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Thomas Roulet

Méga-fusions, partenariats et consortiums dans le monde des business schools: les conséquences pour la recherche ?

Le mouvement de consolidation des écoles supérieures de commerce françaises s’est récemment accéléré, avec la multiplication des annonces et rumeurs concernant les fusions d’écoles. Dans le sillage de SKEMA (fusion du CERAM Sophia Antipolis et de l’ESC Lille), les projets de fusion se sont multipliés : Euromed et BEM, Reims et Rouen, ainsi que le projet « France Business School » et la constellation d’écoles dont on soupçonne qu’elles vont prendre part à ce projet.

Comme le souligne Joël Echevarria dans son dernier billet, les acteurs de ces fusions partagent de nombreuses similarités et le principal objectif est une course à la taille critique. Mais quels sont concrètement les bénéfices en termes de recherche ?

Qui dit taille critique, dit visibilité. Et qui dit visibilité dit attractivité :

Pour attirer des chercheurs de premier plan. Recruter des professeurs nécessite de pouvoir leur offrir un environnement de recherche compétitif.  Plus grosse structure veut dire plus de moyens pour l’organisation de conférences, l’obtention de logiciels (parfois même de machines), l’accès à certaines bases de données, etc.

Pour impliquer les entreprises dans le financement de la recherche via les chaires. Une entreprise a tout intérêt à soutenir une école de plus grosse envergure : les travaux de recherche produits seront plus faciles à mettre en avant, et la présence de l’entreprise dans l’institution la rendra visible auprès d’un panel plus large de parties prenantes.

Pour se lancer dans des projets de recherche en commun avec des universités étrangères. Notamment quand il s’agit de comparer des données françaises avec des données étrangères, la « puissance de frappe » d’une grosse structure peut être mise en avant, car celle-ci a plus de moyens pour mener des enquêtes de grande ampleur.

Par ailleurs, les fusions impliquent l’émergence de départements réunissant un plus grand nombre de professeurs, et donc plus de collaborations possibles. Les écoles ont tendance à créer leur propre tradition de la recherche, selon ce qu’elles valorisent en termes de production (études de cas, types de publications, revues scientifiques ciblées). Fusionner deux écoles revient à marier ces traditions ce qui peut aboutir à une fertilisation croisée.

Mais on peut aussi voir dans ces fusions entre pairs une certaine forme de consanguinité. Les complémentarités en termes de domaines de recherche peuvent parfois s’avérer limitées : la plupart de ces écoles en cours de fusion partagent un intérêt pour certains sujets plus « à la mode » que d’autres comme la responsabilité sociale des entreprises. La situation serait potentiellement différente si les écoles de commerce fusionnaient avec des écoles d’ingénieur ou d’autres structures ayant des champs d’expertise radicalement différents.

Un des avantages des business schools américaines, dont j’ai déjà débattu sur ce blog, c’est le fait qu’elles soient intégrées à des grands ensembles universitaires. La recherche à Columbia Business School se nourrit tout particulièrement des départements de sciences sociales (Economie, Sociologie, Psychologie), mais pas seulement. Les relations avec l’école d’ingénieurs (pour les modélisations mathématiques et les problématiques de diffusion dans des réseaux), le département de droit (sur les questions de responsabilité et d’éthique), ou le département de médecine (pour la recherche en neuroscience) de Columbia, ne sont pas négligeables. Les professeurs s’engagent dans des projets de recherche transdisciplinaires pour lesquelles leurs expertises se complètent. Que fait un chercheur quand ses projets sont bloqués par des questions qui dépassent son champ d’expertise  (en statistiques par exemple) ? Il tape à la porte de son voisin de palier pour lui demander conseil.

D’autres formes de rapprochement émergent : certaines business schools ont décidé de se rapprocher d’écoles et d’institutions formant des étudiants dans d’autres domaines. Audencia, l’école supérieure de commerce de Nantes, a fusionné avec une école de communication, et a formé un consortium avec les grandes écoles d’ingénieurs de Nantes, sur un modèle similaire à celui existant pour ParisTech. L’ESC Dijon a formé une alliance avec l’université d’Oxford Brookes, bénéficiant de la pluridisciplinarité d’une université, qui plus est anglo-saxonne.

Si les écoles de ParisTech se sont d’abord focalisées sur les possibilités que leur offrait cette alliance en termes d’enrichissement du contenu éducatif, elles ont commencé à travailler main dans la main pour le financement de leur recherche, comme le prouve la candidature de Paris Saclay à l’Idex. De son côté, à la suite de la fusion, Audencia a intégré des professeurs de communication dans ses centres de recherche, contribuant ainsi au caractère pluridisciplinaire de ces initiatives. Quant à l’ESC Dijon, elle bénéficie du programme doctoral d’Oxford Brookes, pour lesquels les étudiants sont co-encadrés par des professeurs des deux institutions.

Les deux modèles semblent avoir leurs avantages. Seul l’avenir nous dira lequel s’avère le meilleur pour ce qui est d’établir une crédibilité en termes de recherche académique.

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Thomas Roulet

Petits et grands tracas des doctorants de part et d’autre de l’Atlantique

Un billet d’Olivier Monod sur EducPros.fr faisait récemment référence à une étude de Laetitia Gérard, chercheuse en sciences de l’éducation, et suggérait le fait que la « thèse [pouvait] nuire à la santé » en favorisant les comportements addictifs.

Force est de constater, qu’ici ou là, que ce soit en France ou aux Etats-Unis, les doctorants font souvent face aux mêmes tracas… pour ne pas dire problèmes existentiels. Quelques points de comparaison ne sont pourtant pas de trop.

  • Sur le statut social du doctorant : En France, le statut social du doctorant ne fait pas vraiment rêver, et c’est le moins qu’on puisse dire. Perçu comme un éternel étudiant, il ne fait pas bon, en France, dire que l’on est doctorant, ou pire encore « thésard », sous peine de se voir immédiatement associer l’image d’un « Tanguy », éternel adolescent qui peine à quitter le nid familial. Preuve de la difficulté à faire comprendre à ses interlocuteurs qu’être doctorant est un « vrai travail », et non un hobby, certains se présentent comme « chercheurs au CNRS » plutôt qu’étudiant (techniquement les doctorants sont effectivement des chercheurs affiliés à des laboratoires CNRS). Il est difficile de faire évoluer les mentalités. Dans l’imagerie populaire, le doctorant est un babacool qui profite de la vie et se tourne les pouces en profitant d’un financement indûment perçu. Vrai différence, aux Etats-Unis – peut-être parce que la recherche a une meilleure image ?- être doctorant est bien plus souvent un engagement qui se trouve socialement valorisé. La carrière académique aux Etats-Unis est certes très concurrentielle mais relève moins du sacerdoce dans le sens où les salaires s’avèrent, au final, relativement compétitifs (1).
    • La question du statut va de pair avec la question du salaire du doctorant : dans ce domaine, la France a fait des efforts avec la création du contrat doctoral, un véritable contrat de travail entre le doctorant et son institution d’accueil. Les tenants et les aboutissants du lien qui lient l’étudiant à l’université sont clairement définis à l’entrée, ce qui évite toute mauvaise surprise. Ce n’est pas toujours aussi clair aux Etats-Unis, où la situation peut varier grandement d’une université à l’autre. Même si l’acceptation dans un programme doctoral y suppose généralement un financement, l’université ne s’engage pas forcément pour toute la durée du doctorat, et peut parfaitement utiliser le financement des doctorants comme variable d’ajustement, même si ce genre d’économie de bouts de chandelles a peu de chance de sortir une université d’une situation financière périlleuse. Dans les faits, la situation est rare, mais pas complètement improbable.


    • L’incertitude quant à l’avenir : L’après doctorat… un no man’s land auquel bien des doctorants essayent de ne pas penser. Car oui, après le diplôme, pour ceux qui veulent poursuivre une carrière académique par passion pour l’enseignement et la recherche, il faut bien trouver un poste ! Et là, entre France et Etats-Unis, même combat… La roulette russe du « job market » (le grand mercato annuel des doctorants à la recherche d’un poste) ou de la « campagne de recrutement des maîtres de conférences » est là pour vous rappeler que si vous voulez devenir professeur il faut être M-O-B-I-L-E. Dans ces conditions pas facile de construire une vie de famille et de s’établir, sachant qu’à moyen terme, vous risquez d’avoir à prendre un poste à l’autre bout du pays (voire du monde dans certains cas). Pour ceux qui ont déjà une famille, un partenaire qui a un travail stable et qui n’a pas forcément envie de tout plaquer pour laisser libre cours aux aspirations académiques de son conjoint, ce sera au docteur fraîchement diplômé de faire des concessions sur l’endroit où il devra travailler, sachant que les options sont rarement légion. Et ces dernières auront parfois un impact énorme sur la satisfaction qu’il pourra tirer de son travail sur le long terme, après le considérable investissement en temps que représente le doctorat… En bref, le profil du doctorant idéal est celui du célibataire de moins de 30 ans, prêt à refaire sa vie à l’issue de son diplôme.


