La valeur de l’environnement d’apprentissage

Connaissez-vous Twitter ? Il s’agit d’un service de « micro-blogging » qui permet de poster des messages de 140 caractères diffusés à la communauté de ses « followers », et de recevoir ceux des personnes que l’on suit.

L’usage de Twitter pour rendre compte d’une manifestation à laquelle on assiste est de plus en plus répandu : on écoute un conférencier, et on poste en direct de courtes synthèses de ses propos ou des citations, en y ajoutant la mention de la conférence ou du colloque précédée du signe # qui, dans le jargon twittérien, s’appelle un « hashtag ».

Je ne fréquente guère les colloques, mais j’ai récemment eu le plaisir d’être invitée aux Rencontres d’Autrans (#autrans11 sur Twitter) et je me suis dit que j’allais faire comme tout le monde, c’est à dire twitter les conférences. J’ai commencé… et je me suis bientôt rendue compte que je n’écoutais plus ce qui était dit à la tribune. Manque d’habitude sans doute. Mais en me voyant à l’affût du bon mot, concentrée sur mes formulations plutôt que sur celles des conférenciers, attentive à poster des messages valorisants plutôt qu’à suivre le déroulement des explications de ceux qui s’adressaient à nous, je me suis dit que je gâchais une belle occasion. Celle d’écouter attentivement la conférence, de prendre des notes pour mieux assimiler. Bref, de faire mon boulot de participante.

Lisant régulièrement les messages des gens que je suis sur Twitter, je suis désorientée par ces comptes-rendus de colloques en direct. Les phrases tirées de leur contexte perdent une grande partie de leur sens ou, pire, risquent de provoquer de redoutables contre-sens. Mêlées au flux des autres messages (les messages s’affichent en effet par ordre d’arrivée), elles ne permettent pas d’avoir une vision globale de ce qui est en train de se passer. Elles se transforment en « bruit » et gênent la communication.

Quel est donc l’intérêt de ces comptes-rendus à la volée ? Sans doute essentiellement de montrer que le colloque est bien couvert, qu’il attire du monde et que c’est donc un événement important. C’est un relai intéressant, qui permet de ne pas oublier que désormais les interventions dans ce genre d’événements sont rapidement disponibles en ligne et incite donc à aller visiter le site sur lequel les vidéos seront déposées. Ces « live twitts » comme on dit sont des genres de post-it.

J’imagine que nombre des personnes habituées des colloques se sont également habituées à twitter en direct, et qu’elles ont là beaucoup à m’apprendre sur la manière de partager son attention entre deux tâches, écouter et rédiger pour d’autres, en même temps.

Mais ma petite expérience m’a fait penser à un sujet proche, bien plus au centre de mes préoccupations, celui de l’environnement d’apprentissage.

Un colloque peut être considéré comme un espace potentiellement riche d’apprentissages, tant grâce aux conférences qui y sont données qu’aux rencontres que l’on y fait. Jusqu’à quel point faut-il s’immerger dans son environnement d’apprentissage pour en tirer profit ? Peut-on se contenter de rester en surface ? J’avoue que cela m’est difficile. J’ai besoin de concentration pour saisir le sens et la portée de propos souvent complexes (et tant mieux), d’engagement personnel pour investir et construire les rencontres. Choses que je ne peux faire si je suis occupée à écrire, vérifier mes mails, lire ce que les collègues ont posté.

J’ai lu quelque part que les podcast éducatifs, ces enregistrements audio ou vidéo téléchargeables qu’un nombre croissants d’enseignants mettent à la disposition de leurs étudiants, étaient majoritairement utilisés par les étudiants sur appareils fixes, et pas sur un lecteur mobile. Ce qui me laisse penser qu’apprendre un cours, réviser des notions, sont perçus par les étudiants comme des tâches demandant de la concentration et un environnement spécifique. L’étudiant s’installe à sa table de travail ou à la bibliothèque, et il écoute son podcast. Il ne le fait pas (ou beaucoup moins) dans le bus, ou en sortant du cinéma. Sans doute parce qu’il prend des notes lors de l’écoute, arrête la diffusion, revient en arrière, etc. Bref, il travaille.

La question des environnements d’apprentissage me semble avoir été sous-estimée par les concepteurs de produits éducatifs mobiles, qui rêvent de nous voir apprendre l’anglais en surveillant la soupe. J’exagère un peu sans doute, mais si les occasions d’apprendre sont infinies, elles ne se concrétisent que dans le choix réalisé par l’apprenant (nous tous) de le faire, et de se mettre dans les conditions d’y parvenir.

Colloque, cours en présence ou à distance, lecture, écoute d’un podcast… autant de situations porteuses d’apprentissage qui demandent un véritable engagement personnel et une concentration qui s’accomodent mal du multi-tâches, fût-il hautement technologique et valorisé.

Qu’en pensez-vous ?

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Article du on mercredi, janvier 19th, 2011 at 16:49 dans la rubrique apprendre. Pour suivre les flux RSS de cet article : RSS 2.0 feed. Vous pouvez laisser un commentaire , ou un trackback sur votre propre site.

