un colloque organisé à l’initiative de l’association Réussir Aujourd’hui, de l’ESSEC, de l’ENA, de l’Ecole Polytechnique et de l’Ecole Nationale Supérieure des Mines de Saint-Etienne sur le thème « Les études d’excellence, un droit pour tous » (sous-titre : banlieues et diversité, comment le mettre en œuvre ?).

L’association Réussir Aujourd’hui s’est donnée pour mission de vaincre les freins qui s’opposent à l’accès de jeunes élèves talentueux issus de quartiers difficiles et de milieux socialement défavorisés, à l’enseignement supérieur dans ce qu’il a de plus excellent, en particulier les écoles et instituts prestigieux. Les freins fréquemment invoqués sont : 1) la méconnaissance de l’offre de ces établissements et des diverses voies pour y accéder, 2) les phénomènes d’autocensure affectant ces jeunes, 3) les épreuves d’accès par concours dont certains éléments, notamment de culture générale, sont souvent discriminants à leur égard.

Le travail réalisé par les associations comme Réussir Aujourd’hui (www.reussiraujourdhui.fr), en partenariat avec des établissements d’enseignement supérieur et des lycées de « zones sensibles » est remarquable et illustré par de très beaux parcours. Cependant, la problématique de l’accessibilité de publics défavorisés ou « issus de la diversité » à des parcours ambitieux dans l’enseignement supérieur ouvre plus largement sur deux questions : 1) que qualifions-nous « d’excellence », 2) cette problématique est-elle vraiment spécifique aux publics sensibles ou bien est-elle révélatrice de déficits plus profonds dans l’éducation « à la française » ?

Première partie : les déterminants de l’autocensure scolaire

Les phénomènes d’autocensure des publics scolaires issus de milieux défavorisés face à l’accès aux filières d’enseignement supérieur sont indéniables. Mais ne sont-ils pas, en réalité, la forme paroxysmique d’un phénomène plus général qui affecte les populations scolaires dans leur ensemble ? Il ne faudrait pas qu’un travail en profondeur dédié à l’éradication de ces phénomènes d’autocensure chez les publics défavorisés retarde, voire masque la nécessité de reconsidérer globalement une chaîne éducative qui fait prospérer, à son corps défendant bien sûr, les réflexes d’autocensure.

Les remèdes, ou plutôt les ingrédients du vaccin contre l’autocensure sont connus. Ils portent pour noms : estime de soi, culture de la responsabilité et domination de l’erreur. Voyons maintenant si ces trois valeurs sont réellement cultivées dans l’éducation telle que nous la pratiquons en France.

J’espère ici ne pas heurter les pédagogues consciencieux, les éducateurs infatigables et passionnés par leur métier, qui, en dépit de multiples obstacles s’évertuent à faire de leur mieux pour conduire leurs élèves jusqu’à un diplôme de l’enseignement secondaire. J’espère ne pas offusquer celles et ceux parmi ces collègues qui surmontent quotidiennement un sentiment de découragement, ni offenser ceux qui y ont sombré.

Mon propos paraîtra trop réducteur à certains, mal informé à d’autres. C’est probable. Mais il n’est pas celui d’un expert autorisé. Rien de plus que l’expression sincère de quelqu’un qui a acquis une expérience en se confrontant en profondeur à des systèmes éducatifs étrangers et en exerçant son devoir de parent. Cet avertissement préliminaire étant clos, revenons aux trois antidotes de l’autocensure.

L’estime de soi

Notre système éducatif favorise-t-il l’estime de soi ? Je ne le crois guère.

D’abord parce qu’il valorise insuffisamment (pour ne pas dire qu’il les décourage) les parcours atypiques ou les expériences d’élèves qui se sont écartés un temps de l’Ecole Républicaine. Les exemples abondent d’élèves dont les élans ou les parcours non-conformistes deviennent dans notre système scolaire des facteurs de suspicion ou de dénigrement.

En voici un issu de ma propre expérience. L’année de mon retour des Etats-Unis coincidait avec l’entrée en sixième de mon fils Camille. Ce petit garçon venait de passé les dernières années de son primaire dans une école publique du Maryland, dont il était sorti bilingue sans préjudice des apprentissages scolaires du système français assurés en parallèle par le CNED. Ne voilà-t-il pas que ce gamin, plutôt correctement éduqué et enrichi d’un séjour à l’étranger, sans parler de certaines formes d’affirmation de soi habilement cultivées par l’école américaine, devait, me dit-on, passer un examen d’entrée sixième. Soit. Intrgué, je me mets à la recherche, sur internet, d’épreuves-type de cet examen et je tombe sur une dictée qui devait être à peu près l’équivalent pour des enfants de cet âge de la célèbre dictée de Mérimée…

Avouez que c’est cocasse. Du propre aveu de l’Education Nationale, un quart, un tiers, voire davantage, d’élèves issus du système primaire national ont un niveau préoccupant en français qui ne leur ferme nullement les portes au collège. Mais la même Education Nationale ne saurait souffrir qu’un petit français en partie éduqué à l’étranger y accède sans un examen probatoire…

Voilà malgré tout notre Camille en sixième, tout fier (peut-être un peu trop ?) de son anglais qu’il croit remarquable. Illusion ! Lors de la première rencontre parents-professeurs, le professeur d’anglais me fait observer en fronçant le sourcil que son accent et son écrit laissent à désirer au regard des standards shakespeariens en vigueur dans les programmes… Dans ces conditions, un travail sérieux doit être fait en parallèle à la scolarité pour que votre enfant, en dépit de ces douches froides, conserve un semblant d’estime de lui-même…

Mon histoire est du domaine bénin, toutes ne le sont pas.

La systématisation des évaluations quantitatives, la place excessive des notations (maintenant dès cinq ans !), en rouge et dès l’âge le plus candide, est un second facteur peu propice à l’estime de soi. Le recours généralisé à la note, le stress permanent qu’il entretient, le climat de « mise en examen »  qui en résulte et l’image dégradée renvoyée à l’élève par une ou plusieurs mauvaises notes sont justement décriés par nombre de pédagogues.

La culture de la responsabilité

S’affirmer, s’exprimer à bon escient, prendre la parole, exercer des choix ne sont pas des démarches naturelles dans un système éducatif essentiellement déterministe et dirigiste. Dans système aussi peu libéral que le nôtre et qui, dans des emplois du temps le plus souvent surchargés, laisse une place prépondérante à des enseignements de tronc commun et la portion congrue aux matières électives et aux activités de groupe, l’élève dispose de peu de degrés de liberté pour mettre en relief sa personnalité et apprendre à agir de manière autonome et responsable.

Une éducation fondée essentiellement sur un mode passif ne peut prétendre éveiller et développer chez les élèves la culture de la responsabilité.

La valorisation de l’erreur

Pour se construire et s’affirmer, l’individu doit apprendre à dépasser ses découragements, à surmonter ses erreurs et à en tirer des enseignements. Il n’est d’estime et de confiance en soi qui ne passe par la dédramatisation de l’erreur.

Il ne s’agit pas là d’ériger l’erreur en vertu, mais de reconnaître d’une part qu’elle est consubstantielle à notre condition, d’autre part qu’elle peut être féconde. Féconde, parce qu’elle constitue un élément dans la construction de l’expérience et aussi parce qu’elle peut déboucher sur des innovations. J’en veux pour preuve que des erreurs de jugement ou de manipulation sont à l’origine de nombre d’inventions, ou de progrès technologiques. L’erreur est un fait et, parfois, une valeur dans la construction de la personne et dans le développement scientifique et social.

Hélas, cette malheureuse erreur est excessivement réprimée dans notre système éducatif qui, pour l’essentiel, en bannit jusqu’à l’idée. Quand inscrirons nous cette phrase admirable, au fronton de nos écoles primaires, comme je le vis un jour aux Etats-Unis: « if you make a mistake, you are not wrong : you are learning » (si vous faites une erreur, vous n’avez pas tort, vous êtes en train d’apprendre) ?

Aujourd’hui encore, beaucoup d’élèves demeurent terrorisés à la perspective de l’erreur. La peur de se tromper infuse profondément le système éducatif français, brouillant aux yeux des élèves les objectifs véritables de leur éducation, à savoir le développement de sa personne avant la métrologie de ses talents. Et enfermant la réussite scolaire dans un chemin étroit bordé de feux rouges, plutôt que de l’installer sur une large avenue ouverte de feux verts où chacun pourrait progresser à son rythme. La crainte de l’erreur contamine jusqu’aux choix d’orientation. Il est tellement clair, aux yeux des élèves, que le système leur sera davantage reconnaissant de choix standards et bien balisés, plutôt que de trajectoires vite qualifiées d’irréalistes ou de loufoques ! Il n’est guère étonnant dans ces conditions, que les élèves hésitent à faire des choix difficiles et à évaluer à leur juste optimum leurs chances de réussite dans des cursus ambitieux d’enseignement supérieur.

Les phénomènes d’autocensure ne sont donc pas marginaux, ni l’apanage de publics scolaires « sensibles », même s’ils se manifestent là de façon plus aigüe. Ils s’enracinent profondément dans notre système éducatif. Pour éradiquer ces phénomènes, il faudrait généraliser à l’enseignement scolaire les méthodes appliquées aux publics qui y ont échoué, le tutorat, la personnalisation et la professionnalisation des Ecoles de la Seconde Chance par exemple.

Ces méthodes sont évidemment coûteuses. Mais je suis à peu près certain qu’une analyse globale « coûts-bénéfices » où l’on ajouterait, au budget actuel de l’éducation, les sommes considérables qu’il faut aujourd’hui consentir pour accompagner l’insertion des publics non qualifiés, le traitement social du chômage et, par-dessus tout, le manque à gagner résultant du déficit global d’innovation dans la société française, aboutirait au constat que cette éducation coûteuse, mais responsabilisante et professionnalisante, représente en réalité une économie substantielle sur le long terme.


Bientôt, la deuxième partie de cet article : “Innover dans les référentiels d’excellence : l’avenir de l’apprentissage dans l’enseignement supérieur

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Philippe Jamet

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Pour la communauté universitaire, la coupure estivale n’aura sans doute jamais mieux mérité son nom de « trêve », dont le sens premier, rappelons-le,  est « suspension temporaire des hostilités ».

« Hostilités »… Le mot est trop fort, sans doute.  Pourtant, n’a-t-on pas assisté, dans l’année écoulée à une espèce de lutte généralisée, à ciel ouvert et sans merci entre confrères, entre unités, entre établissements, entre sites ? Des vainqueurs et des vaincus n’ont-ils pas été désignés ? N’avons-nous pas croisé ici et là des troupes s’élançant vers le front, la fleur au fusil, musique en tête et sous le regard martial et bienveillant des généraux ?

N’avons-nous pas vu ensuite, marchant vers l’arrière, les rangs clairsemés des lutteurs recrus de fatigue, de retour d’hasardeuses confrontations, certains découragés, d’autre écumant d’une ardeur de vengeance ? Et n’y a-t-il pas eu, dans ces épisodes, des phases qui ressemblaient à des grandes manœuvres en rase campagne et d’autres semblables à d’interminables face-à-face au travers des barbelés, avec les tirs d’artillerie et les patrouilles à heures fixes, histoire de bien faire savoir à l’adversaire qu’on ne cèdera pas de terrain ?

Une trêve sert d’abord à se reposer et à refaire des forces. Et pardi, nous en avons tous bien besoin, soumis que nous fûmes, des mois durant, au rythme effréné du Programme Investissements d’Avenir et de ses organes exécuteurs. Alors oui, chers collègues, prenons sans autre forme de culpabilité de VRAIES et de LONGUES vacances ! Ne nous laissons pas impressionner par ceux qui ne lâcheront ni le fusil ni la carte d’Etat-Major durant l’été. Ne craignons pas leur regard réprobateur. N’imaginons pas qu’ils prendront sur nous un réel avantage. Considérons plutôt qu’ils feront un mauvais calcul. A l’évidence, il faudra, à la rentrée, des troupes fraîches et reposées au grand soleil, non pas des piliers de forteresse nourris tout l’été de rations moisies et imprégnés d’obscurité.

Une trêve permet aussi de digérer les événements passés, d’en tirer des enseignements « à tête reposée », de prendre du recul et d’envisager de nouveaux angles tactiques.

Pour les chefs d’établissement, un des devoirs de vacances va consister à imaginer des approches innovantes pour démêler certains casse-têtes administratifs et institutionnels résultant des Equipex, Labex, IEED et autres IRT. Le cahier des charges de ces instruments est pour nous assez clair et s’énoncent en trois points. Ils doivent ainsi:

  1. être rendus simples d’emploi pour les équipes scientifiques concernées, faute de quoi celles-ci ne pourront pas utilement se les approprier
  2. préserver la cohésion des établissements de rattachement, condition sine qua non de leur performance opérationnelle
  3. être gérés conformément (et donc s’adapter) aux réglementations régissant les institutions publiques que nous sommes

J’ajoute que ces nouveaux dispositifs doivent représenter une valeur ajoutée indiscutable (et notablement supérieure aux efforts consentis pour les obtenir) pour l’excellence des équipes et des établissements qui en bénéficieront. Cette exigence est, en principe, un axiome fondateur des investissements d’avenir. Pour autant, elle n’a  sans doute pas la robustesse du postulat d’Euclide. Il importe donc que nous sachions reconnaître, parmi nos succès aux PIA, d’éventuelles situations qui s’avèreraient, en seconde analyse, des victoires à la Pyrrhus. Il faudrait alors en tirer les conséquences, pour les corriger et ne pas les réitérer.