    • La solitude : Souvent, on imagine le doctorant seul face à son travail de thèse. On l’imagine écrire toutes les nuits son quota de pages à la lueur d’une bougie dans une petite chambre mansardée, puis présenter plus ou moins régulièrement son travail à un directeur de thèse qui détient entre ces mains le pouvoir absolu d’approuver ou de mettre en pièce le travail de son apprenti. Certes, cette caricature comporte au moins une part de réalité (2), mais le doctorant a de plus en plus l’occasion de s’intégrer dans des réseaux de chercheurs que ce soit au sein de son université avec les autres membres de son département (et la “vie de département” – séminaires de recherche, ateliers réunions- est alors cruciale !) mais aussi à l’extérieur de son institution via les associations professionnelles.

      Si on fait le bilan sur ces 3 critères qui me paraissent fondamentaux pour l’équilibre d’un doctorant, je donne un léger avantage aux Etats-Unis au moins pour la reconnaissance du doctorat comme un véritable travail à plein temps, et non comme un simple passe temps pour étudiant attardé, comme ça peut parfois être le cas en France…

      Et pour ceux qui se plaignent avec justesse que ma liste des petits tracas des doctorants est non exhaustive, je les invite à se plonger dans les blogs « Vie de Thésarde » et « La Thèse nuit gravement à la santé », ou leur fameux équivalent américain « PhD Comic », afin de faire le tour complet de la question (et ça risque de prendre du temps…).

      (1) Pour s’en convaincre, l’enquête de salaire des professeurs du Chronicle of Higher Education : http://chronicle.com/stats/aaup/

      (2) Pour ne pas être en reste au niveau des références cinématographiques, je vous conseille de jeter un coup d’oeil au film Un Heureux Evènement rien que pour profiter des quelques scènes savoureuses dans lesquelles l’héroïne rencontre son directeur de thèse de philosophie.

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      Thomas Roulet

      Les business schools : une chance pour la recherche en sciences sociales ?

      Pour faire suite à l’un de mes premiers billets, Ah bon ? On fait de la recherche dans les “business schools” ? , je reviens sur la question de la recherche effectuée dans les écoles de commerce, et en particulier sur la pertinence d’un tel modèle. En quoi les business schools peuvent elles constituer un terreau fertile pour la recherche en sciences sociales ? Qu’est ce qui fait leur particularité ?

      Ces dernières années, les recherches effectuées dans les business schools ont eu tendance à mettre l’accent sur la transdisciplinarité : de plus en plus de psychologues et de sociologues y sont recrutés, sans compter les économistes qui y étaient déjà très présents.

      Première conséquence : la production de la recherche dans les business schools contribue désormais très notablement à ces champs, au point qu’aux Etats-Unis, certains des psychologues, sociologues ou économistes les plus éminents dans leur champ sont affiliés à des business schools. Les doctorants formés dans les business schools ont eux même un profil de plus en plus disciplinaire, et il est de plus en plus valorisé pour eux de publier non seulement dans des revues de management mais aussi dans des revues de premier plan en sociologie, économie ou psychologie.

      Seconde conséquence : les chercheurs de différentes disciplines se mélangent, échangent sur leurs projets, et s’entraident. La diversité des expertises est porteuse de créativité !

      Plus généralement, grâce à cette diversité, le regard qui est porté par les écoles de commerce sur le monde de l’entreprise s’en trouve réellement enrichi, à un moment où ces institutions sont accusées d’avoir manqué de clairvoyance quant à la crise que nous traversons.

      Troisième conséquence : l’expérience éducative y gagne en profondeur. Avoir à la fois des cours de sociologie des organisations, de psychologie sociale, de micro-économie et de finance, conçus pour être pertinents pour le monde de l’entreprise, est un véritable luxe !

      Vous me direz que si l’on en revient à la recherche, certains désavantages peuvent être évoqués : en faisant travailler ces chercheurs au sein de business schools plutôt que dans des départements disciplinaires, on tend à restreindre leurs champs d’investigation aux organisations et aux entreprises. A Columbia, je constate que, dans les faits, cela s’avère souvent loin de la réalité : du moment que leurs travaux sont reconnus par la communauté scientifique, la plupart des chercheurs ont les mains libres pour explorer les sujets qui leur tiennent à coeur. Certains projets de recherche des professeurs de la business school de Columbia se trouvent éloignés du monde de l’entreprise, et portent par exemple sur le rôle des institutions internationales dans la diffusion de la démocratie, ou sur les facteurs nationaux expliquant les inégalités de patrimoine. Et bien que ces travaux ne paraissent pas directement contribuer à la compréhension de l’entreprise, les business schools ont bien compris que c’était pour elles un moyen d’élargir leur audience et leur impact, pour prouver leur pertinence sociétale, bien souvent contestée.

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      Thomas Roulet

      Les entreprises doivent-elles attendre un « retour sur investissement » de la part des business schools ?

      Dans un récent op-ed du Financial Times, le directeur de la Warwick Business School, Nigel Piercy, revient sur la nature des relations entre business schools et entreprises.

      Il souligne le fait que les business schools sont actuellement sur la défensive en essayant « d’être amies avec tout le monde »… La crise est-elle responsable de ce comportement ? Est-ce la meilleure position à adopter face à la sphère privée ?

      Les écoles de commerce ont tout naturellement tendance à caresser dans le sens du poil un de leurs interlocuteurs les plus cruciaux : les entreprises. Les entreprises pourvoient les emplois pour leurs diplômés et « investissent » dans des chaires, des activités de recherche ou d’autres initiatives des écoles. Je dis bien investir car c’est généralement la perspective qui prévaut, même si je me suis quand même entendu dire par certains « campus managers » nord-américains que les gestes financiers en faveur des écoles relevaient pour eux plus de la donation que de l’investissement.

      Lorsque la crise pointe son nez, les entreprises ont moins d’emplois à pourvoir et moins d’argent à distribuer : tout naturellement, les écoles ont tendance à faire deux fois plus d’efforts pour convaincre les entreprises de leur pertinence ! Montrer qu’elle forme de parfaits candidats pour assurer le peu de jobs ouverts à candidature, et que la recherche financée par les deniers privés a un impact positif et direct sur l’entreprise : en bref, que les écoles offrent un « bon retour sur investissement ».

      Mais comme le suggère Nigel Piercy, le clientélisme n’est pas loin et rien de bon ne peut en sortir… Le rôle des professeurs de business schools est « d’analyser, de remettre en cause et de critiquer » le comportement des managers, pas de le singer ! Bref, les écoles doivent savoir garder le recul nécessaire.

      Les entreprises tentent à juste titre d’influencer l’enseignement et la recherche effectués dans les business schools. Mais ce n’est pourtant pas toujours la meilleure façon de profiter des ressources intellectuelles et éducatives des écoles ! Ce serait un peu comme demander à un médecin de nous cacher nos problèmes de santé sous prétexte que l’on a pas envie de les entendre…

      Des diplômés avec un esprit critique et une volonté de défier le status quo ont plus de chance d’être les intrapreneurs de demain – ceux qui entreprennent à l’intérieur de l’entreprise – que des étudiants certes très bien formés techniquement mais manquant de recul sur les outils managériaux, les pratiques de l’entreprise et l’enseignement qu’on leur a prodigué en école de commerce.

      De la même manière, il n’est pas si évident de juger de la pertinence pour les entreprises de la recherche effectuée dans les business schools : la production de savoir a – la plupart du temps – des implications positives, mais ces implications ne coulent pas toujours de source, d’autant plus que le format de production de la recherche la rend souvent difficilement digeste. Par ailleurs, les retombées de la recherche ne peuvent s’évaluer que sur le long terme : les nouveaux paradigmes mettent du temps à s’imposer dans le monde académique car ils sont constamment remis en cause jusqu’à ce qu’ils aient répondu de façon satisfaisante aux questionnements qui leur étaient adressés. Aujourd’hui, par exemple, quant on s’intéresse à la façon dont la valeur créée par l’entreprise doit être partagée, l’approche dite des « parties prenantes » tente de s’imposer au détriment d’une vision purement axée sur la création de valeur pour l’actionnaire. Ce conflit est encore très présent dans la littérature de recherche en management, et son issue est sans aucun doute cruciale sur la façon dont on percevra le rôle de l’entreprise dans les années à venir.