5 commentaires “La valeur de l’environnement d’apprentissage”

  1. Dubois dit:

    Superbe chronique ! 300% d’accord ! Vous avez totalement raison d’insister sur la nécessaire concentration dans tout apprentissage, mais aussi dans tout travail.

    Un exemple hier soir. Je veux écrire une chronique du blog, tout en écoutant la retransmission du Congrès de l’Université de Strasbourg (le Congrès : une structure créée au moment de la fusion des 3 universités de Strasbourg début 2009), retransmission postcastée (c’est cela qu’on dit ?) par la TV de l’université. Durée du congrès : près de 3 heures !

    Vraiment impossible de faire les deux : j’ai donc perdu beaucoup de temps hier soir.

    J’aime bien votre approche compétente. Peut-être, progressivement, sur EducPros, nous allons passer d’une « plateforme de blogs » à une « communauté de blogueurs », coordonnant nos chroniques. J’adorerais !

  2. christine-vaufrey dit:

    Merci Pierre pour ce commentaire laudateur ! Votre idée de communauté de blogueurs me plaît beaucoup. Ronde des blogs, blogs en échos, cadavres exquis des blogs, à l’image de ce qu’organisa Tim Burton cet hiver sur Twitter (http://tiff.net/timburton/twitter)… Au passage, un jeu de cadavre exquis sur Twitter me semble nettement plus intéressant que des bribes de comptes-rendus de colloque !

  3. un prof dit:

    Tout à fait d’accord !

    Merci d’avoir abordé cette question qui paraît triviale, mais qui me paraît fondamentale pour une meilleure pédagogie. Pédagogie innovante, crie t-on de partout ! On confond bien souvent les méthodes pour mieux apprendre avec des gadgets qui font bien bling bling dans les plaquettes et auprès des visiteurs…

  4. Jean-Marie Gilliot dit:

    lisant encore de haut en bas, j’arrive sur ce post juste après celui de « l’Internet du dimanche » (qui est donc postérieur à celui-ci). Bien.

    Allons au cœur de l’argumentation de ce post (excellent comme tout ce que je lis sur ce blog, bravo). Je suis tout à fait d’accord sur le fait que l’environnement est essentiel pour l’apprentissage. Maintenant, parlons d’activités.
    – les conférences… il y a effectivement une vraie difficulté à écouter et à twitter de concert. L’important est effectivement de continuer à suivre le discours. Mais, de mon temps, pour suivre on prenait également des notes, ce que je fais aujourd’hui souvent avec un portable. Du coup, pour moi, je prend twitter comme une prise de notes collaboratives, pas comme un objet de valorisation personnelle.
    – les écoutes, les révisions … se font effectivement dans le calme en prenant son temps. Mais là encore, quand je prend un transport en commun (train, RER …) il m’arrive souvent de lire un document (livre, cours , article …) parfois sur du papier, mais aussi sur un écran qui dans un tel environnement se doit d’être petit, mais également permettre les retours arrière, les pauses et la prise de notes. Dans certains cas, on peut y joindre le son, l’image. Certes, je ne tenterai pas de surveiller la soupe en même temps (quoique j’ai essayé et arrêté après quelques débordements).
    – et pour quand même donner une chance aux équipements mobiles, je vais me permettre d’inverser la logique de l’argumentation. Quand je bouge, j’interagis avec un environnement qui me sollicite et qui peut m’inciter à explorer un détail, à consulter une information qui m’aidera à construire ma carte mentale. Et là le post sur l’internet du dimanche est une parfaite illustration de ce phénomène, d’un apprentissage informel et continu. C’est là que réside la force des apprentissages mobiles.

    Tout à fait d’accord donc sur l’importance de l’environnement d’apprentissage, mais ne le réduisons pas. Adaptons le à l’activité, et vice versa.

  5. christine-vaufrey dit:

    Merci Jean-Marie pour ce commentaire très riche.

    Bien sûr, nous prenons tous (ou avons tous pris ?) des notes pendant les conférences et les cours. Ces notes sont destinées à notre usage personnel, ce qui n’est pas le cas des messages postés sur Twitter. Le fait d’écrire « pour d’autres », avec une audience, oblige me semble t-il à un effort de synthèse qui mobilise une bonne part de l’attention. la mienne n’est pas infinie mais encore une fois, peut-être est-ce le manque d’habitude qui m’empêche d’écouter et de twitter correctement.
    Quant aux équipements mobiles, ils me semblent idéaux dans les situations de disponibilité d’esprit, pour ajouter de l’information qui viendra nourrir la réflexion et, partant, l’apprentissage global, à moyen et long terme… Pour ma part, j’adore écouter Place de la Toile, l’émission de France Culture sur les nouvelles technos, en faisant mon repassage ! Mais il me faudrait une bonne séance « sur table » pour reprendre les références, synthétiser les apports à ma façon bref, entrer dans un processus d’apprentissage… A mon niveau (mais nous ne sommes sans doute pas tous pareils), la « première couche » d’écoute ne suffit pas à créer une dynamique d’apprentissage.

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