Enfin, la trêve permet de se préparer mentalement à ce qui va inévitablement suivre, à savoir la reprise des hostilités. La seconde phase des IDEX va à l’évidence être la grande affaire de la rentrée. Les commentaires qui ont parcouru la première vague de sélection, 7 sites finalistes et 3 sites lauréats, avec à chaque étape son lot de surprises, réelles ou feintes,  esquissent à grand traits la stratégie des acteurs en présence.

Les candidats malchanceux à une épreuve ont un mode bien connu de réaction à l’échec : (i) ils sous-estiment leurs forces originales, les jugeant irrémédiablement insuffisantes pour obtenir le résultat escompté, (ii) ils consacrent trop peu de temps à analyser leurs faiblesses intrinsèques, (iii) ils s’efforcent de coller à tout prix aux qualités (supposées) des heureux lauréats, voire de les singer, (iv) ils cherchent à déduire, des résultats précédents, l’algorithme (supposé) suivi par le jury de sélection.

Résultat ? La plupart du temps, leur nouvelle présentation, standardisée et d’un conformisme contre-nature, a perdu sa fraîcheur et son originalité (si l’on veut savoir de quel processus auto-adaptatif je parle, lire le savoureux rapport de Mme Geneviève Pappalardo sur le concours d’entrée à l’ENA). Parallèlement, les défauts qui leur ont fermé la voie du succès n’ont été en rien corrigés. Conséquence : un nouvelle échec, par application de ce principe archi-connu selon lequel l’original qui est toujours préféré à la copie. Sauf si le jury tombe dans le panneau, soit parce qu’il est effectivement animé de l’état d’esprit qu’on lui supposait, soit par lassitude, soit pour des motifs “d’intérêt supérieur”. Aucun de ces cas de figure n’est totalement improbable, mais cela n’en rend pas moins tout à fait navrante la composition de façade du candidat.

Que s’agit-il de copier d’ailleurs ? Au motif que les trois lauréats IDEX actuels ont en commun une compacité institutionnelle ou culturelle, une taille réduite, une géographie simple et des projets circonscrits, faut-il pour autant conclure que ces paramètres sont nécessaires ou suffisants pour « décrocher un IDEX » et par là-même, gommer des projets IDEX à venir toute déviation de ces paramètres « idéaux » ? Le bon sens pousserait à écarter ce raisonnement simpliste et à considérer que, dans ces trois cas, nous sommes avant tout en présence de très bons projets dont le format, mesuré par les paramètres susdits, n’est que la traduction induite.

Hélas, ce ne serait pourtant pas la première occurrence, dans cette croisade pour l’excellence universitaire, d’inversion entre les causes et les conséquences. Il est donc à craindre que la rentrée ne s’ouvre sur un grand lifting des projets IDEX résiduels, à commencer par les plus massifs et les plus complexes. Il pourrait s’agir davantage de se lancer dans une chirurgie de projet pour l’adapter à une gouvernance « idéale » que d’imaginer une gouvernance innovante pour porter un projet authentique. Le risque d’un processus de contraction, donc d’exclusion, est réel. La montgolfière d’un IDEX, pour s’élever à tout prix, pourrait n’embarquer qu’un très petit nombre de passagers, quitte à transformer en lest certains membres de l’équipage…

Voilà qui pourrait perturber quelque peu nos journées de farniente et nos nuits réparatrices d’ici le mois de septembre. Mais non : à chaque jour suffit sa peine et aujourd’hui, le repos est une peine qu’il nous faut à tout prix nous imposer.

Alors : vacances d’excellence à toutes et à tous !

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Philippe Jamet

Bon sens, suspends ton vol !

Le paysage universitaire français est pour le moins mouvant, mais le référentiel du bon sens l’est au moins autant. On peut même se demander si un couplage ne serait pas en train de s’installer entre les deux. On pourrait alors redouter que la dérive du bon sens ne fasse un jour échouer nos universités sur de tristes rivages.

Je relis plusieurs fois le contenu d’une dépêche publiée le 8 juin par AEF (N°151223) pour m’assurer que je ne suis pas victime d’une hallucination. Mais non. C’est bien d’un éminent fonctionnaire de l’Etat qu’émanent ces propos surprenants : « Nous devons trouver des clés de lecture pour expliquer aux industriels concernés ce que sont concrètement les IRT, les IEED et les SATT. C’est un sujet sur lequel nous devons travailler ».

J’ai sans doute la naïveté de penser qu’en toutes circonstances, c’est l’Etat qui parle par la bouche d’un haut fonctionnaire. Aussi, pour qui était convaincu que les dispositifs technologiques des investissements d’avenir avaient précisément pour cibles l’innovation, l’économie et les emplois et qu’ils devaient en conséquence être construits pour et avec les industriels, c’est la douche froide. Ainsi, nous nous serions livrés à un exercice de cryptologie ? Le monde de l’enseignement et de la recherche aurait envoyé aux industriels, au lieu d’un message en clair, une note codée et nous serions mis en demeure, par les mêmes commanditaires, de mettre maintenant la main, toutes affaires cessantes,  sur une clé de décodage ?

Dans le temps, on n’avait pas de tels scrupules. Lorsque le bûcheron de Perrault conduisait ses enfants mal-nourris à leur perte dans la forêt profonde, il ne glissait pas en douce une poignée de cailloux dans la poche du Petit Poucet, tout en lui susurrant à l’oreille d’en lâcher un de temps en temps sur le sentier. Et lorsque le même Poucet choisissait la fuite, ce n’était pas sur la pointe des pieds, mais sur la semelle des bottes de Sept-Lieues. Tel était le bon sens, jadis, jusque dans les contes, ce même bon sens qu’on désespère de rencontrer aujourd’hui, dans la vraie vie.

Dans la même dépêche AEF et dans cette autre (N°151287) relatant l’audition des responsables de l’ANR devant la Mission d’Evaluation et de Contrôle de l’Assemblée Nationale, je relève plusieurs fois le mot « complexité » traité sur un mode positif. « La gouvernance des investissements d’avenir peut apparaître complexe, mais je crois qu’elle est adaptée à l’enjeu » dit une autorité de l’ANR, « il ne faut pas avoir peur de la complexité » renchérit un fonctionnaire chargé de la compétitivité et du développement des PME (dont l’esprit entreprenant, comme chacun sait, n’est maintenu en éveil qu’à grand renfort de complexité).

Comme si, dans tout ce qui se passe, la complexité était davantage l’indicateur de la réussite qu’un symptôme d’inefficacité.  Comme si, de tout temps, la puissance publique n’avait pas eu pour missions suprêmes d’éclairer et non d’obscurcir, de mettre a priori en confiance plutôt que de désamorcer a posteriori les peurs. Comme si le monde de la recherche et de l’industrie, pour se développer, n’avaient pas avant tout besoin de messages et d’instruments simples…

Mais nous sommes actuellement dans un processus logique radicalement différent. L’enseignement supérieur et la recherche étaient complexes ? Illisibles ? Incompréhensibles ? Efforçons-nous donc à neutraliser cette complexité là par une autre, dans l’espoir que l’arithmétique de la complexité transforme, elle aussi, moins par moins en plus ou que la complexité obéisse, comme l’homéopathie, au traitement du mal par le mal !

Pourtant, là encore, une certaine sagesse populaire prétendait voilà peu que les situations complexes devaient trouver des solutions simples. Et une autre affirmait, sur un mode populiste cher à Coluche, qu’un technocrate parachuté au Sahara y trouverait le moyen d’y justifier la nécessité d’importer du sable. Le même technocrate, aujourd’hui parachuté dans les Satt, avec un « A » comme « accélération » et « T » comme « transfert », crie au scandale de l’embouteillage, les deux pieds enfoncés sur la pédale de frein !

Attention, dans une telle ambiance, la sagesse Shadock va finir un jour par triompher ! Mais à vrai dire, elle gagne d’ores et déjà du terrain. Dépêche de l’AEF : un parlementaire se déclare surpris de « l’élan et du dynamisme » suscités par les investissements d’avenir. Cet élu se voit répondre en substance que la mobilisation et l’enthousiasme sont au rendez-vous dans la communauté de l’enseignement supérieur et de la recherche. Pourtant, n’avez-vous pas aussi rencontré, dans votre entourage, de ces collègues qui partent à la pêche aux investissements d’avenir animés du même état d’esprit que ces malheureux volatiles extraterrestres, avec le même soupir désabusé au coin du bec : « mieux vaut pomper même s’il ne se passe rien que de risquer qu’il se passe quelque chose de pire si on ne pompe pas » ?

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Philippe Jamet

L’abus d’excellence peut nuire à la santé

Quelle est votre réaction face à cette tendance qui consiste à assortir le commerce légal de substances addictives ou nuisibles de messages modérateurs à usage sanitaire ou moral ?

Je veux parler, par exemple, du désormais célèbre “fumer tue“, cet avertissement lapidaire joint à la délivrance ordinaire de tabac, sous le regard neutre du fisc et au désespoir du corps médical. Ou encore à cette mention, au bas de somptueuses affiches vantant les vertus mâles d’alcools divers et variés : “à consommer avec modération“… Ou enfin à ces sentences en forme de postludes pudiques sur fond noir ou blanc, couleurs de deuil ou d’hopital, qui concluent invariablement des clips télévisuels enjoués où s’étalent barres chocolatées, frites surgelées ou plats cuisinés : “pour votre santé, faites du sport” ou “consommez cinq fruits et légumes par jour” ?

La plupart du temps, nous gobons machinalement ces messages, avec cette résignation du passant envers l’ordre immuable des choses. Confrontés à la promotion généralisée des antidotes dans une société qui a renoncé à éradiquer les poisons, nous nous réfugions tous dans un mutisme réprobateur, forme moderne de l’art de Mithridate. Oh, bien sûr ! Nous éprouvons tous un certain malaise, nous concevons tous un peu de mépris pour ces stratégies de vente non assumées, et par ceux qui les déploient et par ceux qui les réglementent, ce mélange de cynisme et de fausse culpabilité qui accompagne le geste ou l’intention inavouable qu’on ne peut réprimer…

Mais il faut hélas se rendre à l’évidence. Dans une organisation sociale livrée aux forces supérieures de la concurrence et du profit, la différence entre l’ordre et le chaos tient à très peu de chose. Et chacun sait que le consentement des consommateurs est très versatile, qu’un rien peut le faire basculer : un scrupule, une rumeur et voilà les ventes qui s’effondrent. Aussi, l’administration continue de relaxants est-elle le corollaire quasi obligé des messages promotionnels à haute dose. Elle est un mal nécessaire.

Or voici que depuis des mois le monde universitaire se trouve soumis à une campagne généralisée et de très grande ampleur autour de la promotion d’une commodité nouvelle : l’excellence. Tous les ingrédients habituels du marketing sont à l’oeuvre dans le déploiement du “programme d’investissements d’avenir”. Il s’est agi avant tout d’allécher les “cibles” que nous sommes : budgets mirifiques, promesses de renommée et de séduction.

Mais, une campagne de promotion serait incomplète si elle n’en venait pas aussi à susciter juste ce qu’il faut d’angoisse. Si elle n’avait pas pour objet d’atteindre les indifférents qui ne souhaitent pas a priori consommer, mais se prennent peu à peu à douter, au spectacle des consommations effrenées et béates alentour et en viennent à redouter d’être les laissés pour compte de l’affaire. Et si elle n’exploitait pas jusqu’à cette forme jalouse de la boulimie qui pousse à s’accaparer un bien dont on n’a pas vraiment besoin au motif que d’autres peuvent s’en approprier davantage avant nous. C’est précisément à ce moment-là que le marché s’enflamme.

Prenez la peine d’observer les comportements qui se développent autour du programme “investissements d’avenir” et des appels à projets qui en découlent. Beaucoup empruntent aux mécanismes de marché et de marketing que je viens de décrire. Une offre a été définie et une demande a été développée pratiquement ex nihilo au moyen d’un argumentaire particulièrement bien ficelé. Fort bien.

Laissons de côté la question de savoir si l’excellence est une commodité pertinente dans un monde où par ailleurs nous protestons de notre volonté à universaliser des valeurs pacifiques et égalitaires. Ne nous interrogeons pas davantage sur les ressorts de ce nouveau “marché”, à savoir s’il est bien construit sur le libre consentement des parties prenantes. Car, dans l’éventualité même où il ne le serait pas, quel mal y aurait-il, au fond, à diffuser une commodité utile en forçant un peu la main des clients ? Prenons donc pour acquis que le produit est bon et que ses promoteurs sont sages et animés du seul souci de l’intérêt commun. Ce n’est pas cette question qui m’intéresse aujourd’hui, mais plutôt de savoir si le moment ne serait pas venu d’avoir recours à ces mentions prophylactiques en filigrane du programme “investissements d’avenir”.