      Mais les business schools ne doivent pas non plus céder à l’excès inverse qui serait de critiquer sans construire, de s’éloigner du monde de l’entreprise sous prétexte de vouloir gagner en perspective au point d’en oublier complètement leur raison d’être. Pour être pertinent, d’autant plus dans la critique, il faut connaître l’entreprise en profondeur, s’intéresser aux mécanismes à l’oeuvre et se débarrasser de toutes idées préconçues. Cela veut aussi dire que ces fameuses chaires de recherche sont justement des opportunités en or pour les chercheurs et enseignants de mettre un pied dans les entreprises qui les financent afin d’identifier les enjeux les plus prégnants et d’avoir une influence déterminante sur la façon dont les managers y feront face.

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      Thomas Roulet

      Les chercheurs des business schools dans les médias : quelques illustrations made in USA.

      Dans son dernier billet, Stephan Bourcieu, directeur de l’ESC Dijon, pointe du doigt la relative absence des chercheurs en sciences de gestion dans les médias français.

      Pour rebondir sur ce sujet, je me suis penché un peu plus sur la façon dont les recherches réalisées dans les business schools étaient diffusées dans la presse généraliste aux Etats Unis.

      Stephan Bourcieu fait notamment allusion au format des tribunes : un article dans lequel le chercheur est “directement aux manettes”, et peut exprimer sa propre opinion, de préférence quand cela touche à son domaine d’expertise.

      Une difficulté majeure se présente alors : laisser au chercheur une tribune, c’est prendre une importante responsabilité en lui conférant une légitimité non-négligeable. Dans les faits, on lit plus souvent des tribunes d’économistes que de chercheurs en sciences de gestion au sens large du terme. Pourquoi ? Les économistes (justement ou injustement d’ailleurs) ont tendance à se voir conférer plus de légitimité dans le débat public, au point que beaucoup de chercheurs en sciences sociales sont tentés de s’arroger le titre d’économiste !

      Aux Etats Unis, les exemples de chercheurs en sciences de gestion dont les travaux sont popularisés dans les médias sont nombreux. C’est d’ailleurs un véritable faire valoir pour les professeurs qui prouvent ainsi la pertinence de leur recherche pour le grand public. On peut par exemple s’intéresser à David Dubois, jeune chercheur en marketing à HEC et diplômé de l’université de Northwestern à Chicago, dont les travaux ont été très fréquemment mentionnés dans les médias américains (Financial Times, the Economist, the Wall Street Journal ou encore Forbes). Ses travaux les plus souvent cités, portent sur la propagation des rumeurs (1) ou sur les pratiques de consommation (2). Autres travaux de recherche qui ont fasciné les médias américains : les publications de Victoria Brescoll, de Yale School of Management, portant sur les stéréotypes du genre. Ses expériences prouvent notamment qu’au travail, les hommes gagnent en légitimité lorsqu’ils piquent une crise… alors que les femmes sont perçues comme incompétentes lorsqu’elles s’énervent ! (3)

      Ces articles n’ont pas le format de tribune : c’est le journaliste lui même qui se penche sur les travaux des chercheurs pour en tirer la substantifique moelle et proposer quelque chose de percutant à ses lecteurs. Cela demande donc un vrai travail de la part du journaliste, mais aussi de la part du chercheur qui doit pouvoir « vendre » la validité et l’importance de ses travaux pour le grand public. Au final, le chercheur n’intervient pas directement mais sa « science » est mise au service de l’argumentation.

      On pourrait aussi avoir l’impression que ces sujets sont finalement très loin du débat public… Les sujets que je cite ici en exemple n’apportent certes pas de solutions aux problèmes les plus pressants de notre société. Mais on ne peut pas non plus attendre de tous les chercheurs qu’ils révolutionnent le débat public ! Il y a un processus d’incrémentation : en mettant bout à bout les contributions de chercheurs mais aussi d’acteurs de la société civile, il est plus facile de construire un message cohérent, argumenté et légitime, susceptible d’intéresser les médias et leur public. Un bon exemple est celui de l’Appel de Paris, qui milite pour la prise en compte de la responsabilité sociale des entreprises dans la construction des systèmes de régulation. Cet appel publié dans La Tribune est co-signé par des politiques et membres d’ONG, mais aussi par André Sobczak, chercheur spécialiste de la responsabilité sociale des entreprises. Comme quoi les chercheurs de business schools peuvent aussi donner une caution scientifique à un appel politique !

      Pour résumer, intervenir dans les médias pour des chercheurs de business schools nécessite :

      D’y avoir été invité, et cela peut nécessiter une démarche pro-active de la part du journaliste, qui va avoir à se pencher sur les travaux des chercheurs… Inversement, ce processus pourrait être facilité par la communication des écoles qui peuvent mettre en avant leurs domaines d’expertise.

      D’avoir quelque chose à dire : la contribution doit être évidente (qu’est ce que cette intervention apporte de plus au débat ?), ce qui n’est pas aussi facile qu’il y paraît.

      De construire sa légitimité sur une expérience ou des travaux de recherche solides et reconnus par ses pairs.

      ——————————

      (1) Business and Psychology : how firms should fight rumors ? – The Economist, février 2011

      (2) Stingy Princes and Generous Pauper – The Wall Street Journal, octobre 2010

      (3) The Feminine Critique – New York Times, novembre 2007

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      Thomas Roulet

      Melting pot ou salad bowl ?

      Cette semaine, une fois n’est pas coutume, le billet est co-écrit avec une camarade de longue date, Jessica, jeune normalienne étudiant actuellement l’histoire à NYU, avec laquelle j’ai pu échanger sur le sujet. N’hésitez pas à visiter son blog, Une Marinière à New York.

      L’ouverture culturelle des universités est un enjeu crucial pour faire face à un monde du travail qui exige de plus en plus souvent des jeunes diplômés qu’ils aient été exposés à d’autres cultures que la leur. Mondialisation oblige…

      Pour les institutions de l’éducation supérieure, l’objectif est donc de créer un environnement où différentes cultures interagissent. Très simplement, nous Français pensons d’abord à la mixité des formations, par exemple en attirant des étudiants étrangers. Mais pour les universités américaines, le multiculturalisme ne passe pas seulement par la mixité mais aussi par la mise en valeur des différences. Les sociologues américains ont ainsi différencié le « melting pot » – la fusion des différentes cultures en une culture nouvelle – et le pluralisme culturel – où les différentes cultures se côtoient sans se mélanger. (1)

      C’est bien ce pluralisme sans mélange qu’offrent les universités américaines. En se renseignant sur les départements d’histoire ou de cultural studies, on remarque d’ores et déjà que les spécialistes d’une aire géographique en sont presque systématiquement issus. La chose se confirme parmi les élèves qui suivent les cours : dans le département d’Etudes Juives et Hébraïques de NYU par exemple, tous les élèves sont Juifs, et certains jeunes hommes viennent en cours avec une kippa. Ce modèle est poussé à l’extrême quand les universités américaines proposent des cours suivis uniquement par des étudiants dont le profil correspond. A Columbia, la plupart des cours sur le féminisme sont par exemple exclusivement suivis par des femmes

      Juifs orthodoxes sur le campus de Columbia, se préparant pour la fête de Soukhot (d'où les bambous).

      Juifs orthodoxes sur le campus de Columbia, se préparant pour la fête de Soukhot (d'ou les bambous)

      Il y aurait de quoi faire paniquer un bon Français tenant de la laïcité ! Alors qu’en France, l’origine religieuse ou culturelle est de l’ordre du privé, et que des lois tentent même de faire respecter une distinction très stricte entre le public et le privé, les Américains mélangent sans s’en soucier ces deux aspects de leur vie. Il existe bien une assimilation au modèle américain, mais celle-ci n’est jamais complète. Ce qui explique d’ailleurs la multiplication de désignations composites : on est Afro/Asio/Jewish-Américain ; alors que, n’en déplaise à certains tenants de « l’origine étrangère », la tradition voudrait que l’on soit Français tout court.

