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Philippe Jamet

Premier élément : l’ingénierie à la Française

La nature et le statut de l’ingénierie à la française est une question capitale. Le socle pédagogique de l’éducation à l’ingénierie demeure, dans notre pays, fondamentalement généraliste et pluridisciplinaire. Au-delà de son savoir-faire technologique, l’ingénieur « à la française » est un humaniste technique dont l’éducation est centrée sur l’acquisition d’un savoir-être et la construction d’une personnalité caractérisée par l’ouverture.

Cette présentation de l’ingénieur est certes séduisante, objectera-t-on, mais est-elle appropriée et utile dans un monde avide de technologies et donc, de technologues ? Nous avons la conviction que oui. Tout d’abord parce que les zones d’interface entre disciplines apparaissent comme fécondes en percées technologiques (pensons par exemple au domaine de l’ingénierie de la santé ou encore à l’ingénierie de la conception), ensuite parce que les questions d’acceptabilité, de sécurité et d’éthique prennent une part croissante dans la définition de la demande sociale. Pour les intégrer aux technologies, il faut des esprits non seulement ouverts sur la science, mais sur tout son environnement, il faut des personnalités douées d’écoute, de synthèse. De véritables « praticiens de la complexité ». Il n’est donc pas étonnant d’observer que les débouchés et les carrières des ingénieurs issus de l’enseignement supérieur français ne sont nullement cantonnés à des activités d’ordre technique ou technologique. Les ingénieurs « à la française » irriguent l’ensemble des compartiments de l’organisation sociale et économique, participent pleinement aux débats d’idées, à l’enrichissement de la science, interviennent jusque dans les champs culturels et spirituels.

C’est précisément à cela que forme l’école d’ingénierie française et c’est pour cette raison qu’elle nous paraît être particulièrement adaptée aux besoins du futur. L’humanité a en effet besoin de ces managers technologiques, de ces cadres de haut niveau, instruits par la pratique, prudents vis-à-vis des virtualités, ayant les pieds sur terre et, parfois, les mains dans le cambouis. Comme le développe brillamment le professeur canadien Henry Mintzberg[1] , la complexité du monde et le haut degré d’instabilité des processus économiques, sociaux et environnementaux méritent autre chose que certains managers « hors sol » et analystes qui peuplent les entreprises, parfois pour leur plus grand dommage, comme le montre l’actualité récente d’une certaine « économie virtuelle ».

Ce profil de l’ingénieur humaniste, construit avec l’histoire, mûri patiemment dans les cercles pédagogiques des écoles d’ingénieurs, est clairement une originalité française. Ce n’est pas un hasard si les plus anciennes de nos écoles, très tôt, ont été appelées à exporter voire « franchiser » leur modèle à l’étranger : les écoles centrales, les écoles des mines, les écoles des arts et métiers. C’est que, dans le vaste monde, et notamment le monde anglo-saxon, la vision des compétences de l’ingénieur est beaucoup plus segmentée. L’ingénieur, à l’étranger, est principalement un praticien tayloriste, fonctionnalisé, et l’ingénierie y est une essentiellement une profession, avant d’être une mentalité, une représentation du monde, une méthode universelle d’analyse et de résolution des situations inédites.

De là l’organisation assez systématique des « Schools of Engineering », dans le modèle universitaire anglo-saxon. Il s’agit en général d’écoles pratiques, adossées à des laboratoires et des départements de recherches en mathématiques appliquées, physique, chimie et STIC. Les écoles d’ingénieurs françaises ont bien entendu des prétentions professionnalisantes et abritent de nombreuses unités de recherche représentatives de ces mêmes thématiques. Toutefois, les sciences humaines et sociales, les sciences de la gestion y sont également fortement représentées par des laboratoires de premier plan, de même que les sciences du risque, la sociologie, l’épistémologie, la santé, la biologie… La liste est longue et très diverse, de ces originalités thématiques et des déviations par rapport au standard anglo-saxon de l’ingénierie que s’autorisent et revendiquent les écoles d’ingénieurs françaises. Nos écoles ne sont pas conçues comme des départements académiques, mais comme des académies à elles toutes seules.

