Les révolutions silencieuses de l’enseignement supérieur

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La réforme du collège fait couler beaucoup d’encre :  l’âpreté du débat donne l’impression que toute réforme dans le domaine de l’éducation est impossible sans crise et que des ajustements de nature technique deviennent vite des questions de civilisation (le latin, le grec…). C’est qu’en France, les grandes réformes doivent être muettes, souterraines pour réussir : vous pouvez réformer, mais à condition de ne pas le dire.
Pourtant, contrairement à ce que l’on entend souvent, les chosent bougent dans le monde de l’éducation en général et de l’enseignement supérieur en particulier. Trois illustrations glanées dans l’actualité de ces dernières semaines (et pour une fois, on ne parlera pas de numérique…).

Première illustration: près de 60% des diplômés des grandes écoles françaises ne sont pas issus des classes préparatoires en 2014 (cf. Le monde du 27 mai 2015). Il s’agit d’une petite révolution qu’une bonne moitié des professeurs des meilleurs établissements déplore ouvertement (ou plus discrètement), convaincus qu’ils sont que les étudiants des classes préparatoires sont (quand même !) supérieurs aux autres et oubliant au passage que si l’immense majorité de l’humanité se passe de ce système, c’est qu’il ne doit pas forcément être supérieur aux autres. Le lent chemin de l’intégration des classes préparatoires au sein des universités sur laquelle droite et gauche sont d’accords (pour des motifs différents) a commencé : elle se fait lentement (conventions avec les établissements d’enseignement supérieur voulu par la loi Fiorasso, création de classes préparatoires intégrées dans les universités par le cabinet Pécresse…) et sans publicité. On arrivera peut-être ainsi à sauver ce que ce système a de plus performant tout en renforçant l’Université qui doit accueillir les meilleurs dès le premier cycle.

Deuxième illustration: la conférence des grandes écoles (CGE) vient d’attaquer en justice l’Etat (pour la deuxième fois depuis l’été). Il s’agit, cette fois, de demander l’annulation des arrêtés de 2002 et 2014 habilitant les universités et certaines écoles d’ingénieurs à délivrer le master. L’initiative, peu commune, et qui a provoqué une réaction inhabituelle dans la forme de la Conférence des Présidents d’Université (cf. communiqué « Halte au hold up sur le Master ! » du 23 avril 2015, http://www.cpu.fr/actualite/non-au-hold-up-sur-le-master/) montre que l’enseignement supérieur va devoir un peu plus compter avec le droit et que ce secteur, assez peu judiciarisé au final, pourrait l’être davantage dans les années à venir, surtout si l’on songe aux enjeux du droit européen (si le droit de la concurrence a fait évoluer des bastions comme le rail ou le monopole de l’énergie, on peut penser qu’il provoquera à terme des évolutions dans le secteur de l’éducation). Elle montre aussi que l’Etat et les pouvoirs publics n’ont plus les moyens de contrôler les acteurs : faute d’argent public, le secteur va montrer plus d’autonomie et c’est sans doute une bonne chose.

Troisième illustration : Jérome Caby, le directeur d’une bonne école de commerce (l’Institut Commercial de Nancy) a démissionné en mars dernier. Pas parce qu’il était menacé ou en raison de résultats désastreux : on a appris le 20 mai qu’il rejoignait le groupe Laureate International en devenant directeur de l’ESCE (http://www.letudiant.fr/educpros/nominations/indiscret-jerome-caby-rejoint-l-esce.html). Interrogé par Educpro, il a indiqué que son groupe allait « peut-être racheter d’autres écoles ». Cette annonce qui intervient au moment où Studialis (24 établissements et 20 000 étudiants) est mis en vente par son propriétaire, est assez démonstrative des évolutions du marché de l’enseignement supérieur, de sa structuration et de l’intérêt nouveau pour le secteur privé.

Dans les trois cas, pas de grande réforme, mais des transformations profondes qui sont en œuvre : elles ne sont pas numériques, elles occupent relativement peu l’espace médiatique, mais il s’agit de grandes révolutions qui sont en cours. Les temps changent dans l’éducation, il va falloir s’y habituer.

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