      Dans les rues de New York, le multiculturalisme est partout, et, comme dans les classes des universités, se côtoie sans se mélanger. Toutes les nationalités sont présentes et globalement regroupées en quartiers. Dans le quartier chinois, les panneaux sont en chinois, et les publicités dans le métro ont souvent une version espagnole. Pour peu que l’on soit un peu curieux, on peut en apprendre beaucoup en une journée sur bon nombre de cultures. Et d’ailleurs, les gens sont souvent curieux – alors qu’en France, ils semblent plus gênés par les différences culturelles, qu’ils cherchent à minimiser, et qui sont même parfois taboues.

      "Great African Americans", sur les murs de Harlem

      La conception de l’histoire des deux pays éclaire cette différence majeure. L’histoire économique en France est très développée, et se penche sur les différentes classes bien plus que sur les différentes origines culturelles, puisque, en France, tout le monde est Français. L’histoire américaine a fait son apanage des « ethnics studies », et ose à peine aborder la question des classes puisque, aux Etats-Unis, tout le monde fait partie de la classe moyenne.

      Ni le modèle français ni le modèle américain ne sont parfaits. Dans le premier, on peut regretter une politique de nivellement qui est parfois difficile à vivre pour tout héritier d’une culture dite minoritaire. Dans le second, on peut déplorer une absence de communication entre les cultures, bien organisées et rangées chacune dans leur coin, et n’arrivant pas à créer un véritable socle commun.

      (1) Dans Repenser les migrations, Nancy L. Green distingue ainsi le melting pot (A + B + C = D où D représente une culture nouvelle-), du pluralisme culturel (A + B + C = A + B + C). et de l’anglo-conformity qui entraîne l’assimilation où A + B + C = A, – où A représente la culture majoritaire, ici anglo-américaine).

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      Thomas Roulet

      Tandis qu’Occupy Wall Street suscite l’incompréhension, les banques d’affaires continuent de recruter sur le campus de Columbia.

      Depuis la mi-septembre, le quartier financier de New York est agité par les protestations d’un groupe grandissant d’activistes connu sous le nom de « Occupy Wall Street ». Grandissant… mais sans commune mesure avec les indignés espagnols dont le mouvement s’inspire. Le mouvement a atteint son pic cette semaine avec 2 000 personnes, bien peu en comparaison des dizaines de milliers de personnes de la Puerta del Sol. Ce n’est pourtant pas négligeable dans un pays ou les manifestations sont plutôt rares.

      Une partie de mes recherches portant sur la stigmatisation organisationnelle, je me suis intéressé de plus près aux réactions que suscitait un tel mouvement.

      Les tentes plantées sur Liberty Plaza, siège de la contestation

      Les tentes plantées sur Liberty Plaza, siège de la contestation


      Ce qui est le plus surprenant dans ce mouvement, c’est en effet la réaction qu’il suscite chez une majorité d’américains, peu habitués à ce type de contestation. L’incompréhension, et parfois, le mépris. Depuis les débuts d’Occupy Wall Street, les média (New York Times, CNN) eux même raillent le message dispensé par le mouvement.

      En cause : l’incohérence du discours et des revendications. Si ce sont les banques qui sont principalement visées, Occupy Wall Street manifeste pèle mêle contre les inégalités, l’influence du milieu des affaires (« big business ») sur le gouvernement, ou encore la pauvreté et la précarité des jeunes générations. Ce n’est pas sans rappeler les demandes des mouvements similaires ayant émergé en Europe ces derniers mois, mais ici, l’absence de revendications concrètes et réalistes nuit à la crédibilité du mouvement que la plupart des New Yorkais considèrent comme un regroupement d’illuminés. Certains vont plus loin : les manifestants sont parfois carrément catalogués comme des fainéants (parce qu’ils sont sans emploi) qui rendent les entreprises responsables de leur échec personnel. Et oui, au pays du Self Made Man, beaucoup considèrent que tout est affaire de volonté !

      la rue est barrée par la police depuis septembre

      Wall Street : la rue est barrée par la police depuis septembre

      Voir le clip d’Occupy Wall Street

      Il est probablement encore trop tôt pour mesurer les conséquences que cela pourrait avoir sur l’attractivité des banques sur les diplômés des universités et business schools américaines, même si d’après la réaction suscitée par le mouvement, on peut d’ores et déjà considérer que ces conséquences sont plus que négligeables. A Columbia Business School, les sessions d’information concernant les banques d’investissement ne désemplissent pas.

      Les banques d’investissement sont un débouché de choix pour les jeunes diplômés d’un MBA aussi prestigieux que celui de Columbia, ces derniers rentrant directement au niveau associate. Deux raisons expliquent cet état de fait : la banque d’investissement est un secteur auréolé d’un très grand prestige que ni la crise ni les nombreuses critiques extérieures n’ont entamé, et les salaires sont extrêmement attractifs… en particulier pour des étudiants qui ont payé leur programme plus de 55 000 dollars.

      Même si elles ont réduit la voilure, les banques continuent de recruter. Mais la compétition est rude pour obtenir les fameux « summer internships » qui débouchent la plupart du temps sur des embauches. La course est de longue haleine. A l’automne, les étudiants MBA multiplient les évènements de « networking » où ils se font connaître, puis ont à subir une batterie de tests quantitatifs, entretiens et assesment center.

      Au final, l’attractivité du secteur des banques d’investissements n’a pas souffert d’avoir été pointé du doigt, et il reste considéré comme le Saint-Graal pour de nombreux étudiants en MBA. Il faudra beaucoup plus de temps pour que les critiques qui émergent concernant ce secteur affectent réellement son attractivité, et ce n’est pas demain la veille que les diplômés hésiteront autant à rejoindre une banque qu’une multinationale du tabac ou de la vente d’armes. En attendant ils peuvent rejoindre Occupy Occupy Wall Street, un mouvement anti protestataire qui ne se prend pas vraiment au sérieux…

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      Thomas Roulet

      Le tour de vis concernant les visas de travail pour les étudiants étrangers ou comment être perdant sur tous les fronts. Et aux Etats-Unis comment ça se passe ?

      Grandes écoles et Universités faisant front dans le débat public… Cela faisait un certain temps qu’on n’avait pas vu les deux partis transcender leur clivage séculaire. La responsable ? La Circulaire du 31 mai, connue sous le nom de Circulaire Guéant, qui fait l’unanimité contre elle. Cette dernière exige des préfets un contrôle plus approfondi et une plus grande fermeté concernant les demandes de passage du statut d’étudiant étranger à travailleur étranger. La circulaire souligne que « Le fait d’avoir séjourné régulièrement en France en tant qu’étudiant, salarié en mission […] ne donne droit à aucune facilité » (1). Par ailleurs, le délai minimum d’obtention passe de 1 mois à 5 mois.

      En 2010, 6 000 étudiants étaient concernés par ce changement de statut. Grandes Ecoles et Universités sont montés au créneau, arguant du fait que cette nouvelle politique risquait de considérablement nuire à l’attractivité de notre enseignement supérieur. Laurent Wauquiez assure qu’il va s’attaquer à l’application qui est faite de la circulaire. Mais le mal est fait…

      Comme le souligne le think tank Terra Nova dans sa note de synthèse (1), cette politique relève d’une vision malthusienne du marché du travail. Elle se fonde sur l’idée profondément démagogique que les diplômés étrangers « prennent des emplois » que pourraient assurer les diplômés français. Mais il faut penser multiplication plutôt que soustraction ! Plus de diplômés en mesure de travailler en France, c’est plus de candidats qualifiés sur le marché du travail. Dans un monde globalisé, nos entreprises ont plus que jamais besoin des compétences d’étudiants étrangers, qui plus est lorsque notre pays les a formés. Et plus performante est notre économie, plus elle créera de l’emploi. Les diplômés étrangers sont une chance pour notre pays et c’est un terrible affront que leur fait cette circulaire !

      Les effets d’une telle circulaire sont aussi dévastateurs pour l’attractivité de notre système éducatif. Qui voudra venir étudier en France si notre pays n’offre aucune opportunité de travail ? Nos Grandes Ecoles et Universités auront moins de candidats étrangers et la diversité des promotions s’en ressentira, appauvrissant considérablement l’expérience éducative de tous les étudiants. Il ne faut pas oublier non plus que les étudiants étrangers, en plus de créer de la richesse en travaillant pour des entreprises françaises, consomment sur le sol français pendant toute la durée de leurs études ! En Angleterre, les conditions d’obtention des visas ont été durcies en mars dernier : le British Home Office a estimé que la perte nette pour l’économie britannique pourrait représenter 3,6 milliards de livres sur les 4 ans à venir (ce que représente la consommation des étudiants étrangers), sans compter une perte de 170 millions de livres en frais de scolarité (2).