Que la ruée vers l’excellence nous expose à des risques sanitaires me semble en effet assez clair. Je ne parle même pas de ces pathologies pratiquement irréversibles comme l’aveuglement et le délire monomaniaque. je veux évoquer plutôt les dommages collatéraux de la mise sur le marché de cette nouvelle (et désirable) denrée et des mécanismes de transaction qui se mettent en place pour organiser l’échange. D’ores et déjà, j’observe autour de moi des symptômes préoccupants.

La fatigue tout d’abord, résultat des rythmes infernaux ou décalés. L’excellence est mise en vente à des heures étranges et saccadées, avec de courts préavis qui provoquent précipitation et frénésie. Il faut y courir sus toutes affaires cessantes. Les nuits sont sacrifiées, les vacances sont immolées sur l’autel d’un marché spot et à flux tendu. Quelqu’un me disait récemment, en forme de boutade, que le meilleur service à rendre aujourd’hui à l’enseignement supérieur et à la recherche serait d’y décréter d’autorité deux semaines de vacances. Façon d’instaurer une pause universelle qui permettrait à tous de déposer les armes et aux blessés de récupérer.

Et que dire du stress qui se généralise, renforcé par le contexte ambiant de notre société contemporaine, l’irruption concomitante de toute une batterie de contrôles, d’audits et de contraintes sur les ressources qui mobilisent et dilapident les énergies de tout un chacun sur une multitude de fronts ? Et de cette conversion étrange de chercheurs qui devraient avant tout s’efforcer de publier et d’enseigner, à de basses oeuvres de lobbying et à la pratique du délit d’initié ? Et de cette envie de bien faire à tout prix qui affadit tout ce qu’il y a de spontané dans le langage et les convictions pour les contraindre aux figures imposées et à la précision des éléments de langage dans l’espoir d’emporter la faveur du jury ? Et n’est-elle pas aussi le symptôme d’un métabolisme malsain, cette tentation permanente de neutraliser ceux qui hier encore étaient d’éminents collègues mais se trouvent aujourd’hui être des concurrents ? Et cette dépression qui suit l’échec aussi bien que le succès ?

Sans même évoquer ces effets organiques ou psychiques, observons les possibles dommages sur la qualité de vie et le bien-être au travail d’enseignants-chercheurs et de directeurs d’établissements. Ces temps-ci, les voilà contraints à participer à d’infinies réunions de bureaux, de groupes de travail, d’ateliers, locaux, régionaux et nationaux. Ils en viennent à déserter leur laboratoire ou la scène internationale, outils pourtant autrement moins aléatoires que la réussite à un appel d’offres pour étoffer leur visibilité et accroître leur renommée.

N’oublions pas aussi les troubles systémiques qui peuvent nous guetter. Les écosystèmes de l’enseignement supérieur sont invités à déserter les niches séculaires et nourricières où certains ont prospéré et à se mettre en mouvement vers d’improbables horizons mondiaux. Plus d’un,  dans cette migration exaltante, se livreront à la férocité des prédateurs. Ceux qui choisiront de rester à l’abri de leurs habitats traditionnels devront rester vigilants face aux tentations invasives de nouveaux organismes, porteurs de curieux noms en EX…

Convenez que quelques messages de précaution, destinés à prévenir les excès de l’excellence ne seraient pas de trop… Car si nous laissons les troubles s’installer, il ne restera plus qu’à distiller certains messages palliatifs dont l’usage se répand de plus en plus : “nous vous remercions de votre compréhension“.

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Philippe Jamet

Les poncifs sur les grandes écoles ont la vie dure…

Dans l’espace d’une semaine nous aurons encore eu droit à un feu nourri de stéréotypes sur les grandes écoles.

Ce fut d’abord Madame Eva Joly, qui semble découvrir les Ecoles comme naguère elle découvrait l’Ecologie, et qui propose, comme mesure phare de création de valeur dans l’enseignement supérieur, de les “supprimer” purement et simplement…

Cette conception à géométrie variable des bienfaits de la biodiversité ne laisse pas de me surprendre. Biodiversité, que de crimes (contre l’esprit) on commet en ton nom !  indispensable dans les écosystèmes naturels, te voici mal absolu dans les écosystèmes universitaires… Sérieusement : n’est-il pas navrant, le spectable de personnalités sympathiques et courageuses cédant à la tentation de diagnostics simplistes et faciles ? Comme si le courage et la lucidité politique ne consistaient pas, au contraire, à écarter par principe les clichés démagogues pour reconnaître la valeur et l’intérêt de la Nation là où ils se trouvent.

Beaucoup peuvent être saisis d’un frisson désagréable, en découvrant Madame Eva Joly, qu’ils ont jadis connue juriste rigoureuse, infatigable, admirable, soudain capable de se muer en Fouquier-Tinville au prétoire de l’enseignement supérieur, administrant des sentences sommaires et expéditives sur des bases aussi minces… En l’entendant vouer aux gémonies, sans autre forme de procès, des écoles qui forment des milliers d’ingénieurs et de cadres pour l’industrie, au motif que quelques “brebis galeuses”, parmi leurs diplômés, administreraient des banques… En l’entendant affirmer, au mépris des statistiques, que les écoles sont des instruments d’exclusion.

Dans un autre ordre d’idées, j’extrais du récent ouvrage d’entretien cosigné par Monsieur Axel Kahn et Madame Valérie Pécresse (cf. dépêche AEF n°149892), cette autre affirmation à l’emporte-pièce : “le point fort des universités et que les grandes écoles ne donnent pas, à quelques exceptions près (…) c’est la formation par la recherche et à la recherche“. Il me semblait pourtant que les données publiées par un certain ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche, attestaient de la part importante prise par les écoles dans les projets lauréats des investissements d’avenir. Cette observation se réconcilie assez mal avec le constat d’une recherche à caractère symbolique ou “exceptionnel” dans les dites écoles, sauf à donner un autre sens à “l’exception”.

Pour comble, entendons l’interlocuteur de madame la Ministre, qui n’a pas, lui, l’excuse d’un certain éloignement du terrain, “partager cet avis” et déplorer qu’ “alors que, dans le monde entier, le docteur d’université est le diplômé de plus haut rang recherché par les secteurs public et privé, les sociétés en France ont l’habitude de recruter en priorité, pour des fonctions de niveau élevé, des ingénieurs de grandes écoles“. Quel commentaire pour le moins surprenant ! Quand on sait par exemple que l’immense majorité de responsables des secteurs publics et privés aux USA détient uniquement un diplôme de bachelor, de master ou bien un MBA ! Et l’on fera en outre observer à notre collègue, qu’une sous-population non négligeable “d’ingénieurs de grandes écoles”, ne lui en déplaise, détient aussi un diplôme de docteur (environ 10% dans mon école, soit une proportion voisine de la proportion nationale entre les flux de doctorats et les flux de masters).

Notre pays n’est-il pas en droit d’attendre, de la part de responsables qui briguent des fonctions éminentes ou les détiennent, des analyses et des propositions moins marquées par des représentations idéologiques ou des préjugés à la vie dure ? Les relayer ou les entretenir ne crée certainement pas le contexte serein et confiant, prélude indispensable à une coopération renforcée et respectueuse entre les universités et les grandes écoles que nous appelons tous de nos voeux.

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Philippe Jamet

Jury étrange(r)

Le jury international en charge de l’audition des projets Idex est constitué pour l’essentiel de personnalités étrangères, auxquelles il faut ajouter deux collègues expatriés dont l’avis sur les moyens d’endiguer la fuite des cerveaux sera certainement précieux. Le choix d’une composition internationale de ce jury provoque en moi trois étonnements que l’on jugera probablement naïfs.

Premièrement, je n’ai pas l’impression (mais un “benchmarking” plus sérieux permettrait de le vérifier) que le recours à des jurys multinationaux (avec une minorité de nationaux) soit une pratique très répandue dans le monde dès lors qu’il s’agit d’éclairer des choix qui engagent l’avenir d’un pays dans des réformes en profondeur et d’orienter, de fait, l’allocation de moyens relevant de la souveraineté nationale.

Observation qui vaut ce qu’elle vaut : il ne me semble pas avoir rencontré, aux Etats-Unis, pléthore d’étrangers dans des comités chargés de recommander aux autorités gouvernementales certaines orientations stratégiques ou certains choix programmatiques intéressant les politiques scientifiques et universitaires. Et je doute par ailleurs que des pays comme la Chine aient l’imprudence d’exposer au regard d’experts étrangers les données, pour certaines relativement sensibles, qui permettent d’estimer le potentiel d’innovation d’une grande université de recherche. Ceci pour ne mentionner que deux grandes puissances scientifiques, l’une de fait, l’autre en devenir.

Deuxièmement, tout en étant fondamentalement convaincu des bienfaits de l’ouverture internationale, je déplore, comme beaucoup de collègues, cet espèce de préjugé démesurément favorable envers la communauté internationale des “experts”. Comme si, par principe, ces estimés personnages (indubitablement qualifiés, ce n’est pas la question) étaient statistiquement plus clairvoyants, plus fiables et, surtout, plus visionnaires que leurs pairs français.

N’y a-t-il pas une certaine incohérence entre, d’un côté, la composition (présumée) internationale d’un jury Idex dont les choix, s’ils provoquent les effets structurants escomptés, vont fortement conditionner la recomposition du paysage français d’enseignement supérieur et, de l’autre côté, celle, pour l’essentiel nationale, des comités d’audit AERES, dont les évaluations de l’état des lieux et des projets auront lourdement pesé dans la balance des investissements d’avenir ?

Troisièmement, sur le plan cette fois-ci de la géopolitique universitaire, quelle pourrait bien être la motivation profonde de nos collègues étrangers à nous accompagner dans de bons choix, si ces bons choix ont pour résultat d’augmenter la pression concurrentielle internationale ? En effet, si les investissements d’avenir, dont les Idex sont le parachèvement ont les effets prévus, il y aura de “nouveaux entrants” dans la compétition mondiale de la connaissance, à savoir les universités d’excellence françaises, aujourd’hui assez discrètes. Posons la question autrement : a-t-on jamais vu les instances d’orientation de grandes multinationales majoritairement composées de personnalités incarnant les intérêts de la concurrence ?

Alors, je veux bien faire à nos collègues étrangers le crédit de placer l’intérêt de la science devant leur réflexe national, mais pour ce qui est de leur intérêt d’universitaire, franchement, je n’en sais rien… Le dire n’est pas instruire à leur encontre un procès en probité et en impartialité : c’est juste faire une remarque de bon sens. Quelque chose me dit qu’à leur place (mais sans doute suis-je moins vertueux !), sans aller jusqu’à suggérer de mauvais conseils, je prodiguerais, à des concurrents potentiels, de prudentes recommandations et je soutiendrais des choix débouchant sur d’inoffensives innovations

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Philippe Jamet

Sommes-nous condamnés à d’impossibles gouvernances ?

Voici que s’annonce la deuxième phase de la sélection des initiatives d’excellence (IdeX). Depuis l’origine, la question de la gouvernance apparaît comme un aspect essentiel de la qualité des projets présentés aux investissements d’avenir. Dans cette dernière ligne droite et pour plusieurs des sept projets présélectionnés, la gouvernance de l’Idex fera la différence.

La définition de gouvernances crédibles et transversales aux établissements n’était déjà pas un exercice simple dans le cas des Equipex et des Labex. Maintenant qu’il s’agit non plus d’équipements et de laboratoires, mais bien de politiques de sites, l’exercice prend un tour résolument plus institutionnel et se révèle d’un tout autre degré de complexité. La faiblesse de certains dossiers Idex sur ce plan n’est pas une marque de l’absence de vision ou de la mauvaise volonté des porteurs. Elle atteste plutôt de la difficulté à élaborer un schéma de gouvernance efficace et respectueux des identités. Elle illustre aussi les limites d’un cahier des charges exigeant, peu flexible et peu adapté à la réalité et aux capacités d’évolution à court terme du panorama national de l’enseignement, de la recherche et de l’innovation.

Il reste que de nombreux établissements sont désormais face à un choix. Du moins certains responsables affectent de présenter ainsi la situation : être ou ne pas être de la gouvernance, qu’on l’appelle université fédérale ou confédérale, telle est la question. Sans doute ce choix binaire est-il pertinent dans quelques cas simples. Dans nombre d’autres cependant, il est réducteur et faible en sens. Et même dans certains cas, ce choix n’est pas seulement difficile, il est impossible.

Mieux qu’un long discours, un exemple (qui n’a pas valeur universelle, mais a le mérite d’exister) me permettra d’illustrer les paradoxes parfois insolubles qui entourent, dans les circonstances actuelles, les choix stratégiques que des établissements sont amenés à exercer.

