La France en panne de convention d’effort pour cause idéologique

 

Si nous avons les meilleures écoles, pourquoi les entreprises françaises ne sont-elles pas plus performantes? 

Nous avons parmi les meilleures institutions internationales d’enseignement du management, (voir blog précédent) comme le confirme régulièrement les classements du Financial Times, nous avons suivi les recommandations de Jean-Jacques Servan-Schreiber du « Défi américain », mais nos entreprises ne sont pas toujours les plus performantes, même si nous avons quelques champions mondiaux dans des domaines de haute technologie, des transports ou dans le secteur des services ou de l’énergie.

Il faut cependant aller un cran plus loin dans les classements du Financial Times. Les écoles de management sont excellentes en formation initiale, mais elles sont globalement moins bien classées en Executive Education qui est l’activité en étroit contact avec les entreprises : Executive MBA, et Customised programmes.

Il ne suffit pas d’avoir de bons jeunes diplômés financiers ou marketers, ni même d’excellents chercheurs et ingénieurs. Il faut aussi un environnement favorable et des organisations appropriées.

C’est le principe de la double boucle cher à quelques auteurs américains  du courant de la sociologie des organisations.

En quelques mots toute action s’inscrit dans une première boucle action-effet-rétroaction, comme on en retrouve dans les protocoles  circulaires « Plan-Do-Check- Act »  dans l’industrie.

Mais cette première boucle s’inscrit, à son tour, dans une deuxième boucle organisationnelle, ou environnementale, qui peut ou non faciliter la mise en œuvre de cette première boucle.

A  trop négliger l’environnement spécifique de cette deuxième boucle, on peut  indéfiniment répéter la première boucle sans résultat, la deuxième boucle annulant les effets de la première.

C’est en fait ce qui se passe  dans le cas étudié. La première boucle est constituée par la mise à disposition de personnes hautement qualifiées qui vont travailler dans des entreprises qui sont elles-mêmes dans un environnement (deuxième boucle) fonctionnant essentiellement  en antagonisme de la première. Résultat : rien  ne se passe, et les acteurs, personnels et entreprises, dépités  réduisent leurs efforts ou pire s’en vont dans un environnement où la deuxième boucle est plus favorable.

Les meilleurs rameurs ne peuvent pas toujours remonter un courant fort.

Faire pousser des chênes en plein désert peut  réussir un certain temps, si on amène le terreau et l’eau, mais il sera difficile d’échapper  indéfiniment au facteur climat. En fait cette deuxième boucle se comporte comme un écosystème complet.

On pourrait d’ailleurs analyser le succès d’Equis à la création d’un écosystème favorable aux actions collectives ou individuelles : FNEGE, EFMD, AACSB, Chapitre es Ecoles de Management, EM Lyon, quelques entrepreneurs, une convention d’effort, un alignement des leaders et leurs intérêts….

Le modèle colbertiste bureaucratique français centralisé, lui, n’a pas fondamentalement changé. Et nos élites politiques ou bureaucratiques ne sont pas familières avec l’entreprise.  Cela est même souvent déconsidéré.  Il n’y a pratiquement pas de chefs d’entreprise à l’Assemblée Nationale.

Alexandre Dumas dans le Vicomte de Bragelonne nous raconte l’histoire de la rivalité entre Fouquet et  Colbert.  Le dernier a eu raison du premier avec l’aide du pouvoir, mais n’a-t-on pas besoin des deux ?

Nous formons les meilleurs élites (voir La logique de l’honneur de d’Iribarne), mais nous les mettons dans un système organisationnel  (écosystème)réglementaire obsolète et contreproductif. Nous développons un « affectio societatis » et un engagement individuel remarquable, mais il n’y a pas de convention d’effort au niveau du système bureaucratique.

Des stars isolées ne font pas une équipe. Les constats de Michel Crozier  des années 1960 n’ont pas fait bouger le système. La bureaucratie continue à créer des règlements qui entrainent la création de postes de fonctionnaires qui à leur tour créent des règlements etc…Et la règlementation a pour nature de créer de la dépendance et de  l’assistanat.

La révocation de l’Edit de Nantes -saison 4 !