      Aux Etats-Unis, le système universitaire est perçu comme une potentielle passerelle pour s’installer au pays de l’Oncle Sam. Pour la plupart des étudiants qui viennent étudier ici (et pas seulement les étudiants en provenance de pays en développement), l’objectif n’est pas seulement de recevoir un diplôme internationalement reconnu, mais aussi de faire par la suite sa vie aux Etats-Unis.

      Alors que la politique d’immigration s’avère dans l’ensemble relativement restrictive, les diplômés d’universités américaines ont de nombreuses facilités pour rester aux Etats-Unis. Ils ont notamment la possibilité d’étendre leur visa pour un an via l’Optional Training Program, après l’obtention de leur diplôme : le procédé est simple et les étudiants reçoivent le soutien et l’encadrement de leur université pour toutes leurs démarches. C’est ensuite l’ « employment-based visa » qui prend le relai : le H1B. Le H1B nécessite le soutien de l’employeur qui doit en faire la demande. Il donne le droit de travailler sur le territoire américain pour cet employeur et pendant une durée de 3 ans (période qui peut être étendue à 6 ans). Enfin, s’ils restent aux Etats-Unis suffisamment longtemps, vient la demande de Green Card, dont les formalités sont généralement assurées par l’employeur via une batterie d’avocats. Si une entreprise vous a gardé si longtemps dans son giron, c’est généralement que vos services lui sont indispensables, et elle sera donc prête à mettre la main au portefeuille pour vous permettre de rester.

      Les Etats-Unis ne sont cependant pas complètement exempts de débats concernant les facilités de visas pour les diplômés étrangers : tout n’y est pas si rose. La silicon valley plaide pour une politique de visa plus accommodante, notamment en matière de regroupement familial, se plaignant de perdre certains de ses plus brillants cerveaux. Mais certains lobbys, tels que la Programmers Guild, une association représentant des ingénieurs américains, ne sont pas du même avis : d’après eux, l’immigration qualifiée fait baisser les salaires… Selon le New York Times, depuis 2004, le fossé entre le nombre de demandes de visas H1B émises par les employeurs, et le nombre de visas obtenus, s’est creusé. En 2008, il y a eu 163 000 demandes de visa pour 65 000 visas accordés (3).

      Le mouvement de défiance à l’égard de l’immigration qualifiée est peut être mondial, mais la pente sur laquelle vient de s’engager la France n’en reste pas moins inquiétante… Pour en savoir plus, n’hésitez pas à suivre les actions du Collectif du 31 mai (et leur compte twitter) pour vous tenir informés de l’évolution de la situation.

      (1) Source : Note de synthèse de Terra Nova concernant la circulaire du 31 mai

      (2) Source : Stricter Visa Rules in U.K. Put Some Colleges in Bind – NYTimes

      (3) Source : Tech Recruiting Clashes With Immigration Rules – NYTimes

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      Thomas Roulet

      Faire découvrir la recherche aux étudiants pour mieux susciter les vocations ?

      Une chose qui m’a réellement frappé parmi les étudiants que j’ai rencontrés ici à Columbia et avec qui j’ai eu le loisir d’interagir est leur étonnante familiarité avec le monde de la recherche, ses méthodes et ses pratiques, aussi bien pour les étudiants en sciences sociales qu’en sciences dures.

      Au sein de la business school (ce qui inclut des étudiants en MBA ou masters marketing/finance mais aussi de nombreux étudiants en mathématiques, études environnementales, sciences politiques, etc. suivants des cours en dehors de leur département d’origine) les étudiants ont une idée assez claire de ce qui se fait dans un laboratoire de psychologie expérimentale, ou comment l’économétrie peut être utilisée comme un outil de validation scientifique, pour ne donner que quelques exemples parmi d’autres.

      Cette connaissance est généralement fondée sur leur implication passée dans des projets de recherche. En effet, aux Etats-Unis, une manière de financer ses études est de travailler pour des professeurs, souvent en les aidant pour leurs travaux de recherche (et aussi parfois pour la préparation de leurs cours, mais c’est une autre histoire). Les étudiants en « undergrad » ont donc souvent à faire valoir sur leur CV une expérience de « lab assistant ». En master, promotion oblige, on passe de « lab assistant » à « lab associate ». Le salaire n’est généralement pas mirobolant, et la motivation première n’est donc pas toujours l’argent.

      Des échanges que j’ai eu avec des doctorants en sciences dures, en sciences sociales ou au sein de la business school, ces « research assistantships » ou les travaux qu’ils ont pu effectuer au sein des laboratoires de leur université ont bien souvent été décisifs dans leur choix de poursuite d’études.

      En France, il est souvent suggéré que trop peu de diplômés de grandes écoles poursuivent en doctorat, comparés aux diplômés de l’université. Pour certains, cela proviendrait d’un problème d’employabilité : un diplôme d’ingénieur, pourtant bac +5 est considéré comme plus facilement « vendable » qu’un diplôme requérant pourtant 3 ans de plus. D’après une étude largement citée du Centre d’Analyse Stratégique, datant de 2010, les ingénieurs ont un taux de chômage de 4 % tandis que 10 % des docteurs sont sans emploi (1).

      Selon moi, une autre explication peut être fournie : on ne donne peut-être pas suffisamment envie aux jeunes diplômés de grandes écoles l’envie de faire une thèse. Choisir le doctorat n’est pas seulement un calcul : j’ai la conviction qu’on ne s’engage pas dans une telle aventure pour améliorer son insertion professionnelle, mais plutôt par curiosité intellectuelle et par appétence pour le monde de la recherche.

      La question est donc : comment développer cette appétence ? Maximiser l’implication des étudiants dans le développement des projets de recherche de leurs professeurs, inviter ces derniers à expliquer leurs travaux le plus souvent possible, avoir des exigences élevées concernant les mémoires de master (pour en faire de réels travaux de recherche, avec toute la rigueur que cela nécessite)… Les opportunités d’interaction entre les étudiants et la recherche sont nombreuses. Il ne tient qu’à nous de les développer pour susciter de nouvelles vocations !

      (1) Source : http://www.strategie.gouv.fr/content/note-de-veille-189-les-difficultes-d’insertion-professionnelle-des-docteurs

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      Thomas Roulet

      Le campus bookstore de Columbia en images

      Pour faire suite à mon article sur les produits dérivés vendus par les universités, je vous propose quelques images du campus bookstore de Columbia, incluant les produits et les ouvrages les plus insolites… Prière de ne pas m’en vouloir pour la piètre qualité des photos, je suis très mal équipé !

      Les classiques tshirts dans tous les coloris et formats imaginables

      Les classiques tshirts dans tous les coloris et formats imaginables

      En fond on distingue un de mes "goodies" préférés, le tapis représentant l'ancienne bibliothèque de Columbia

      En fond on distingue un de mes goodies préférés : le tapis représentant la bibliothèque de Columbia

      Les tongs Columbia, encore très en vogue à cette époque de l'année

      La cravate Columbia Business School

      La cravate Columbia Business School, pour en mettre plein la vue aux collègues

      Un stand entier destiné à aider les étudiants à profiter pleinement de leur vie sexuelle sur le campus. Vu sa situation géographique idéale dans le bookstore et l'étendue du choix disponible, on peut supposer que ce stand a beaucoup de succès ! Ici, l'université est loin d'être perçue comme une expérience purement intellectuelle.

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      Thomas Roulet

      Rapprochement des grandes écoles de commerce avec les universités : qu’ont elles à y gagner ?

      Dans un récent article accompagnant le classement annuel des masters in management, Della Bradshaw, célèbre papesse des rankings du Financial Times, prêche en faveur de business schools intégrées à des universités, et prédit la fin des grandes écoles de commerce indépendantes du reste du système universitaire.

      Les business schools ont elles vraiment besoin d’être intégrées à un grand ensemble pluridisciplinaire ? La question mérite d’être posée. Le modèle américain (et canadien) est relativement simple, la business school n’est dans tous les cas qu’une composante de l’université (sauf quelques exceptions comme Princeton qui n’a tout simplement pas de business school). Columbia Business School, Harvard Business School, Yale School of Management, la Johnson School à Cornell, la Sloan School of Management au MIT sont autant d’exemples.

      En France, certaines écoles sont adossées à l’université, c’est le cas de l’EM Strasbourg par exemple, qui comme le souligne son ancien directeur, Michel Kalika (qui a dégainé avant moi sur le sujet, damn it !), en a tiré de nombreux bénéfices. D’autres écoles comme HEC ou Audencia sont intégrés dans de plus grands ensembles réunissant des écoles d’ingénieur. De même, les PRES redistribuent les cartes en mariant des écoles de commerce avec des ensembles universitaires (l’ESCP a par exemple rejoint Paris 1 au sein du PRES HESAM). Bien sur, l’exemple le plus proche de ce qui existe aux Etats-Unis sont les Instituts d’Administration des Entreprises (IAE) qui sont directement intégrés à nos universités.