L’établissement que j’ai l’honneur de diriger, l’Ecole Nationale Supérieure des Mines de Saint-Etienne, a cette chance de faire partie d’un Idex présélectionné, celui porté par Lyon-Saint-Etienne. Je ne manquerai pas de saluer au passage l’effort collectif considérable conduit sous l’égide de l’Université de Lyon et qui a permis à 19 établissements très divers (des universités, des grandes écoles, dont plusieurs de statut privé) répartis dans la géographie compliquée de deux métropoles régionales, de parvenir à franchir le premier tour. Quelque chose me dit que cette diversité et la richesse qu’elle représente est l’atout maître de notre projet.

Voyons maintenant comment se présente pour cette Ecole la question de la gouvernance. Les hasards de l’histoire ont placé l’Ecole des Mines de Saint-Etienne en périphérie de l’espace régional et donc, de la métropole concernée par l’Idex. Au fil du temps (l’Ecole a presque deux cents ans d’existence…), cette situation a induit pour elle une stratégie de développement et de partenariat qui déborde largement de la sphère métropolitaine.

Ainsi, l’Ecole s’est fortement développée en Région PACA. Notre site de Gardanne, en forte croissance, abrite déjà environ 25% des effectifs scientifiques et étudiants de l’Ecole, avec des thématiques qui la conduisent à renforcer ses alliances avec les tissus industriels et universitaires de Provence. L’Ecole en outre, de par son appartenance au groupe des Ecoles des Mines, est intimement associée à des organes de pilotage nationaux, notamment un Institut Carnot (6 Ecoles des Mines et l’association ARMINES) qui compte parmi les tous premiers du pays en importance. Enfin, les interactions avec le milieu économique, particulièrement fortes pour cette Ecole sous tutelle du Ministère chargé de l’Industrie, obéissent à des logiques largement transrégionales, en particulier autour d’un axe Clermont-Ferrand / Grenoble. Ceci pour dire que le centre de gravité d’une Ecole comme celle-ci, s’il s’identifie toujours plus ou moins à son adresse administrative, recouvre une réalité beaucoup plus diffuse et réticulaire, non entièrement factorisable dans des gouvernances de site.

Ainsi, pour un tel établissement, la question de la gouvernance ne se pose pas dans des termes simples. Impliqué dans diverses alliances universitaires de site et participant à des organes de pilotage nationaux, il lui est par nature difficile de consentir des exclusivités (ou, pour reprendre un adage populaire, de placer tous ses oeufs dans un même panier).  Est-ce à dire que cette Ecole serait condamnée à être marginalisée dans les processus actuel de cristallisation, sur des sites, de la politique universitaire ?  Certes pas !

Revenons à nos Idex et à leur gouvernance. Que doit-elle être au juste ? L’erreur serait, de mon point de vue, d’identifier la gouvernance d’un projet (l’Idex) à une gouvernance institutionnelle (la coordination des politiques d’établissements). Cette identification peut apparaître comme séduisante, parce qu’elle permet de régler deux questions d’un seul coup. Mais elle aboutit, notre exemple le montre, à d’inévitables incompatibilités qui ne pourront se trancher que par la marginalisation de certains établissements pourtant essentiels à des projets ambitieux. Il faut maintenant sortir de cette confusion qui ne peut aboutir qu’à des impasses.

Au demeurant, la gouvernance des Idex par la voie institutionnelle n’est-elle pas une approche surdimensionnée ? Voyons quels sont les enjeux : gérer un projet, certes de grande ampleur, certes à valeur structurante, mais qui, dans le meilleur des cas, se traduira par un flux de quelques dizaines de millions par an, soit quelques centaines d’euros par étudiant sur un site comme Lyon-Saint-Etienne.

C’est, à l’évidence, la gouvernance sur le “mode projet” qui s’impose, ce qui n’est pas synonyme de faible gouvernance. L’effectivité d’une gouvernance ne se mesure pas à son dirigisme. Un Idex pourrait, par exemple, être incarné par une Fondation de Développement Universitaire, réceptacle des financements d’excellence et confiée à un pilotage associant le monde académique et le monde économique. Cette agence locale de moyens soutiendrait les actions collectives des établissements participant au périmère Idex, sur la base de programmes compétitifs ciblant les axes d’excellence.

On disposerait ainsi d’une organisation à la fois efficace dans l’orientation des politiques universitaires, claire et flexible dans son fonctionnement et, enfin, compatible avec des politiques d’établissement. Alors, la question des choix, cruelle, ne se poserait plus.

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Philippe Jamet

Petite anecdote sur Elitisme et Justice

Les informations du jour ont relaté cet incident survenu dans un lycée de Pornic, où des étudiants du lycée Charles-de-Gaulle de Saint-Louis du Sénégal se sont vu refuser un visa pour un échange scolaire en France.

Les enseignants pornicais, indignés de la décision des autorités consulaires françaises ont heureusement fini, à force de réclamation, par inverser leur décision. Les élèves sénégalais sont parvenus à bon port. Fin de l’incident, illustration assez préoccupante toutefois d’une certaine dérive migratoire dans notre pays.

Toutefois, je relève un propos dérangeant dans l’interview faite par Radio France d’une des enseignantes mobilisées dans cette affaire regrettable. Cette personne respectable jugeait bon de faire ce commentaire : “ce sont en plus de très bons étudiants, de futurs cadres”. Alors-là je sursaute. Serait-ce qu’une injustice n’a pas un caractère absolu, mais devrait se juger relativement au niveau de réussite (scolaire en l’occurrence) de ceux qui en sont les victimes ?

Sans vouloir extrapoler le propos maladroit de cette collègue, sans doute explicable par l’émotion et aussi parce que cet argument a probablement fait mouche auprès des autorités compétentes, j’y vois là l’indice d’une autre dérive. Celle qui consiste à installer petit à petit dans l’esprit de la nation que l’excellence académique est le visa universel des sociétés modernes. Et que les voyageurs privilégiés seraient ceux qui auraient la chance de le détenir.

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Philippe Jamet

La France de la Diagonale

Pour être généralement réservé quant aux croisements hâtifs ou périlleux entre politique universitaire et aménagement du territoire, je suis néanmoins de ceux qui réagissent avec une certaine surprise à l’analyse de la géographie qui ressort des résultats des programmes Equipex, Labex et Idex.

Me vient alors la question de savoir dans quelle mesure ces programmes destinés à structurer le paysage universitaire seront aussi à même d’irriguer nos territoires et d’y doper l’économie réelle. En posant cette question, je me fais l’écho de la volonté affichée du Commissariat Général aux Investissements, à savoir dynamiser l’économie et l’emploi à travers les investissements d’avenir et je rappelle en outre que l’urgence de la réindustrialisation des territoires a été fréquemment soulevée lors des Etats-Généraux de l’Industrie

Je propose donc à mes lecteurs quelques éléments de lecture d’une France coupée en deux par une diagonale Strasbourg-Bordeaux, en me limitant volontairement à la France des territoires métropolitains, c’est-à-dire la France continentale moins la région parisienne qui obéit à des logiques d’interactions territoriales radicalement différentes. Que mes amis des îles ne m’en veuillent pas, que les îles soient de France, de Beauté ou d’Outre-Mer…

Cette réserve étant faite, la France dont nous parlons est, selon les sources INSEE, presque parfaitement coupée en deux selon les principaux indicateurs macroscopiques de géographie et de l’économie. La diagonale Strasbourg-Bordeaux sépare ainsi une zone nord-ouest et une zone sud-est de superficies, de populations, de PIB et de statistiques universitaires pratiquement équilibrées, avec toutefois un très léger avantage pour la zone sud-est. Jugeons-en plutôt :

  • Répartition des territoires : 50,2% au sud-est  de la diagonale, 49,8% au nord-ouest
  • Population : dito 51,5% ; 48,5%
  • PIB : dito 50,6% ; 49,4%
  • Nombre d’universités et d’instituts polytechniques : dito 55% (34) ; 45% (28)

Le déséquilibre est certes un peu plus marqué au niveau des effectifs étudiants qui sont pour 58,5% en zone « sud » et 41,5% en zone « nord ». Il n’en reste pas moins que l’on s’écarte peu de l’équilibre pour l’ensemble de ces paramètres, notamment celui du PIB et de la population. Gardons cette observation en mémoire.

Observons maintenant la répartition territoriale des projets lauréats Equipex, Labex et Idex. De nombreux Equipex et Labex étant partagés sur plusieurs zones, nous raisonnerons en « projets.territoires » puisqu’il s’agit ici de mesurer les impacts sur les territoires. Voici les données (cartes publiées par le Ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche) :

  • Equipex : 70% au sud-est (51 projets.territoires) ; 30% au nord-est (22)
  • Labex : dito 80% (63 projets-territoires) ; 20% (16)
  • Idex : 100% au sud-est

Le détail des financements accompagnant ces projets n’est pas encore disponible, mais on peut estimer sans grand risque d’erreur qu’une fois affectée la composante « Ile-de-France », environ 70% des ressources résiduelles liées aux programmes d’excellence seront concentrés en « zone sud ».

Je reviens à ma question de départ : ces investissements vont-il irriguer l’économie et l’emploi dans les territoires ? Bien malin qui pourrait le prédire. Tout juste peut-on se livrer à des conjectures. En voici deux pour ce qui concerne.

  • Il me semble d’abord que les enjeux en termes de transfert de technologie et en termes d’emploi résident pour une bonne part dans des entreprises de taille moyenne à petite, des entreprises qui interagissent de manière privilégiée avec un environnement de proximité.

Dans cette mesure, la répartition très contrastée des investissements d’avenir de part et d’autre de la Diagonale pose un problème, sauf à penser qu’il y aura alors deux types d’entreprises : celles qui migreront vers le sud-est pour se rapprocher d’un pôle d’excellence, celles qui resteront dans le nord-ouest et devront se contenter de partenaires affichés comme de moindre excellence… Même dans cette configuration, il reste à démontrer qu’il sera facile pour une entreprise de taille moyenne de travailler avec un pôle d’excellence constitué de multiples Equipex et Labex pilotés par un Idex. Ces entreprises ont avant tout besoin de partenariats avec des organisations agiles et qui leur ressemblent en taille et en culture de travail.

On pourra m’objecter que de nombreuses PME/PMI/ETI ont apporté leur soutien aux projets d’excellence, mais ces soutiens ne sont pour l’essentiel que des engagements de principe ou des implications financières, pour la plupart sans très grand risque. Tout ceci va-t-il déboucher sur de l’activité et des emplois ? Cela reste à démontrer dans la pratique.

  • Il me semble ensuite que la contribution de l’enseignement supérieur et de la recherche à l’innovation industrielle et à l’emploi réside pour une bonne part, au-delà du transfert de technologie et de valorisation de la recherche produite dans des entités excellentes, dans des relations de proximité qui, souvent, débutent par des actions de formation (stages, formations en alternance).

La raison en est que ces actions de formation créent des lieux de fréquentation, d’échange, de créativité et de mélange des deux cultures, l’économique et l’académique. La proximité, avec des personnes, avec des laboratoires gouvernables et avec des établissements agiles est la clé d’une interaction réussie et bénéfique avec le monde économique des territoires.

Or, comme on l’a vu, l’activité économique, le nombre d’étudiants et d’opérateurs de l’enseignement supérieur, c’est-à-dire, selon mon raisonnement, les déterminants de la proximité, c’est-à-dire des déterminants de la créativité et de l’innovation dans les petites et moyennes entreprises, sont à peu près équitablement répartis en zone nord-ouest et sud-est. Il y a donc une certaine contradiction entre, d’une part, la réalité de la vitalité économique et des gisements d’emploi sur notre territoire, d’autre part, l’affectation des moyens dédiés à l’excellence dont le but affiché est de les promouvoir.

On pouvait donc déjà s’interroger, voire s’inquiéter, de la portion congrue réservée aux formations, notamment d’ingénieurs en formation initiale et plus encore, en formation par alternance, dans les projets d’excellence. Il faudra maintenant s’inquiéter de la répartition géographique bipolaire qui si elle se confirme, risquerait d’écarter la moitié des territoires, de la richesse nationale hors Paris et des opérateurs de l’enseignement supérieur, de la grande distribution de moyens en cours.

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Philippe Jamet

Question inspirée d’un jury de haut niveau

J’extrais du compte-rendu ému d’une récente audition de projet IdeX (dépêche AEF n°147077) cette question posée par un membre demeuré anonyme du jury de haut niveau : « Quelle est la réaction du monde académique au recrutement de chercheurs payés 300 000 euros et en dehors des grilles ?».

 

Malheureusement, le compte-rendu nous laisse dans l’ignorance de la réaction des porteurs du projet auditionné. C’est bien dommage. Nos collègues sont-ils restés silencieux ? Se sont-ils contentés d’un sourire gêné ? Ont-ils cru à une boutade et éludé la question ?

 

Je crains malheureusement que, soumis à la pression de l’exercice, effrayés à la perspective de voir s’évanouir les milliards tant espérés, angoissés à l’idée de rester secs face à un impressionnant jury ou de s’afficher démontés par une question piège, ils ne se soient efforcés d’y répondre avec application et souci de plaire à leurs juges…  

 

Il eût pourtant été plus approprié de relever la question pour souligner son « haut niveau » dans l’ordre du mauvais goût et de la désinformation.