Cette réalité doit être soigneusement gardée à l’esprit dans la conception des futurs ensembles universitaires. Or, dans certains cénacles où se discutent actuellement les évolutions de la gouvernance universitaire, nous voyons circuler des schémas organisationnels « d’universités types » qui font de larges emprunts au modèle anglo-saxon. Les écoles d’ingénierie intégrées y apparaissent de manière réductrice sous la forme de « school of engineering », au côté de « school of humanities », « school of economics », etc. Dans ces schémas où les laboratoires de recherche sont distribués entre les départements selon une logique disciplinaire classique, les « school of engineering » sont logiquement confinées à des domaines techniques traditionnels, tels que matériaux, mécanique, chimie…

L’adoption littérale d’une telle organisation universitaire constituerait une erreur manifeste. Elle aboutirait sans nul doute à aligner le système français d’enseignement supérieur et de recherche sur des standards internationaux. Mais elle sonnerait aussi, d’une certaine manière, le glas de cette « ingénierie à la française », si particulière, si originale, et la perte d’un atout dans les capacités de notre pays à soutenir la compétition internationale.

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[1]  Mintzberg, Henry (2004), Managers, not MBAs: a hard look at the soft practice of managing and management development, Berrett-Koehler, pp. 464, ISBN 1576752755

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Philippe Jamet

Rapprochement écoles d’ingénieurs-universités : trois avantages à préserver

La question de la  « lisibilité » de l’enseignement supérieur français, notamment dans le contexte international, mérite certainement d’être posée.  Là où des insuffisances apparaissent, où des besoins se font sentir,  il est utile de définir de nouvelles politiques et des incitations appropriées pour favoriser la performance et la compétitivité de l’enseignement supérieur et de la recherche dans son ensemble.

Depuis quelques années, la France a engagé une réflexion de fond sur ce sujet, que plusieurs réformes et initiatives de grande ampleur portant sur les moyens et la gouvernance des institutions universitaires au sens large sont venues étayer. Dans ce contexte, les grandes écoles suscitent une certaine gêne en raison d’un paradoxe : d’un côté, elles semblent échapper aux critères de visibilité mis en avant dans ce débat, de l’autre elles représentent un élément incontestable de performance et d’excellence dans le panorama de l’enseignement supérieur et de la recherche français.

La définition de la place qu’elles sont appelées à prendre dans un système universitaire profondément réformé et du rôle qu’elles y joueront n’est donc pas simple. Mais, tandis que la reconquête, par la France, de sa stratégie universitaire se poursuit tambour battant, et les débats actuels autour de la question du Grand Emprunt le montrent à l’évidence, ce nœud gordien semble plus que jamais devoir être tranché.

Tel la « solution d’Alexandre », des scénarios tranchants sont donc mis sur la table. Ils ne sont pas toujours dénués d’arrière-pensées car, qu’on le veuille ou non, le système français « dual » (ou perçu comme tel) continue d’engendrer des réflexes crispés et alimente des idéologies résiduelles de part et d’autre d’une frontière entre universités et écoles pourtant désormais largement perméable. Mais l’essentiel des propositions d’évolution mises en avant le sont de bonne foi et il convient de les étudier sérieusement et sans tabous.

Inévitablement, la question du rapprochement entre écoles d’ingénieurs et universités réapparaît de manière systématique dans les esquisses préfigurant les mutations de l’enseignement supérieur. Ce rapprochement est d’ores et déjà une réalité. Mais il est de plus en plus jugé comme insuffisant. On parle désormais d’intégration dans les grands ensembles universitaires à vocation mondiale en cours de constitution et on évoque même parfois la transformation de ces écoles d’ingénieurs en départements universitaires.

Il ne s’agit pas ici d’aborder ces propositions sous un angle polémique facile, mais stérile s’agissant d’un sujet vaste, la performance de l’enseignement supérieur, qui engage l’avenir du pays et, en premier lieu, de ses classes les plus jeunes. Cependant, en raison même de l’importance du sujet, il convient d’être particulièrement vigilant sur les éventuelles conséquences négatives d’évolutions radicales qui viseraient à aligner les différents éléments de la sphère universitaire française sur un « droit commun » international. Il ne faudrait pas que le prix de cet alignement soit la renonciation à certaines particularités de notre système qui, loin d’être des anomalies, sont incontestablement des éléments de différentiation internationale et donc, de compétitivité.

Or, le risque de déperdition qualitative de l’enseignement supérieur et de la recherche français est réel si les évolutions à venir ne veillent pas à préserver trois éléments essentiels.

A suivre…