      Concrètement, en quoi une telle intégration est-elle positive ? Della Bradshaw invoque la nécessité pour les managers de demain de comprendre les contraintes politiques et sociales, mais aussi de recevoir une formation réellement pluridisciplinaire. Les grandes écoles de commerce n’ont pas attendu les PRES pour fournir un contenu pluridisciplinaire à leurs étudiants. Audencia offre depuis 15 ans ce qu’elle appelle des « cours transversaux » sur des thèmes aussi divers que la géopolitique ou l’histoire des intellectuels, enseignés par des spécialistes issus du monde professionnel ou académique. L’école offre aussi des cursus intégrés avec les beaux arts ou l’école d’architecture. Ces opportunités et ce type de parcours se sont multipliés dans la plupart des grandes écoles de commerce.

      Et du côté des Etats-Unis, comment se traduit l’intégration des business schools au sein de l’université ? Pour être totalement honnête, je suis assez surpris de voir qu’il n’existe pas tant de connexions que cela entre les départements, notamment en ce qui concerne la recherche… Il y a peu de coopération entre la business school et les département de psychologie, de sociologie ou d’économie de Columbia alors que leurs chercheurs publient bien souvent dans les mêmes revues et pourraient parfois bénéficier des mêmes infrastructures (par exemple, les laboratoires de psychologie expérimentale de la business school pourraient servir aux chercheurs du département psychologie). Par contre, au niveau des cours, les étudiants ont suffisamment de flexibilité pour choisir certains cours dans d’autres départements que le leur. La plupart du temps ce sont d’ailleurs des étudiants d’autres départements en quête de cours plus « appliqués » qui viennent suivre des cours au sein de la business school. Les cours des intervenants du monde professionnel sont plébiscités. Ce n’est cependant en rien une obligation et cela repose réellement sur l’initiative individuelle des élèves.

      En somme, les rapprochements ne suffisent pas. Une véritable politique volontariste est nécessaire pour créer des synergies et des coopérations internes à ces nouveaux ensemble. En premier lieu, il faut surmonter les préjugés d’un côté comme de l’autre, préjugés qui ont souvent la dent dure en France (« les professeurs d’écoles de commerce ne font pas de recherche », « l’université ne travaille pas suffisamment sur l’insertion professionnelle et les débouchés », etc.).

      Si les écoles ont peut être à gagner dans des rapprochements avec l’université, il est difficile de dire qu’elles pourraient avoir à y perdre, sauf peut être en termes d’autonomie… Comme potentiel frein à cette intégration écoles-universités, le Financial Times suggère la crainte par les business schools d’être utilisées comme vaches à lait servant à financer les départements déficitaires. Cette crainte est-elle légitime ? Et même si elle l’était, serait ce vraiment un problème ?

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      Thomas Roulet

      Merchandising et développement du sentiment d’appartenance : comment les universités américaines font de leurs étudiants leur premier vecteur de promotion

      Il est impossible de passer sur le campus d’une université américaine sans passer par le « bookstore », le magasin du campus, qui malgré son nom, ne vend pas que des livres… On y trouve aussi et surtout une myriade de produits dérivés siglés du nom de l’université. Les rayons du « bookstore » de Columbia en sont remplis.

      Boule de Noel siglée Columbia University

      Des classiques t-shirt, sweats, casquettes, porte-clefs et mugs qui existent en de multiples exemplaires, on trouve aussi des parapluies, des verres (d’une dizaine de sortes différentes, et même des verres à vin), fanions, boites de chocolat, plaques minéralogiques, ouvre-bouteilles, balles de golf, chaises à bascule, peluches en tout genre, horloges, sacs, et même boules de Noel (oui vous avez bien lu).

      Au delà de l’aspect gadget, doit on y voir là une différence de mentalité ? Ici on défend son « affiliation » universitaire avec fierté. Porter un t-shirt au nom de son université, c’est montrer qu’on est fier de la représenter. C’est aussi un signe de reconnaissance.

      En France, ce type de produits dérivés est encore peu courant. L’un des pionniers est Sciences Po (même si on préfère se rappeler de Sciences Po pour d’autres types d’innovation !). Son directeur, Richards Descoings, donne même de sa personne en posant sur le site de la boutique Sciences Po avec une peluche siglée aux couleurs de son institution sur l’épaule.

      Le Trefle Dauphine

      Dauphine a une boutique plutôt bien fournie elle aussi, qui vend même des trèfles à 4 feuilles pour les étudiants qui veulent mettre toutes les chances de leur côté pour les partiels, j’imagine ! La Sorbonne, avec son « brand name » sans équivalent, a aussi ouvert sa boutique.

      Pourquoi développer un sentiment d’appartenance ? La réponse est simple : la recherche en psychologie sociale (1) suggère que plus une organisation suscite le sentiment d’appartenance plus elle est attractive. D’autres travaux (2) ont aussi démontré qu’une plus forte identification à son « alma mater » augmentait les chances de conseiller son université autour de soi, de prendre des fonctions au sein de cette même université, mais aussi et surtout de contribuer à son financement. Sans doute un élément à retenir à l’heure ou les universités et grandes écoles courent après leurs diplômés pour lever des fonds pour leurs fondations.

      (1) Voir Dutton, Dukerich et Harquail (1994), Adler et Adler (1988)

      (2) Voir Mael et Ashforth (1992)

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      Thomas Roulet

      Ah bon ? On fait de la recherche dans les “business schools” ?

      Quand j’évoque mon statut de doctorant dans une école de commerce, il m’arrive relativement souvent de susciter l’étonnement voir la circonspection. « Ah bon, il y a des doctorants en école de commerce ? On y fait vraiment de la recherche ? Ou juste du conseil à moindre frais ? ». Si la question m’est moins souvent posée aux Etats-Unis, c’est qu’il y a une bonne raison : la tradition scientifique dans les « business schools » américaines est un peu plus ancienne qu’en France.

      Les écoles françaises ne se sont vraiment intéressées à la recherche académique qu’il y a quelques années, à la fois sous la pression croissante des organismes d’accréditations internationales, mais aussi des classements. Le classement des MBA du Financial Times, par exemple, donne une place prépondérante aux performances des écoles en termes de recherche, en comptabilisant le nombre de publications de chaque école dans une liste des meilleures revues académiques (la fameuse liste « FT 45 »).

      Du coup, les grandes écoles de commerce françaises ont investi d’importants moyens pour rattraper leur retard par rapport aux universités – dont les UFR de sciences de gestion ont une plus longue tradition de la recherche – et rester compétitives par rapport à leurs homologues anglo-saxonnes, notamment en termes de recrutement de professeurs (il suffit pour s’en convaincre de jeter un coup d’oeil aux profils des derniers professeurs ayant rejoint l’école supérieure de commerce de Rouen).

      La recherche dans les business schools est souvent remise en cause. En premier lieu, beaucoup ont tendance à penser d’une part qu’elle n’a rien de scientifique, et d’autre part que son seul objectif est de permettre aux entreprises de faire encore plus de profits.

      Il suffit de se pencher d’un peu plus près sur les travaux des professeurs d’un côté ou de l’autre de l’Atlantique, pour comprendre que la recherche produite dans les business schools est un formidable moteur de l’avancée des sciences sociales. Car ce sont bien des contributions majeures aux sciences sociales liées à l’étude des comportements organisationnels (économie, sociologie, psychologie) qui sont produites dans l’enceinte des business schools, et pas seulement dans une pure perspective instrumentale, comme on pourrait le penser. Ici à Columbia, plusieurs professeurs de management sont reconnus internationalement pour leurs contributions à la sociologie des organisations, à la psychologie, ou à la microéconomie, à travers leurs publications dans les revues les plus prestigieuses dans ces champs de recherche. J’aurais l’occasion de revenir plus en détail sur ce sujet dans un prochain billet.

      Par ailleurs, aussi bien en France qu’aux Etats Unis, la recherche est souvent accusée de ponctionner beaucoup de moyens et de ne servir ni aux entreprises, qui bien souvent la finance (parce qu’elle n’est pas suffisamment appliquée à leurs problèmes) ni aux étudiants. Une récente étude menée aux Etats Unis (bien que scientifiquement perfectible, j’en conviens) montre comment la recherche dans les business schools est utile et bénéficie aux étudiants de MBA, en termes de richesse de la formation mais aussi de salaires de sortie. En effet, la recherche n’a pas seulement un effet positif sur les classements mais aussi très généralement sur le rayonnement des écoles et sur leur proximité avec les entreprises.