 

Par cette question en effet, se laisse deviner la vision de l’excellence à laquelle on voudrait nous préparer et qui ressemble fort à celle qui anime désormais les clubs de football. Dans cette vision, les chercheurs excellents, ces vedettes que les grandes universités voudraient tant s’arracher, seraient des espèces de commodités versatiles, disponibles sur un marché spot, où des traders sans état d’âme pourraient « emporter le morceau » en faisant monter les enchères.

 

Dans cette vision mercantile et sauvage de l’université du futur, il y aurait ainsi deux marchés parallèles, l’un réservé à des marchandises de qualité et animé par des tractations féroces et occultes (« en dehors des grilles »), l’autre, celui des produits de base, aux tarifs explicites et peu spéculatifs, réservé à la piétaille des chercheurs sans réputation consacrée et qu’on peut acquérir à vil prix, ceux-là même auxquels on semble demander leur avis sur « la question à 300 000 euros ».

 

Je regrette de le dire : il y a dans cette question, rendue publique de manière peut-être malencontreuse, une forme d’injure aux nombreux chercheurs français et même étrangers qui acceptent pour toute rétribution de leur talent la maigre solde républicaine « prévue par les grilles ».

 

Pourquoi faudrait-il s’alarmer, me dira-t-on, si l’avenir doit être ainsi fait ? C’est que l’exaltation à ce point excessive de motivations vénales et mercenaires dans la détermination des carrières universitaires n’est rien d’autre que la négation des valeurs humanistes et de la passion pour la science qui animent pour l’essentiel la communauté des chercheurs.

 

En disant cela, je ne cherche nullement à exagérer le désintéressement des chercheurs, qui sont bien comme tout le monde, c’est-à-dire ni des saints, ni des ascètes. Mais nous avons tous présentes à l’esprit les cohortes d’excellents scientifiques et de remarquables pédagogues qui, pour avoir une vie décente, se meuvent à rythme lent dans la frugalité et la modestie des « grilles » et, Dieu merci, ceux-là forment encore et pour longtemps une majorité. Si j’étais un étudiant, assoiffé de valeurs et d’exemplarité, je préférerais nettement avoir affaire à de tels maîtres et mentors, plutôt qu’aux vedettes tarifées à 300 000 euros.

 

Incidemment, je relève la présence, dans le jury, de deux éminents collègues universitaires expatriés. Parfait. Il ne me viendrait pas à l’idée de leur reprocher leur parcours international, bien au contraire. Mais pourquoi vient-il à la leur de porter un avis sur les moyens propices à attirer ou retenir de la matière grise de qualité dans la communauté scientifique française ? Serait-ce que ces collègues, pour peu que la France y mette enfin le prix, consentiraient à revenir dans son giron ? Je n’ose croire que leur motivation soit ainsi construite et m’étonne donc qu’ils n’aient pas, à cette question à 300 000 euros, opposé l’argument irrécusable de leur propre expérience…

 

Enfin cette question traduit non seulement une méconnaissance de la réalité des esprits, mais une méconnaissance encore plus grande de la réalité du marché. En tant que contribuable, je suis soucieux que l’argent du grand emprunt ne soit pas gaspillé à acheter des marchandises à un prix très au dessus du marché…

 

Or, voici quelques éléments sur les rémunérations des personnels académiques dans de grandes universités américaines :

 

Selon les données de l’AAUP (American Association of University Professors), le salaire annuel moyen des « full-time faculty » américains (enseignants-chercheurs confirmés) était en 2009 de 79100 $ (professors : 108750, assistant professors : 76650 , associate professors : 63800).

 

La même AAUP précise le niveau des salaires maximaux de professeurs aux USA, qui rétribuent typiquement les grands professeurs de law schools et business schools, ou relevant de la catégorie Nobel ou nobélisable :

 

              Harvard : 192000 $

              Stanford : 181000 $

              Columbia : 179800 $

 

D’autres données sur des salaires maximaux, cette fois pour l’année 2010, selon une autre source portant sur la catégorie « ingénierie » :

 

              Caltech : 143000 $

              MIT : 141000 $

              Stanford : 120000 $

              Cornell : 104000$

 

A ces salaires, il faudrait ajouter les « benefits » que les universités peuvent aussi verser sous forme de cotisations à des régimes santé, d’avantages en nature ou de frais de scolarité réduits pour les dépendants. Je n’ai pas de données précises à ce niveau, mais je doute que ces rémunérations annexes affectent les salaires d’un facteur deux. Enfin, il  ne faut pas oublier les rémunérations accessoires sous forme de consulting ou autres, mais cette composante n’entre pas dans le périmètre salarial et l’université n’a pas au fond à en connaître.

 

Au bout du compte, et le cours du dollar étant ce qu’il est, les salaires mentionnés ci-dessus sont un facteur deux, voire trois, voire même quatre, en dessous de la barre des 300 000 euros. Les niveaux salariaux relevant des grilles françaises, pour être inférieurs à ceux offerts dans les grandes universités américaines n’en sont pas pour autant ridicules. Ceci, ajouté aux innombrables avantages sociaux et éducatifs offerts par le pays, nous autorise d’ores et déjà une certaine attractivité.

 

Le reste du chemin entre la rétribution républicaine et le « prix du marché mondial » est  parcouru par ces facteurs immatériels qui permettent à l’individu de se déterminer et d’orienter ses choix. Quelque soit le niveau d’excellence auquel voudront prétendre nos universités, j’espère, n’en déplaise à tous les « jurys de haut niveau », que ces facteurs ne trouveront jamais de traduction salariale.  Et qu’il restera, dans ce monde, des fins qui ne trouvent aucune justification en termes de moyen.

 

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Philippe Jamet

Le pari “capital” (3/3)

Après ces observations tirées de l’exemple américain sur « le facteur capital » comme promoteur de l’excellence universitaire, tant en termes de pertinence conceptuelle que de clairvoyance dans le choix des bénéficiaires, je voudrais maintenant conclure par quelques  réflexions libres sur la méthode de mise en œuvre et d’accompagnement, par la puissance publique, des investissements d’avenir.

Mon intention ici, n’est pas de discuter le bien-fondé des orientations décidées par nos autorités politiques. Elles détiennent, dans leur choix, une incontestable légitimité, comme mandataires d’une collectivité nationale qui, de fait, est « propriétaire » de notre patrimoine universitaire et dispensatrice quasi exclusive de ses moyens.

Plus modestement, je souhaite plutôt me faire l’interprète d’un ressenti, le mien, comme observateur et quelquefois acteur des grands chantiers en cours, mais aussi d’un certain nombre de collègues qui, parfois, s’interrogent sur la manière dont ils sont perçus par les décideurs et manifestent quelque réserve, dans la mise en place des réformes universitaires, à l’égard de certains postulats de travail. Il nous arrive de douter lorsque nous voyons, d’un côté, de grandes ambitions, de l’autre, une étrange frilosité dans leur application concrète. Et il nous vient, de temps à autre, lorsque s’imposent à nous des cahiers des charges dont le mot d’ordre semble être : « faites du neuf avec de l’ancien », des arrière-pensées de quadrature du cercle. Ce sont ces deux points que je voudrais maintenant développer.

  • Confiance et résolution sont les deux mamelles de l’ambition

Les garanties demandées aux soumissionnaires dans les projets d’excellence et certaines clauses de sauvegardes affichées pour la mise en place des fonds investis par l’Etat, laissent l’impression d’une méfiance envers les structures bénéficiaires de ces fonds.

D’un côté, les acteurs universitaires sont invités à prendre en main leur destin, à exercer leurs responsabilités, à jouer pleinement de leur créativité et de leur autonomie. Plus encore, on en appelle à leurs vertus héroïques pour que, s’emparant du drapeau, ils s’élancent sans crainte sur ce nouveau Pont d’Arcole : une passerelle jetée par-dessus les eaux tumultueuses de l’Excellence. Et vers où ? Eh bien, pardi, jusqu’à cette rive où attendent, armés de pied en cap et fortement retranchés, les bataillons épais des coalisés de la science planétaire. Ceux-là, confrères soldats mais non moins ennemis, entendent bien nous disputer leurs positions ! Soit. Courons sus.

D’un autre côté, les promesses de soutiens matériels (l’artillerie, donc…), présentés comme considérables (ah, les canons rutilants alignés avant la bataille ! et les munitions de gros calibre, empilées à perte de vue !), suivent en réalité des modalités de mise en œuvre où prudence et contrôle parcimonieux sont de rigueur. Le général en chef veut bien, de toutes les bouches à feu disponibles, lancer la salve formidable qui ouvrira l’assaut (la couse à l’Excellence). Mais pour soutenir le mouvement d’un feu roulant, c’est une autre affaire : l’Etat-Major exige des preuves irréfutables de progression et même des promesses de victoire… Les yeux rivés sur leurs jumelles, je crains que nos généraux ne se scandalisent au spectacle du repli dépité des conquérants de bonne volonté que nous sommes… Nous reviendrons sur nos positions de départ, claudiquant et maudissant cette offensive insensée, confiée aux bons soins de généraux d’Intendance !

Quittons cette image guerrière au trait forcé. Le contraste entre, d’une part les intentions affichées (en résumé : doter en capital des pôles universitaires excellents et autonomes) et, d’autre part, les garanties exigées dans les dossiers de candidature (engagements à 4, à 10 ans, une éternité !) et les contraintes de mise en place des dotations aux projets lauréats (combien de clauses de sauvegarde pour récupérer la mise si les choses ne tournent pas comme prévu !), laisse à penser que la confiance envers les acteurs opérationnels : universités, écoles, enseignants-chercheurs et leur capacité à s’approprier les milliards de l’initiative d’excellence, à les gérer et à les mobiliser sur des actions productives n’est pas totale. C’est bien dommage. On sous-estime grandement les effets de cette méfiance à peine voilée et l’état d’esprit cynique et désillusionné qu’elle entretient dans la communauté de celles et ceux qui sont prêts à ne pas ménager leurs efforts pour rendre l’enseignement supérieur et la recherche français encore plus excellents…

Il est une autre frilosité dont je m’alarme. Je le redis : je n’ai pas cette immodestie d’instruire à l’encontre des décideurs politiques un procès en légitimité dans leur volonté à réformer en profondeur le panorama universitaire du pays. Bien au contraire : il était grand temps ! En revanche, je déplore que cette volonté de remembrement ne soit pas davantage menée avec autorité. Je regrette qu’un certain empirisme libéral, une forme travestie de l’irrésolution, ne l’emporte sur la nécessaire détermination.

Par exemple : une des cibles affichées par les réformes en cours est la création de sites universitaires de dimension mondiale. Très bien. Pourquoi alors ne pas aller jusqu’au bout, précipiter les choses en désignant dès à présent ces sites, décréter les fusions, programmer les fermetures, redéployer les personnels, concentrer les moyens ? On me rétorquera que c’est bien de cela qu’il est question pour Saclay. Oui, mais les autres ? Combien de temps va-t-on entretenir l’illusion que chaque université, chaque école, ou presque, tirera son épingle du jeu, aura sa part du gâteau ? Combien de temps s’accrochera-t-on à ce mirage, que le radeau de l’aménagement du territoire sauvera de la noyade les sites universitaires naufragés de l’excellence, alors que ce radeau-là flotte sur notre seule mer intérieure, mais sur aucun autre océan du monde ?

Evidemment, nous ne sommes plus, comme jadis, les sujets soumis d’une volonté régalienne de droit divin. Je n’ignore pas qu’une réforme de cette ampleur, exige un certain degré de concertation et d’implication des acteurs. Que l’ampleur des fonds mis en jeu impose la prudence. Que la recherche du consensus, à défaut de produire ce phénomène unanime et illusoire, est un processus obligé. Je sais enfin combien le monde universitaire tient pour suspecte toute forme de dirigisme et qu’on voit souvent midi à la porte de tous les Hôtels de Ville, de Département et de Région. Mais puisque les cibles affichées sont plus ou moins nommées ou, a minima, se laissent deviner par des indices concordants et que, par suite, il ne saurait y avoir d’ambigüité sur le point d’aboutissement des réformes en cours, que penser alors de la démarche qui consiste à demander aux parties prenantes de créer des lieux et des structures transitoires où, au terme de longs débats, elles devront à tout prix se convaincre qu’elles en sont les instruments volontaires ? J’ose le dire : cela m’apparaît d’abord comme du temps perdu, ensuite comme une évasion de leurs responsabilités par des décideurs nationaux, qui devraient les exercer sans faiblir, enfin comme un phénomène finalement assez pervers, où pour imposer une révolution des esprits, on entend que ceux qui en seront les cibles s’en fassent préalablement les apôtres. Cette cruauté ne me semble pas nécessaire.

L’Etat ne saurait se contenter de s’instituer, après l’avoir initié, en observateur et arbitre du processus darwinien où l’on voit, sur le ring national, les universités et les écoles (la plupart publiques !) s’organiser tant bien que mal en clans pour conserver ou conquérir leur place au soleil. Ces universités, ces écoles et ceux qui y travaillent ne ressentiraient-ils pas un certain soulagement si on leur désignait dès à présent les objectifs à atteindre, plutôt que d’en être réduits à les découvrir par tâtonnements et approximations successives ?