Les  changements des  comportements bureaucratiques sont les plus difficiles à mettre en œuvre. La France rejoue sans cesse  le mauvais scenario de la révocation de l’édit de Nantes en chassant  ceux qui créent de la richesse sur des motifs d’idéologie, jadis croyance religieuse aujourd’hui défiance face à l’argent. Chasser les riches n’enrichit pas les pauvres. Le système fait fuir les entrepreneurs innovateurs. Nous perdons volontairement (avec l’ISF)  une partie de nos ressources et nous ne capitalisons pas sur nos valeurs comme le font nos voisins germaniques. Notre bateau France  ne cesse d’investir dans une lourde quille et non dans des voiles puissantes. Il lui faut alors beaucoup de vent pour virer et repartir.

 

Comme ceci est démontré en permanence dans les systèmes de mesure de qualité et d’accréditation comme Equis, la performance ponctuelle  exceptionnelle est parfois contre-productive. La cohérence de l’ensemble  est un meilleur signal de succès.  L’objectif est d’avoir de bons collaborateurs dans des organisations saines et dans  un écosystème favorable. Si l’un des termes manque, adieu la performance globale. Ce n’est pas politique, c’est du bon sens.

La question n’est pas de savoir si on est pour ou contre les entreprises, si on les aime ou non, ou si on aime les riches ou non.

La question est : veut-on des entreprises qui créent et maintiennent des emplois qualifiés, et  développent l’employabilité ? Si la réponse est oui, il faut alors créer l’environnement social, fiscal, réglementaire pour  que cela arrive.  Ce n’est pas une question de doctrine politique, c’est une question purement « paysanne » : «  si je veux faire pousser du blé dans mes champs, certes je ne maitrise pas la météo, mais que dois-je faire dans mon champ pour que le blé pousse le mieux possible » ? La question de doctrine vient à propos des moyens utilisés classiques ou bio, intensif ou non, OGM ou non etc..

Dans «  Le décrochage industriel » (Cohen, Buigues, Fayard 2014) les auteurs nous éclairent  sur ce sujet : le constat est clair, à partir de 1974 la politique industrielle de la France  est en déshérence.

« Le résultat paradoxal des politiques menées de 1974 à 1984 sous des gouvernements de droite et de gauche aura été de protéger la demande intérieur et le pouvoir d’achat des ménages en élevant massivement les prélèvements obligatoires, tout en laissant les entreprises industrielles affaiblies disparaître et en corrigeant par des dévaluations successives les pertes de compétitivité provoquées par des politiques macroéconomiques inadaptées »(p326).

On  ne sait pas ce que l’on veut ! On en a fini avec les grands plans industriels, mais on n’a rien mis à la place.

Les vents sont toujours contraires pour le navigateur qui ne connaît pas sa destination disait Sénèque.

Il ne s’agit pas d’être le plus brillant, il s’agit surtout d’être constant. Le capitalisme rhénan est là pour nous le rappeler.

Cohen et Buigues  nous expliquent que de 1995 à 2007, l’incohérence économique institutionnalisée poursuit ses ravages, avec notamment  l’effet des trente-cinq heures, l’extension de l’état providence « ont laissé s’installer un différentiel de compétitivité avec son puissant voisin »(p331).

Plus loin les auteurs formulent des propositions destinées à recréer un environnement favorable aux entreprises et à la création d’emplois, comprenant un choc fiscal, un choc social, la libéralisation  du marché des biens et des services et un enjeu éducatif basé entre autres sur une revalorisation de l’apprentissage, ce que font d’ailleurs nos grandes écoles depuis près de 20 ans.

Une lueur d’espoir  dans ce tableau  bien gris. Les grandes écoles développent depuis dix ans  une pédagogie de l’entrepreneuriat qui finira bien par produire des résultats. Certes, mais à condition que nos gouvernements successifs mettent en place l’environnement approprié, d’une part et que d’autre part, le Ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche ne considère pas ces institutions qu’on nous envie comme  des objets à détruire.

Les signaux actuels qui concernent le financement de ces institutions  ne sont malheureusement pas porteurs d’espoir si l’on en juge l’évolution de la taxe d’apprentissage, de l’apprentissage lui-même et des financements consulaires.

On finira bien par perdre aussi  quelques-unes de nos belles institutions  pour des motifs idéologiques !

 

 

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