      De même, en France, nos écoles de commerce, en particulier les plus petites sont hésitantes sur la conduite à tenir, comme le démontre les propos du directeur de Sup de Co Amiens en janvier dernier : « Imposer aux cinq meilleures écoles de commerce de faire de la recherche de haut niveau pour améliorer les connaissances, c’est une bonne chose. Mais l’imposer à toutes, c’est absurde ! ». Plusieurs écoles qui avaient tenté de faire progresser leur performance en termes de recherche hésitent maintenant à changer leur fusil d’épaule (quand ce n’est pas déjà fait). La recherche va-t-elle rester une priorité de nos ESC ? Ou se limiter aux écoles ayant le plus de moyens ? Seul l’avenir nous le dira… De mon côté, préparez vous à me voir défendre farouchement sur ce blog l’émergence d’une culture scientifique dans nos écoles de commerce…

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      Thomas Roulet

      Frais de scolarité : entre la France et les Etats-Unis, un océan nous sépare ?

      S’il y a un bien un sujet pour lequel les universités américaines sont régulièrement citées en France, c’est bien l’épineux problème des frais de scolarité.

      Le débat a été particulièrement stimulé cet été par la publication du rapport de Pierre-André Chiappori, professeur d’économie à Columbia University, pour l’Institut de l’Entreprise, sur le financement de l’enseignement supérieur par le secteur privé. Second coup de tonnerre, c’est cette fois-ci Terra Nova, think tank réputé proche du PS, qui propose un triplement des droits de scolarité en licence, et un quadruplement en master et doctorat.

      Si le rapport de Pierre-André Chiappori, souligne l’importance du financement par les entreprises et les premiers pas faits en France notamment via les fondations, il appelle surtout à « lever le tabou des frais d’inscriptions ». Il souligne que la gratuité des frais d’inscription bénéficie principalement aux enfants des classes moyennes supérieures, et qu’aux Etats-Unis, les frais d’inscription, via une logique redistributive, permettent aux plus démunis d’accéder à l’université tandis que les plus aisés mettent la main à la poche (le rapport évalue à 1/3 du total brut des frais de scolarité, les sommes redistribuées aux étudiants nécessiteux). La proposition se révèle assez proche des idées de Terra Nova qui propose d’allouer les fonds générés par l’augmentation des droits de scolarité à une allocation étudiante.

      Le système suggéré ici n’est ni plus ni moins que le système de modulation des frais de scolarité mis en place à Sciences Po par Richards Descoings. Les droits de scolarité varient de 0 à 9300 € pour la licence et de 0 à 13000 € pour le master en fonction de l’ensemble des revenus déclarés et de la taille des foyers. Ces sommes permettent entre autres de financer des bourses pour les élèves les plus défavorisés. L’inflation de ces frais n’est pas négligeable, puisque le plafond des frais de scolarité s’élevait à 4000 € quand la modulation a été mise en place en 2005 ! A l’époque le grand jeu parmi certains étudiants était d’ailleurs de se faire détacher du foyer fiscal de ses parents pour éviter le couperet !

      Ici aux Etats-Unis, dire qu’une inscription à la Sorbonne (seule université dont la marque et l’histoire sont parvenus à traverser l’Atlantique) coûte moins de 500 € est le meilleur moyen de susciter l’étonnement chez son interlocuteur, comme le prouve ce récent papier d’une journaliste de Forbes, enthousiaste quant à la bonne affaire que représente le fait d’étudier en France.

      Si le débat reste ouvert (et personnellement je compte bien sur cette année pour me faire une idée sur la question), un des principaux obstacles à une éventuelle hausse des droits de scolarité, comme le souligne le Président de Paris VII dans son commentaire du rapport de Pierre-André Chiappori, est l’opposition des syndicats étudiants, comme nous le rappelle le palmarès annuel des frais d’inscription illégaux de l’UNEF.

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      Thomas Roulet

      Tout savoir sur les bourses Fulbright pour financer vos études aux US : les conseils… d’un recalé !

      Comment financer des études (bachelor, master, doctorat) ou un séjour de recherche aux Etats-Unis (pendant ou après votre doctorat)? Si vous vous posez cette question vous avez sans doute déjà entendu parler de la bourse Fulbright.

      Bien que recalé, j’ai eu l’occasion de participer au processus de sélection, et j’ai constaté qu’il y avait relativement peu d’informations disponibles sur internet. Sur la base de mon expérience et de mes discussions avec des lauréats avant et après le processus, je vais essayer d’éclairer un peu votre lanterne… afin que vous puissiez réussir là ou j’ai échoué !

      • Quelques éléments de contexte

      Le programme Fulbright a été créé aux Etats-Unis au lendemain de la seconde guerre mondiale par le sénateur qui lui a donné son nom : J. William Fulbright. Très symboliquement, l’idée était de financer un programme d’échange d’étudiants et de professeurs grâce aux revenus rapportés par la vente du surplus d’armes.

      Fulbright est perçu aux Etats-Unis comme un « effort diplomatique » permettant à l’Oncle Sam de faire la promotion de son système éducatif, de ses universités, et plus généralement de sa culture, en attirant les étudiants étrangers les plus brillants (« Bringing the world’s finest minds on U.S. campuses » comme le dit leur site). Une fois ces étudiants étrangers retournés dans leur pays d’origine, on suppose qu’ils y occuperont des postes clés, et pourront à leur tour se faire les ambassadeurs de la culture américaine. La bourse Fulbright est aussi proposée aux étudiants et chercheurs américains pour partir à l’étranger.

      La bourse Fulbright est non seulement un financement mais aussi un label extrêmement prestigieux aux Etats-Unis : c’est une marque de reconnaissance, qui rappelle que le lauréat Fulbright a été sélectionné parmi les meilleurs de son pays d’origine.

      • La bourse Fulbright en France

      Comment la bourse est-elle administrée ? Elle est gérée dans chaque pays par une commission bi-partite. C’est notamment le cas en France où la Commission Franco-Américaine en a la charge.

      En plus de la bourse Fulbright, la comission Franco-Américaine gère une partie du processus de candidature pour d’autres financements issus de fondations privées. Généralement le processus d’application vous permet de candidater à ces bourses (parfois réservées à des profils très spécifiques) en même temps qu’au programme Fulbright.

      La bourse s’adresse à la fois à des étudiants au niveau master (3 ans ou plus après le bac) ou doctorat, qu’à des doctorants ou chercheurs en France souhaitant effectuer une période de recherche à l’étranger. Ce sont cependant 3 processus de candidature distincts avec des dates limites différentes. Attention, il est vital de s’y prendre extrêmement tôt ! La deadline pour les bourses master et doctorat est généralement fixée au 1er décembre de l’année précédent votre entrée dans la formation visée. Les chercheurs ont un peu plus de temps (jusqu’à février). Autant dire qu’il faut s’y prendre une bonne année en avance, bien avant d’avoir ses résultats d’admission. Les lettres d’admission ou d’invitation peuvent être transmises après la deadline. Comme vous le verrez, avoir un projet très précis est pourtant crucial pour décrocher la Fulbright.

      Attention, les bi-nationaux et les étudiants déjà aux Etats-Unis ne peuvent candidater pour la bourse Fulbright. A noter aussi : théoriquement les bourses ne sont pas accordées sur critères de ressources mais uniquement au mérite.

      Le montant est d’environ $20 000 pour les masters et doctorats (pas de quoi financer l’intégralité de vos frais de scolarité dans la plupart des cas) et $10 000 pour les doctorants en période d’échange, plus le paiement du billet d’avion. Les lauréats sont aussi accompagnés dans leurs démarches d’obtention du visa. Il y a des bourses accordées dans tous les domaines, mais attention, ce sont parfois des programmes spécifiques pour les sciences dures.

      N’oubliez pas que via Fulbright vous pouvez aussi candidater pour les bourses de certaines fondations privées. Ainsi si vous candidatez à Harvard, votre dossier pourra aussi être transmis au Harvard Club de France et à la Fondation Sachs qui financent de nombreuses bourses pour étudiants en master ou doctorat (qui peuvent être parfois beaucoup plus généreuses que les bourses Fulbright classiques). Autres financements qui bénéficient de « l’infrastructure Fulbright » (la commission leur transmet votre dossier papier pour leur processus d’admissibilité) : la bourse George Lurcy (sciences sociales et artistes), la bourse Leonora Lindsley (accordée à des descendants de résistants, mais n’est semble-t-il pas accessible tous les ans), la bourse Monahan (pour les sciences exactes), et la bourse Herbert Smith (pour les étudiants en LLM).