  • Faut-il s’embarraser de la mutualisation des moyens existants ?

Le mot « mutualisation » est devenu, depuis la mise en place de la RGPP, un élément central du vocabulaire institutionnel. Un de ces mots magiques qui désignent à la fois un moyen et une fin. Il aurait été surprenant que la réforme de l’enseignement supérieur et de la recherche y échappât et que l’initiative d’excellence, qui en est un des leviers majeurs, fût exempte de références multiples à ce concept.

Personne ne pourrait soutenir sérieusement que, dans un pays qui a trop longtemps pris l’habitude d’empiler ou de juxtaposer des entités sous-critiques chargées plus ou moins des mêmes missions, la recherche de mutualisations ne saurait produire quantité d’effets bénéfiques : économies de moyens et gains d’efficacité, par exemple.

Pour autant, il est à craindre que la mutualisation, un principe opérationnel, donc tactique par nature, ne soit d’ores et déjà érigée en principe stratégique. Qu’elle ne soit passée du domaine des « bonnes idées » à celui des « idéologies douteuses » et que, perversion ultime, elle ne devienne l’objectif principal et masqué des grandes manœuvres en cours. Comment expliquer sinon l’affichage de la mutualisation des moyens existants comme postulat fondateur de certaines des structures qui naîtront des initiatives d’excellence ?

Prenons pour seul exemple le cas des Sociétés d’Accélération de Transfert de Technologie (SATT) dans lesquelles, si j’ai bien compris, les sociétés et organismes de valorisation existants doivent être mutualisés. N’est-on pas, au nom de ce principe, en train de compromettre, dès l’origine, leurs chances de succès ? Car la diversité des structures en jeu, la variété des statuts de personnels, et les inévitables enjeux de pouvoir rendront l’exercice de mutualisation particulièrement difficile. Jusqu’au point peut-être où, devenant l’objet de toutes les préoccupations et consommant une bonne part des énergies, il fera perdre de vue pour longtemps la raison sociale des SATT : le transfert de technologie.

N’aurait-il pas été préférable, pour l’occasion, de créer ex nihilo de nouvelles structures agiles et fortement dotées en capital et en compétences ? De sorte que, par effet d’entraînement, elles auraient peu à peu agrégé celles qui, parmi les structures de valorisation existantes, avaient vocation à rejoindre naturellement le mouvement, tandis que les autres structures auraient vécu leur vie ou seraient mortes de leur belle mort. Qu’aurait-on perdu à choisir ce mode de mise en œuvre des SATT ? Le paysage de la valorisation en aurait été pareillement assaini, sans les laborieux processus digestifs résultant d’une mutualisation décrété ex ante.

Il me semble que ces Paris Mutuels qui inspirent tant d’orientations actuelles, n’ont rien de pascalien côté Pari, ni rien d’urbain côté Mutuel…

  • France : tes chercheurs ont besoin d’être aimés et méritent ta confiance

Suis-je naïf ? Je rêverais que ce pays et ceux qui président à ses destinées ne mesurent pas de la sorte leur confiance envers les enseignants, les chercheurs, ceux administrent les établissements d’enseignement supérieur et de recherche. Pour qui a vécu aux Etats-Unis, le contraste est vraiment saisissant : dans l’imaginaire social français (et par voie de conséquence, dans l’imaginaire politique), les scientifiques et, plus largement, les universitaires (les médecins, économistes et politologues, plus choyés par les médias, font partiellement exception), ne sont pas entièrement considérés comme des personnes sérieuses. Comme s’ils n’étaient pas vraiment adultes, ni doués de talent et d’expérience, ni habités par le sens de l’intérêt national et le souci d’une gestion rigoureuse de l’argent public, au-delà de leur passion pour l’éducation et la recherche, des rêves qu’elle alimente et des satisfactions parfois égoïstes qu’elle procure !

Quelle bonne idée il lui prend pourtant, à ce pays, d’investir massivement sur l’intelligence, le savoir, l’innovation et, osons le mot, sur la science ! Mais quelle drôle d’idée, aussi, que le crédit de ces légitimes largesses ne s’accompagne pas d’un crédit aussi grand envers qui les recevra ! Mais quelle drôle d’idée, encore, de vouloir à tout prix faire du neuf avec de l’ancien…

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Philippe Jamet

Moins de Facultés, pour plus de facultés

Ce n’est pas moi qui le dit… mais le Prof. Dr. Ing. Jörg Steinbach, recteur de la Technische Universität Berlin, et orateur invité de la troisième convention européenne des doyens d’ingénierie (Paris, 24 et 25 février 2011), dont le thème portait sur la nouvelle gouvernance des écoles d’ingénierie (« Engineering Education for an Innovative Europe: The new Governance of Engineering Schools »).

Les propos de ce distingué collègue méritent d’être rapportés pour trois raisons au moins. D’abord parce qu’ils traduisent la vision d’une personnalité académique de premier plan sur la question de l’innovation, ensuite parce qu’ils donnent un éclairage de la réalité outre-Rhin qui relativise l’invocation habituelle de l’exemple allemand pour justifier les réformes universitaires en cours dans notre pays, enfin parce que ces propos me semblent conférer un crédit supplémentaire aux valeurs et aux modèles scientifiques pédagogiques promus par les écoles d’ingénieurs françaises (et notamment les Ecoles des Mines : qu’on me pardonne cette incursion chauviniste…).

  • L’organisation universitaire actuelle pèche contre l’esprit d’innovation

Le recteur de TUB fait observer que les stratégies universitaires sont parfois en contradiction avec la volonté affichée de favoriser l’innovation dans les universités.

Ainsi la mise en place du processus de Bologne aurait favorisé, selon lui, « l’émergence d’une offre pédagogique orientée marketing et non orientée marché », l’objectif des universités étant avant tout d’attirer des étudiants étrangers plutôt que de maximiser l’impact scientifique et socio-économique des connaissances et des savoir-faire qui leur sont transmis.

Le professeur Steinbach estime qu’un cursus universitaire « à la Bolognaise » consiste essentiellement en l’assemblage de modules parfois très approfondis, mais étroits, qui « passent à côté de l’équilibre entre acquis monodisciplinaires, multidisciplinaires et transdisciplinaires ».  De ce fait, ne craint-il pas d’affirmer, « ils tuent dans l’œuf la créativité des étudiants et échouent dans le développement de leur personnalité ».

Les constats dressés par l’orateur au sujet de la recherche ne sont guère plus engageants : importance excessive donnée aux sujets de recherche « bling-bling » (traduction libre de « hype ») et à espérance de vie limitée, persistance d’un certain dédain pour la recherche appliquée (« considérée comme de deuxième classe »), intrusion excessive des critères d’efficience financière dans le pilotage de la recherche, le déficit de jeunes scientifiques (avec, comme corollaire, le faible turnover des scientifiques confirmés).

Viennent s’ajouter à ces facteurs d’empesage de l’innovation académique, la rigidité générale des modes de gouvernance et l’indigence des structures dédiées à l’entreprenariat.

  • Recommandations

Le Prof. Steinbach a ensuite exposé les mesures qui permettraient de progresser sur la voie d’universités d’ingénierie plus innovantes et dont certaines sont d’ores et déjà expérimentées au sein de TUB.

Au niveau de l’éducation, « l’acquisition de compétences méthodologiques doit demeurer au centre des cursus du projet pédagogique de niveau Bachelor », afin de favoriser une ouverture généraliste des étudiants et les mettre à l’écoute des potentiels d’innovation résidant dans des croisements non-conformistes entre disciplines. Quant aux cursus de master, « ils devraient être systématiquement placés à l’interface de deux disciplines et préservés des phénomènes de mode (hype research) ». D’une manière générale, il s’agit de privilégier « une approche système pour équilibrer les spécialisations des cursus », niveau PhD inclus.

En matière de recherche, il convient d’introduire plus largement une culture par problème (« problem-based research) et pour cela, revisiter entièrement l’organisation universitaire en facultés et en écoles qui est « inadéquate ». «Aujourd’hui, la recherche innovante est l’affaire d’équipes interdisciplinaires qui, elles-mêmes, produiront de nouvelles sciences transdisciplinaires ». Il faut donc bousculer les frontières des facultés et doter les équipes ainsi constituées « de leur propre budget ». Les unités de recherche du futur doivent être conçues comme des ateliers conjoncturels et reconfigurables  en  fonction de problèmes qui  « forgeront la nouvelle science». Enfin, il est nécessaire de « cultiver la recherche à risques » (ce dernier point renvoie à mon billet « Osons l’excellence »). Sa proposition est que 15% du budget d’une université échappe à tout contrôle portant sur son efficacité financière.

Enfin, à propos du pilotage des universités, le Recteur Steinbach prône une gouvernance « à géométrie variable », où l’organisation facultaire ne contrarie pas la mise en place de mesures destinées à favoriser les « dynamiques aux interfaces ». Et de citer en exemple un nouveau schéma d’attribution des chaires au sein de TUB qui n’associe pas l’échelon facultaire et dont l’objectif est d’aboutir à une nouvelle répartition (il y a actuellement 375 chaires à TUB) : 50% de chaires mono-disciplinaires, 20% de chaires interdisciplinaires, dont 5% de « chaires exploratoires » (seed chairs) et 25% de chaires à durée déterminée. De telles évolutions permettront, conclut Jörg Steinbach, de « forger la science et l’innovation du futur ».

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Philippe Jamet

Le pari “capital” (2/3)

2)      Discussion

Plusieurs réserves s’imposent toutefois, dont cette première, de taille : corrélation statistique n’est pas causalité. Autrement dit : si le capital a des propriétés de prédicteur statistique du classement mondial des universités, en revanche ce classement n’est pas de manière certaine un effet produit par cette cause. Le capital universitaire n’est certainement pas une condition suffisante et sans doute pas une condition nécessaire de la renommée.

Un retour sur l’histoire des 44 universités américaines figurant dans le Top 100 du classement ARWU et disposant d’un capital supérieur à un milliard de dollars, suggère plutôt que leur patrimoine est une conséquence naturelle de leur renommée. Il vole au secours de la victoire et l’amplifie. Moins d’un quart (10) de ces universités appartient à la catégorie des « land-grant », initialement dotée en capital par la puissance publique, et qui compte 75 universités au total.

Il n’est pas inutile, dans le contexte actuel, de rappeler cette distinction entre statistique et causalité. On ressent en effet parfois l’impression étrange que les parties prenantes des grands investissements universitaires en cours, à commencer les institutions qui les sollicitent, entretiennent l’illusion que la conjonction d’une manne en capital et d’une gouvernance transposée des « meilleures pratiques », les propulsera de manière quasi automatique vers les sommets…

25% des universités américaines figurant dans le Top 100 de Shanghai, soit 14 sur 58, détiennent à ce jour moins de 1 Md$. 30% des universités américaines capitalisées à plus de 1 b$ ne figurent pas dans ce classement. Ainsi, même « pauvre », une université conserve ses chances, même « riche », elle risque fort de passer à côté. Toutes choses égales par ailleurs, une université dotée, par le bon vouloir de la puissance publique, de un milliard d’euros aurait sept chances sur dix de prétendre au Top 100 (hélas, il faut redouter que tant d’autres choses, non « égales par ailleurs », n’amenuisent ses chances effectives !). Mais parallèlement, il est possible qu’une université, ayant échoué à s’approprier une part substantielle des dotations en capital, conserve 100% de ses chances de figurer dans ce peloton de tête très envié…

Le classement des universités américaines les plus capitalisées recèle quelques exceptions éclairantes sur le lien entre capital et renommée internationale.

  • Exception #1 : le California lnstitute of Technology

Caltech est une institution de petite de petite taille (2200 étudiants, dont seulement 950 de niveau undergraduate), classée 6ème au sein du classement de Shanghai et dotée d’un capital de 1,5 b$, soit le 36ème rang américain. La success story de Caltech fait mentir les adeptes – il en est – de la « taille critique » comme condition nécessaire de la « visibilité » internationale et de la capitalisation massive comme principe fondateur de « l’excellence ».

Toutefois, le capital de Caltech rapporté à son nombre d’étudiants conserve à cette université son rang parmi le Top 20 du classement de Shanghai (6ème, voir figure 3). Caltech se place donc à un niveau de capitalisation relatif qui n’a rien d’exceptionnel au sein de ce groupe ou, dit plus crûment, le rapport « qualité-prix » n’y est pas significativement plus avantageux que ses concurrents directs.

Figure 3 : les universités américaines du Top 20 du classement de Shanghai classées en fonction de leur capital par étudiant

Quant au nombre de prix Nobel produits par Caltech, s’il est effectivement élevé (11 anciens étudiants en sections Master ou PhD), il reste d’un ordre de grandeur comparable au palmarès des sept autres universités américaines du Top 20 dont les effectifs étudiants sont majoritairement de niveau postgraduate, ainsi que le montre la figure 4. Caltech est un concentré d’excellence dans cette famille d’universités qui ne font pas, de la formation des étudiants de niveau « bachelor », leur mission première.

Figure 4 : position des 8 universités américaines du Top 20 du classement de Shanghai accueillant plus d’étudiants en cycle postgraduate qu’en cycle undergraduate selon les indicateurs “fraction d’étudiants postgradués” et “nombre de prix Nobel issus de leurs cycles gradués”

  • Exception #2 : les Collèges d’Arts Libéraux (Liberal Arts Colleges)

Neuf institutions américaines capitalisées à plus de 1 milliard de dollars appartiennent à la catégorie des Liberal Arts Colleges (Dartmouth, Williams, Boston, Pomona, Amherst, Wellesley, Grinnell, Swarthmore, Smith). Ces établissements, généralement privés, se caractérisent par une petite taille (33500 étudiants au total pour ceux cités ci-dessus, dont 20000 pour les seuls Dartmouth et Boston), un modèle résidentiel (les étudiants sont logés sur les campus) et une offre éducative généraliste (les étudiants ne déclarent une majeure qu’après deux années de cursus « ouvert »).

La quasi-totalité de ces établissements ne figure pas au classement de Shanghai, à l’exception de Dartmouth College et Boston College (respectivement classés dans les catégories 151-200 et 401-500). Autrement dit, aux critères retenus par AWRU, ces établissements seraient totalement invisibles à l’international. On pourrait en conclure hâtivement que les capitaux considérables qui y sont investis sont fort mal employés. Qu’en est-il au juste ?

En réalité, ces collèges qui débouchent presque exclusivement des diplômes de bachelor jouent un véritable rôle « d’écloserie » dans la chaîne de l’excellence américaine. Un indicateur suffira à l’illustrer. Les Etats-Unis revendiquent environ 320 prix Nobel toutes catégories confondues, dont 70 ont effectué à l’étranger leur parcours universitaire jusqu’au rang bachelor ou plus. Autant dire que, pour ces 70 scientifiques de haut niveau, l’essentiel de leur formation intellectuelle (on sait à quel point les premières années sont déterminantes à ce titre !) a été acquis hors d’un système universitaire américain qui a surtout joué ultérieurement  un rôle « d’affinage » et de mise à disposition de moyens.

Restent 250 prix Nobel qualifiables de « pur produit du système universitaire américain ». 16 d’entre eux ont acquis un bachelor dans l’un des 9 collèges d’arts libéraux cités ci-dessus et 25 supplémentaires dans 21 autres établissements du même type. Autrement dit, 16,5% des prix Nobel américains sont issus de ces pépinières. C’est une proportion considérable au regard de la fraction que représentent les Liberal Arts Colleges dans le système américain. Les 30 établissements considérés dans notre étude totalisent 66000 étudiants de niveau undergraduate et 8200 de niveau graduate, soit respectivement 0,5% et 0,3% des populations étudiantes américaines. Même si cet indicateur est à considérer avec toutes les réserves d’usage, « l’empreinte d’excellence » des Liberal Arts Colleges est supérieure d’un facteur 30 à 50 à l’« empreinte académique » qu’ils représentent en termes d’étudiants.

En seconde conclusion préliminaire, les grandes universités de recherche restent certes les exutoires privilégiés, sinon ultimes, de l’excellence académique, de même que, pour risquer une comparaison sportive, les grands clubs sont au final et sauf rares (et plaisantes) exceptions, les instruments du succès dans les compétitions internationales. Cependant, il est notoire que les petits clubs sont les réservoirs où se forgent les talents.

De même qu’une politique sportive avisée veillera avant tout à doter le réseau des petits clubs de moyens significatifs, de même, une politique universitaire ambitieuse devra veiller à capitaliser significativement, dans le tissu éducatif, les acteurs performants et de petite taille que sont par exemple les grandes écoles. A défaut, en misant essentiellement sur les entités universitaires de grande taille, nous créerons des « îles au Trésor » dont beaucoup risquent de demeurer stériles…

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Philippe Jamet

Patience…

Que mes lecteurs (il y en a, voir le commentaire de “lecteur curieux”) qui s’étonnent de la teneur de mon  dernier billet et de la confusion qui semble s’en dégager entre corrélation et causalité, soient rassurés ! Je n’entretiens nullement cette confusion… Le titre annonçait pourtant que cette première livraison serait suivie de deux autres… et la dernière phrase du billet en préfigurait la teneur. Je les invite donc à la patience et à reconnaître que la logique simplifiée (et erronée), exposée dans cette première partie, sous-tend hélas bien des fantasmes nourris par certains inconditionnels du “big (and rich) is beautiful”.

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Philippe Jamet

Le pari “capital” (1/3)

Nul ne peut réellement déplorer, sur le fond, que l’Etat ait décidé d’investir massivement dans le renforcement des sites universitaires afin de leur permettre de tenir leur rang dans la compétition mondiale et de dynamiser l’économie nationale.

L’idée de doter en capital des lieux d’excellence académique est ancienne. Plusieurs lois fédérales passées entre 1862 et 1890, ont ainsi permis aux Etats-Unis d’établir de grandes universités à partir d’importantes dotations foncières. Ce processus volontariste, dans la majorité des cas ex-nihilo, a été couronné d’un certain succès puisqu’il a abouti à la constitution d’universités de rang mondial, telles l’Université de Californie, le MIT, l’Université de l’Illinois à Urbana-Champaign ou Cornell.

Mais que penser, au juste, de la réalité des liens entre capital universitaire et excellence ? Pour nous faire une idée, observons le cas des universités américaines.

1) Observations statistiques

L’examen croisé des données de l’Academic Ranking of World Universities (ARWU, autrement dit, le fameux classement « de Shanghai ») et des capitaux (« endowment ») des universités américaines débouche sur quelques observations intéressantes. 44 parmi les 62 universités américaines détenant en 2010 un capital supérieur à 1 b$, figurent dans les 100 premières universités classées par ARWU.

Les deux classements (capitaux universitaires US et classement de Shanghai) présentent une corrélation convenable : le classement en capital de ces universités américaines explique plus de 70% de leur position dans le classement de Shanghai (figure 1).

Classement AWRU des principales universités US du Top 100 en fonction de leur classement US en capital

Figure 1- Classement AWRU des principales universités US du Top 100 en fonction de leur classement US en capital

Faisons maintenant un zoom sur le club très envié des 20 premières universités mondiales selon le classement de Shanghai, peloton que la France ambitionne de rejoindre un jour. 17 universités américaines, dont 4 appartenant au consortium public californien (UCB, UCLA, UCSD, UCSF) colonisent ce peloton. Leur rang dans le classement de Shanghai est une fonction exponentielle inverse de leur capital qui explique près de 80% du classement (figure 2). Pour simplifier, chaque place gagnée en deçà du 10ème rang l’est au prix d’un doublement du capital. Quant à la formule de corrélation, elle suggère que le « ticket d’entrée » dans le G20 des universités est de l’ordre de 1 billion de dollars US, soit 750 millions d’euros au cours actuel.

Capital des 17 universités américaines du Top 20 de Shanghai en fonction de leur rang AWRU.

Figure 2 – Capital des 17 universités américaines du Top 20 de Shanghai en fonction de leur rang AWRU.

Ces résultats statistiques sont intéressants à comparer avec l’ampleur de la capitalisation envisagée pour les universités au travers des investissements d’avenir. Les demandes cumulés d’Equipex, Labex et autres IdEx des principaux sites actuellement dans la course sont de l’ordre de 1 à 2 milliards d’euros, ce qui permettrait, en théorie et toutes choses égales par ailleurs, de doter en capital une dizaine de sites au niveau des universités américaines du « club des 20 ».

En conclusion préliminaire, le niveau moyen des investissements d’avenir apparaît d’une ampleur comparable à la capitalisation des meilleures universités américaines. C’est un bon début… mais ces constats rassurants appellent de nombreux bémols …

A suivre…

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Philippe Jamet

Pourquoi tant de haine, Monsieur P. ?

L’édition du journal “Les Echos” publie aujourd’hui un article, qui mériterait peut-être davantage le qualificatif de libelle, d’un haut responsable de l’enseignement supérieur sur la diversification des formations d’ingénieurs (http://www.lesechos.fr/competences/formation/0201127024952-diversification-des-formations-d-ingenieurs-la-position-de-jean-charles-pomerol.htm).

Directeur d’une école qui a fortement investi dans les nouvelles formations d’ingénieurs, notamment par la voie de l’alternance, je ne suis pas de ceux qui considèrent ce sujet comme tabou, bien au contraire. Ce n’est donc pas le fond, mais davantage la forme et la construction scientifique de l’argumentaire de ce distingué collègue qui me chagrine.

Commençons par dire que l’éloge de la diversité est un noble principe, mais qu’il est étrange de l’appuyer sur cet autre principe, franchement détestable et qui la contredit, j’ai nommé le dénigrement. Les écoles d’ingénieurs apprécieront ainsi de savoir que leur travail se résume à offrir, à “des jeunes en pleine force intellectuelle“, “trois ans fort mal employés”. Ces propos lapidaires suffisent à comprendre que l’intention de l’auteur n’est nullement de plaider pour la diversité, mais plutôt “de promouvoir des solutions alternatives en dehors du système des écoles“, “en dehors” étant le principe moteur de sa démarche. Une fin en soi en quelque sorte, aucune voie alternative n’étant à l’évidence possible “en dedans”…

Selon Monsieur P., les études d’ingénieurs consacrées par la CTI  se résumeraient à une séquence en deux-temps : deux ou trois années de “bachotage“ , suivies de trois autres années, non seulement inutiles, puisque les élèves “sont sûrs de sortir avec le diplôme“, mais de plus néfastes puisqu’ils y “perdent tout contact avec la recherche“. Assurément, assène-t-il enfin, “nos formations d’ingénieurs ne s’appuient pas assez sur la recherche en science et technologie […] même si certaines écoles” (de timides et pathétiques efforts, n’est-ce pas ?) “ont des laboratoires“. C’est le florilège presque complet des lieux-communs que les écoles, patiemment, s’efforcent de débusquer à longueur de temps et qu’on s’attriste de découvrir sous la plume de cet universitaire expérimenté qu’est Monsieur P.

Je passe sous silence l’invocation simpliste de standards internationaux de l’éducation à l’ingénierie, par rapport auxquels le système français serait déviant. Au même titre, j’imagine, que la culture française est une déviance sensorielle, le TGV, une déviance ferroviaire et la Tour Eiffel une déviance architecturale… Méconnaissance de la réalité des écoles, ou insolente polémique, pourtant, affirme-t-on : “voici brossée à grands traits la situation“. Et le journal de qualifier un tel condensé de mauvaise foi de “relance du débat“…

Puisque des exemples valent mieux que de longs discours en réfutation, je lance à mon collègue une invitation à passer quelques jours dans les murs de mon école. Il y sera d’abord bien reçu. Il pourra ensuite y constater qu’un élève ingénieur civil sur deux suit en parallèle un master recherche. Il n’y verra enfin guère de laboratoires qui “ne servent pas assez à soutenir l’enseignement“, ni davantage de “formation déconnectée des laboratoires“.

Je serais heureux si ce séjour avait pour vertu d’inciter mon collègue à recentrer son discours sur les véritables enjeux de la diversification. Et de le convaincre qu’une opinion n’a décidément pas besoin, pour être forte et convaincante, de se parer des atours grossiers de l’outrance.

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Philippe Jamet

Osons l’excellence

Il est sans doute plus facile de dire ce que n’est pas l’excellence que de dire ce qu’elle est, quoique ces derniers temps beaucoup déploient des trésors d’imagination pour en donner des définitions et des illustrations.

L’excellence n’est pas une qualité absolue et rare, qui serait réservée à quelques « happy few ». C’est une qualité relative et accessible à tous les individus et toutes les organisations.

L’excellence n’est pas la perfection, mais l’aptitude au perfectionnement, qui suscite innovation et création de valeur.

Elle n’est pas une Appellation d’Origine Contrôlée, conquise de haute lutte et jalousement protégée. Pas davantage un label, sur lequel je ne sais quel Office aurait la charge de veiller.

L’excellence n’est pas un capital, mais une capacité. La longueur des références bibliographiques, le volume des coffres des Fondations, la profondeur des cerveaux, sont certes des indices, mais nullement des indicateurs. Il faudrait plutôt regarder du côté de ce que les dynamiciens appellent « quantité de mouvement » pour esquisser un indicateur qui caractérise correctement l’« élan vital » de l’excellence.

Je ne vois guère que trois ingrédients qui qualifient ensemble l’excellence : le talent, la vision, le courage. Les données contextuelles, hasard et circonstances font le reste.

L’excellence étant ainsi définie comme un cheminement porté par ces trois qualités, les données initiales de l’excellence sont certes importantes, mais essentiellement statiques. Elles représentent un capital, mais ne tiennent pas lieu de vision, ne garantissent pas une impulsion et ne caractérisent pas une dérivée positive dans la progression.

Quel regard porter sur la méthode à l’œuvre dans les initiatives d’excellence ? Ce qui filtre des projets « Initiative d’Excellence » (IdEx) me laisse une impression de prudence excessive, d’audace mesurée. Et j’en arrive à conclure que, s’ils incorporent bien le talent, ces projets laissent assez largement de côté la vision et le courage. Ils ne privilégient qu’un des trois ingrédients de l’excellence.