      Une fois l’admissibilité passée ces fondations ont leur propre processus d’admission, et vous feront donc passer un entretien différent de celui de la commission Franco-Américaine. Le processus de sélection est laissé à l’initiative de ces fondations, et peut paraître parfois relativement opaque en ce qui concerne les critères de sélection et le type de candidat recherché.

      Enfin la commission Franco-Américaine gère un programme d’assistants de français dans les universités, lycées, et collèges américains : il vous permet d’aller enseigner le français aux Etats-Unis tous frais payés. Une bonne occasion d’améliorer son anglais et de vivre une expérience probablement très enrichissante.

      Le processus de sélection et d’admission pour la bourse Fulbright

      Entrons maintenant dans le vif du sujet. Comment se passe l’admission et la sélection des candidats ? Je me concentre ici sur la procédure pour le financement de master, doctorat et de séjour de recherche pour doctorants.

      Tout d’abord, il va vous falloir remplir un énorme dossier. A ma connaissance il semble qu’une majorité des candidats soit invitée à l’entretien d’admission, qui est donc l’étape la plus déterminante.

      1- Le dossier

      Le dossier se remplit en ligne. Les parties qui vous prendront le plus de temps sont sans conteste les deux « essays ». L’un concerne vos objectifs d’études ou de recherche (Pourquoi souhaitez vous vous spécialiser dans ce domaine ? Avec quel objectif ? Pourquoi cette université ? Ou si vous êtes doctorant postulant pour des séjours de recherche à l’étranger : quel est votre sujet de thèse ? votre projet de recherche ? Comment comptez vous le mener à bien ? Avec qui et pourquoi dans cette université ?). On s’attend à environ 2 ou 3 pages, le double pour un séjour de recherche. Le second est un « personal statement » : les étudiants familiers des procédures d’admission dans les universités américaines connaissent généralement bien cet élément du dossier. En substance, il s’agit de vous vendre en 3 ou 4 pages : quelles sont les expériences, les éléments de votre cursus, les passions, les projets qui font de vous un candidat qui sort du lot. Si vous en avez la possibilité, n’oubliez pas de faire relire vos textes par des anglophones afin d’éviter toutes fautes et erreurs grammaticales qui pourraient faire mauvais genre !

      Il faut aussi inclure dans votre candidature un CV détaillé, des transcripts (vos relevés de notes) de toutes les institutions dans lesquelles vous avez étudié, ainsi que 3 lettres de recommandations. Difficile de savoir quel est le poids des lettres de recommandation : d’excellentes lettres de recommandations ne sont une condition ni nécessaire ni suffisante pour décrocher la bourse, mais elles peuvent peser dans la balance. Si vous en avez la possibilité, mixez lettres de recommandation académiques (de vos professeurs) et professionnelles (collègues, supérieurs, etc.). Les lettres peuvent être remplies online (vous avez alors à spécifier les personnes qui auront à remplir les recommandations, et celle-ci recevront un email les appelant à se rendre sur le site) ou envoyées par courrier à la commission, directement par leurs auteurs. Là aussi, il faut avoir pris beaucoup d’avance, car vous aurez peut être à relancer vos interlocuteurs pour ne pas qu’ils oublient de remplir le formulaire en ligne (on est averti lorsqu’une lettre de recommandation n’a pas encore été remplie) ou d’envoyer leur courrier !

      Vous aurez aussi besoin de fournir vos résultats aux tests d’admission standardisés que vous devrez de toute façon passer pour vos candidatures dans les universités américaines (TOEFL ou autre test d’anglais standard + GMAT ou GRE)

      2- L’entretien

      Après le dossier vient l’entretien, d’une durée d’environ 20 minutes, au siège de la commission Franco-Américaine à deux pas du Trocadéro. Vous aurez généralement en face de vous le directeur de la commission Franco-Américaine, principale personne à convaincre, ainsi que 2 anciens lauréats Fulbright, généralement ayant suivi un cursus proche du votre ou étant dans votre champ de recherche (ou assimilé).

      En ce qui me concerne, je postulais pour le financement d’un séjour de recherche, étant doctorant en France. Je suis passé dans un groupe de candidats « sciences sociales ». En plus du directeur de la commission, le jury était composé de deux économistes. Je ne suis pas sûr que cela soit désavantageux pour des doctorants dans d’autres domaines. Si vous faites de l’économie vous aurez au contraire des questions potentiellement précises sur le contenu de votre recherche. En ce qui me concerne, un de mes juré était surtout très intéressé par les données INSEE que j’utilisais ! Inutile d’aller trop dans le détail de vos travaux, votre public n’étant pas nécessairement spécialiste. Il faut juste convaincre le jury que vos recherches sont importantes et porteuses.

      Vous aurez sûrement des questions sur vos expériences passées et votre cursus, mais l’essentiel de l’entretien porte sur votre projet d’études ou de recherche aux Etats-Unis. C’est donc bien cet élément qui est crucial. Il faut savoir précisément pourquoi vous décidez de suivre cette formation aux Etats-Unis, comment cela s’articule-t-il avec votre projet professionnel et comment cela peut vous aider à atteindre vos objectifs. Ca peut être un exercice particulièrement difficile si vous n’avez pas encore reçu de lettre d’admission.

      De même pour les doctorants postulant pour le financement d’un séjour de recherche, il est spécifié dans la FAQ qu’il n’est pas nécessaire d’avoir une lettre d’invitation avant courant mars. Dans les faits pourtant, il est indispensable d’avoir un projet bien précis et fixé lors de l’entretien, sous peine d’être recalé. En ce qui me concerne, c’est là ou j’ai pêché : au moment de l’entretien, j’étais en discussion avec plusieurs contacts dans des universités américaines, mais je n’étais pas encore fixé sur le projet exact sur lequel j’allais travailler. J’ai eu ma lettre d’invitation début avril (donc pas si longtemps après l’entretien) et je l’ai immédiatement transmise à la commission, mais il était déjà trop tard pour convaincre le jury (j’avais en somme déjà été disqualifié par le manque de précisions concernant mon séjour de recherche).

      J’insiste donc, la précision du projet (pour un doctorant en séjour de recherche : université d’accueil, contenu du projet, professeur accueillant, retombées pour votre thèse / pour un étudiant candidat à un programme diplômant : la matière, le programme, l’université d’accueil, votre projet professionnel après la formation) est cruciale !

      Ensuite, vous n’avez plus qu’à croiser les doigts jusqu’à fin avril, date à laquelle vous êtes censé recevoir la lettre d’acceptation ou de refus, par courrier. Mon conseil est d’avoir en parallèle cherché d’autres sources de financement au cas où la réponse de la commission serait négative (bonne chance car elles ne sont pas légions… il faudra donc frapper à toutes les portes).

      J’espère que ces informations vous auront été utiles et je vous souhaite très sincèrement de réussir là ou j’ai échoué ! N’hésitez pas à poser vos questions et partager vos expériences dans les commentaires.

      P.S. Pour plus de détails sur les formations aux Etats-Unis :

      En plus de gérer, la bourse Fulbright, la commission Franco-Américaine peut aussi vous conseiller et vous aiguiller concernant les démarches à suivre si vous envisagez d’étudier aux Etats-Unis via le centre Education USA. Compte tenu des différences avec le système français, ces conseils ne sont pas de trop et peuvent être particulièrement utiles pour construire un projet d’études dans une université américaine. Les conseillères de la commission reçoivent individuellement et fournissent donc des conseils personnalisés.

      Quelques liens utiles:

      Liste des programmes Fulbright

      Autres bourses gérées par la commission Franco-Américaine

      Liste des derniers lauréats, si vous voulez jeter un oeil à leur profil

      Campus Channel a aussi réalisé deux vidéos extrêmement instructives avec la commission Franco-Américaine.

      Une interview d’une lauréate et du directeur de la commission concernant les financements Fulbright avec de nombreuses informations utiles :

      Le REPLAY du Programme FULBRIGHT from CAMPUS-CHANNEL on Vimeo.

      Une interview des conseillères de la commission sur les études aux USA :

      Le direct de la COMMISSION FRANCO-AMERICAINE sur CAMPUS-CHANNEL ! from CAMPUS-CHANNEL on Vimeo.