Comment pourrait-il en être autrement ? Au centre du jeu, leviers et moteurs proclamés de l’excellence et incluses dans son « périmètre » (qu’y a-t-il donc à l’extérieur de ce périmètre ?), les unités et entités cataloguées « A+ » par l’AERES. Cette donnée est pratiquement un axiome de départ.

Même s’il ne saurait être parfait ni entièrement dépourvu de subjectivité, le travail d’évaluation fait par l’Agence est globalement remarquable et très profitable. Le propos n’est donc pas ici de le critiquer, mais de suggérer qu’il y a une forme d’abus à le vouloir utiliser pour des fins qui ne sont pas les siennes et plus précisément à confondre la mesure qu’il donne avec un prédicteur de développement de la science et de l’innovation dans ce pays.

La cartographie AERES est, pour l’essentiel, une photographie instantanée au regard de l’échelle temporelle qui est celle des investissements d’avenir (un quart de siècle pour fixer les idées). Cette évaluation identifie bel et bien des unités talentueuses, mais dit peu de chose sur leur capacité à innover. Or, c’est précisément pour accélérer l’innovation, autre mot-clé des investissements d’avenir, que la Nation a décidé d’investir fortement.

Parallèlement, d’autres unités moins bien évaluées sont pour l’essentiel, à l’écart du processus d’excellence en cours. Il y a là une approche oublieuse des véritables moteurs de l’innovation. Il est en effet, dans la cohorte des « B » ou « A », un certain nombre d’unités qui doivent leur évaluation à un positionnement non stabilisé, à profil jugé trop pluridisciplinaire (ou peu lisible), à des axes peu conformistes, à une création récente (qui ne permet pas d’afficher des acquis bibliographiques suffisants).

Dans le même temps, n’est-il pas vrai que l’histoire des technologies est, pour l’essentiel, faite d’innovations imprévisibles et dont les porteurs (individus ou équipes de recherche) n’eussent pas franchi la barre d’une quelconque évaluation ! N’est-il pas avéré que la quasi-totalité des autorités académiques légitimes balayaient en leur temps d’un revers de main quantité d’idées audacieuses jugées sans lendemain et pourtant promises  à un bel avenir ? Ce n’est pas en faisant comme tout le monde que l’on innove, mais plutôt en faisant le contraire. Cette condition est souvent nécessaire, mais jamais suffisante, empressons-nous de le préciser! On trouve en effet, dans la catégorie atypique ou oppositionnelle, bon nombre d’individus insensés ou de folles initiatives. Mais c’est précisément pour cela que la détection du potentiel innovant est très difficile…

Les démarches scientifiques exploratoires, à visée technologique, à haut risque, mais à retour potentiellement élevé, sont donc relativement peu représentées au premier rang de la photo AERES, là précisément où sont choisis les invités au festin de l’excellence. Or, n’est-ce pas précisément sur celles-là qu’il conviendrait de miser une partie substantielle des crédits du grand emprunt pour escompter un important retour sur investissement ? L’ambiguïté de la construction actuelle des initiatives d’excellence est qu’elle s’inscrit dans un paradoxe insoluble où l’on essaie de minimiser la prise de risque (voir par exemple les garanties à 4 et à 10 ans demandées aux porteurs de projets) tout en exigeant que l’investissement soit hautement productif. Cet exercice revient à réclamer, de placements de pères de famille, qu’ils atteignent la performance des hedge funds…

Il me semble donc que les porteurs et les prescripteurs de projets d’excellence auraient tout intérêt à s’autoriser davantage – comme disent les anglo-saxons – « à penser en dehors de la boîte » et à démarquer leur référentiel du balisage AERES. Une plus grande culture du risque permettrait sans doute aux IdEx de déboucher sur un nombre plus significatif d’actions à haut potentiel d’innovation.

Je n’ignore pas qu’il est difficile de concevoir des placements à risque dans le contexte actuel, très contraint. Mais cette stratégie est indispensable, faute de quoi la trajectoire de l’excellence qui s’amorce actuellement pourrait bien passer à côté des grandes cibles.

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Philippe Jamet

Conclusion : s’inspirer oui, décalquer non

Tout en étant conscient des progrès à faire en matière de gouvernance, il faut veiller à user prudemment des « standards » internationaux (notamment américains) d’organisation et de pilotage des ensembles universitaires.Ils doivent être pris pour ce qu’ils sont : des exemples, hérités de l’histoire et adaptés à un mode particulier de trajectoire scientifique. Il faut être prudent dans l’analyse de la performance de ces systèmes : ce que l’on prend pour des causes de la renommée (la taille, la capitalisation), sont au moins autant ses conséquences. Le modèle de grande université à l’anglo-saxonne est certes mondialement disséminé, mais il n’est pas entièrement le nôtre comme en témoigne la nature, assez inclassable, et pourtant originale et compétitive, de nos écoles d’ingénieurs. Sur ce point précis, comme plus largement sur d’autres, la France ne doit pas douter d’elle-même au point de rejeter à la rivière les pépites qu’elle a entre les mains au motif que d’autres portent fièrement ce qui, de loin, scintille comme des lingots. Le prestige, la visibilité internationale ne sont pas des buts en eux-mêmes, le but c’est la valeur ajoutée d’une institution d’enseignement supérieur et les services rendus à la société à l’économie et au savoir. Et la visibilité, au sens dont il est question aujourd’hui dans les réformes de l’enseignement supérieur, est un des leviers possibles, mais pas le seul, pour atteindre ces objectifs et créer de la valeur sociale, économique, intellectuelle et culturelle.

Au demeurant, même en leurs pays, ces standards de la visibilité ne sont pas les uniques prophètes : ils n’ont pas le caractère universel qu’on voudrait bien leur attacher. Même aux Etats-Unis, de petites universités technologiques pluridisciplinaires, performantes et qui ressemblent fort aux écoles d’ingénieurs, cohabitent harmonieusement et en toute indépendance avec des géants universitaires. Un exemple intéressant est donné par le très prospère et attractif « Stevens Institute of Technology », dont le campus, perché au sommet de la falaise d’Hoboken (New Jersey), fait face, par-dessus l’Hudson, à Manhattan et ses grandes universités mondialement renommées. On peut également citer Caltech, petite pépite au sommet des classements mondiaux…

Ainsi, même le pays (les Etats-Unis) qui donne le ton à la terre entière en termes d’excellence académique et de modèle universitaire a su préserver des institutions de taille petite à moyenne, positionnées sur la recherche partenariale. Nous serons bien inspirés de ne pas oublier cet aspect du pays des standards lorsque viendra le temps de passer à l’acte dans l’instauration d’une nouvelle gouvernance associant étroitement Ecoles et Universités.

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Philippe Jamet

Troisième élément : les diverses formes de visibilité

Prenons une image : les écoles d’ingénieurs sont des PME. Nul ne contestera que l’économie a besoin d’acteurs de grande taille (les grands groupes) et de petite taille (les PMI/PME). Les avantages des PME sont connus et reconnus : réactivité, innovation, stratégies de niches. Ces qualités sont le résultat de la proximité des fonctions et de la capacité à se mobiliser sur des objectifs précis. Une PME n’a pas pour ambition de figurer dans le classement Fortune 500, mais plutôt d’être la première sur ses niches. Tel est son « business model » et la manière dont elle produit de la valeur ajoutée. Ce n’est pas autrement qu’une école d’ingénieurs conçoit sa performance et sa visibilité.

La taille est sans nul doute un indicateur ou même un accélérateur de visibilité et d’attractivité. Mais la véritable question est de savoir si la taille est une condition incontournable de visibilité et de reconnaissance dans la compétition internationale. Or, tout chercheur, tout enseignant exposé aux réalités internationales peut faire le constat suivant : la visibilité est principalement une affaire de reconnaissance d’individus, de groupes de recherche, de laboratoires, de réseaux collégiaux, parfois de prestige institutionnel.

Acquérir la visibilité, c’est donc avant tout miser sur des personnes, des équipes, des thématiques, des pédagogies innovantes et les doter des moyens adaptés (pas nécessairement lourds ou coûteux). C’est aussi avoir une stratégie ciblée et les instruments adéquats pour la mettre en œuvre. Les questions de structure sont en tous cas accessoires : pour construire de la visibilité, il faut avoir en tête que la quantité, toujours, n’est que l’un des leviers possibles de la qualité. Ainsi, l’essence de la visibilité : l’excellence, la reconnaissance des pairs, peut être portée par des entités de tailles très variées. Les partenaires internationaux ne s’y trompent pas : ils ont parfaitement compris ce qui faisait la performance de nos écoles. Ils signent avec elles des accords, y envoient leurs étudiants, conçoivent avec elles des programmes de recherche.
Nos écoles sont sans conteste attractives. Pourquoi alors voudrait-on se priver de cette composante de l’attractivité nationale ? C’est pourtant l’erreur que nous pourrions commettre si, en termes de visibilité de l’enseignement supérieur, nous misions à l’excès sur l’effet de taille, les stratégies de remembrement, et voulions à tout prix construire l’émergence de « grands groupes » au détriment du tissu de PME. Il y a la place, en France, pour gagner en compétitivité et en attractivité, en exploitant la chance que nous avons de disposer de deux leviers d’attractivité : des Universités et des Ecoles dont les liens doivent être renforcés au moyen de projets structurants et non pas nécessairement par la réalisation de conglomérats.

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Philippe Jamet

Deuxième élément : la pluralité de la construction des connaissances

La question du rapport entre les écoles d’ingénieurs et les universités est parcourue par la tentation d’opposer recherche fondamentale et recherche appliquée. Ce débat est visible dans les retours d’audit AERES[1] des écoles qui, d’un côté, reconnaissent à sa juste valeur l’intérêt d’une forte activité contractuelle de ces écoles avec l’industrie, de l’autre s’inquiètent de la part excessive que pourraient représenter des activités « alimentaires » et des possibles dérives qualitatives qu’elles risqueraient d’entraîner dans la production scientifique des établissements concernés.

Ces dérives, toujours possibles, doivent évidemment susciter une certaine vigilance mais nombreuses sont les écoles d’ingénieurs qui ont su réaliser un équilibre harmonieux entre « recherche académique » et « recherche appliquée ». Cela étant, en plaçant la question de la recherche sous l’angle de la position d’un curseur entre applicatif et fondamental, on passe à côté du contenu véritable du sujet, à savoir la production de connaissances et la diversité des voies pour y parvenir. En réalité, il ne s’agit pas d’un problème à une dimension (le curseur) mais à deux dimensions, ou plutôt à deux voies. Car, comme le démontre l’histoire des sciences et des techniques, il y a bien deux voies pour produire des concepts fondamentaux : soit en les attaquant frontalement (science fondamentale), soit en les construisant de manière récursive à partir de matériaux applicatifs. Dans ce second cas, il n’est pas juste de parler de recherche « appliquée », mais plutôt de recherche « motivée » et de contribution à la science « par voie ascendante », de même que la science fondamentale contribue à la technique « par voie descendante ».

De manière évidente, en matière de recherche, Universités et Ecoles sont aujourd’hui engagées dans les deux voies. Mais il demeure que chacune des composantes de l’enseignement supérieur détient une affinité et une pratique privilégiée de l’une ou de l’autre et une expérience (donc une performance) supérieure de la voie ascendante ou descendante dans leur contribution à la connaissance et au savoir. Pour ce qui est des Ecoles d’ingénieurs, leur proximité avec le monde économique, au travers notamment de la recherche partenariale, est un facteur consubstantiel. La matière expérimentale qui nourrit la recherche dans ces écoles provient donc, pour une large part, de questionnements industriels et c’est au final l’exploitation habile de ce matériau qui sera susceptible de soulever des questionnements scientifiques fondamentaux dont la résolution du problème industriel constitue en quelque sorte la première étape de validation.

Sur le plan de la recherche scientifique, le rapprochement entre Universités et Ecoles d’ingénieurs doit avoir pour objectif principal de valoriser ces deux modèles de construction des connaissances. Cela nécessite, entre autres, que les Ecoles puissent conserver les moyens de défendre, d’illustrer et de développer cette « certaine idée » de la science qu’elles promeuvent depuis leurs origines. Or, la transformation des écoles d’ingénieurs en composantes parmi d’autres de vastes universités de recherche dédiées à la compétition internationale selon les critères portés par le classement de Shanghai, notamment l’emphase particulière donnée aux indicateurs et aux démarches académiques, aurait inévitablement des incidences à la fois sur leur modèle actuel de recherche partenariale mais également, et ce qui est plus grave, sur le mode ascendant de création de connaissances.

On commettrait donc une erreur si, au travers de l’intégration excessive des écoles d’ingénieurs dans de vastes ensembles privilégiant une approche académique, on en venait à contrarier la méthode d’investigation et de contribution aux sciences portées par nos écoles. Cette simplification apparente de la géographie de l’enseignement supérieure serait probablement payée du prix d’une déperdition qualitative, à la fois en direction du monde économique et de la science.

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[1]  AERES : Agence d’Evaluation de la Recherche et de l’Enseignement Supérieur