L’entre-soi (CCK11/3)

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Depuis quelques semaines, je me lasse des conversations convenues autour de l’usage des technologies de l’information et de la communication en éducation et, plus largement, qui doivent changer nos vies à tous les niveaux : fait politique, voisinage, commerce, culture, etc.

Non que le sujet soit épuisé (comment pourrait-il l’être, compte-tenu de la rapidité d’évolution des technologies et des usages nouveaux qui émergent chaque jour), mais il est abordé avec des arguments qui ne changent guère. La pensée évolue beaucoup moins vite que les technologies, et d’autant moins que le cercle admis à la table de l’expression publique intègre toujours, à une ou deux variables près, les mêmes personnes. Colloques, groupes sur Facebook, réseaux d’utilisateurs de Twitter : c’est le règne de l’entre-soi.

J’en étais là de mes réflexions lorsque je suis tombée, par le hasard des fils RSS et le MOOC dont je vous rabats les oreilles depuis plusieurs semaines, sur deux articles brillants qui vont dans le même sens.

Le premier a été écrit par François Guité, enseignant d’anglais et fin connaisseur des TIC en éducation, qui signe dans son blog un billet intitulé « Médias sociaux et silos« , dans lequel il dit regretter l’homogénéité des groupes qui se forment sur les médias sociaux, ce qui ne favorise ni la critique, ni la progression de la réflexion. L’unanimité semble en effet de mise dans les groupes « d’amis » et sur les « pages fans » de Facebook, ce qui est du, outre le fait que les membres préfèrent mettre de côté leurs singularités pour profiter au mieux du potentiel de réconfort et de conversation propre au groupe, au fait que le fonctionnement de Facebook privilégie « la rupture plutôt que la différence » : il est en effet beaucoup plus simple de quitter une personne ou un groupe (« je n’aime plus » pour les pages groupes, ou ôter une personne de son réseau d’amis) que d’exprimer sa divergence. On ajoutera à la suite de François Guité que le mécanisme est le même sur Twitter, d’autant plus qu’exprimer une pensée divergente et nuancée en 140 caractère n’est pas chose facile, bien moins que d’ajouter un OK ou d’effectuer un RT (retwitt) pour marquer son accord.

Ce fonctionnement en groupes homogènes et consensuels a des répercussions sur la crédibilité de l’argumentation soutenant l’accroissement d’usage des TIC en éducation, pour ne parler que de ce sujet. L’effet groupe marche ici à plein, qui transforme un individu raisonnable et familier de la pensée complexe en évangéliste forcené, se précipitant pour twitter toute manifestation relative au thème collectif (parfois avec des choses aussi passionnantes et originales que « X entre dans la salle » ou « La diversité, c’est la vie »), certain d’être lu et repris par les membres de son réseau évidemment acquis à la même cause.

Et c’est là qu’entre en scène Neil Selwyn, professeur à l’Institut d’éducation de l’Université de Londres, qui développe dans une communication intitulée The educational significance of social media – a critical perspective un raisonnement critique (mais sans jugements à l’emporte-pièce) sur l’enthousiasme parfois déconcertant de ceux qui « croient » (car il s’agit bien de cela) que le futur de l’éducation réside dans les médias sociaux et que les institutions chargées depuis des siècles de l’éducation formelle doivent compter les années qu’il leur reste à vivre.

Je vous laisse découvrir la réflexion de N. Selwyn dans son texte remarquable. Je me contente de souligner sa conclusion, qui rejoint totalement celle de François Guité : il faut arrêter de discuter juste entre nous de sujets qui ne concernent pas que nous. « Une des limites les plus claires de l’enthousiasme actuel pour les médias sociaux est la nature des débats auto-référencés, auto-définis et faisant appel à leurs propres contenus« . Ce que l’on peut poursuivre par cette phrase de F. Guité : « Tant que nous ne valoriserons pas la critique au sein de nos communautés, nous pouvons difficilement revendiquer un statut de professionnel« .

Le même mentionne d’ailleurs une étude du MIT qui suggère que les groupes sont plus créatifs quand ils doivent affronter une tâche difficile. Ce qui signifie a contrario que la pensée s’étiole quand elle ne rencontre aucune résistance.

Alors, voici une résistance de taille, que j’ai trouvée dans le dernier numéro (hiver 2011) de l’excellente revue XXI, dans un article intitulé  » Une jeunesse américaine« . Il y est question d’Hannah, à peine plus de 20 ans et « égérie du mouvement Tea Party« . Comme la plupart des jeunes de son âge et même un peu plus que la beaucoup d’entre eux, elle a grandi avec l’ordinateur et Internet : « Comme quarante mille élèves de Floride, Hannah a terminé sa scolarité chez elle, devant son écran d’ordinateur. Après une sale histoire avec une autre élève, elle avait quitté son école pour rejoindre un établissement privé. Elle a détesté, est partie suivre, de 15 à 18 ans, les cours de la Florida Virtual School, l’Ecole Virtuelle de Floride« . Et Hannah dit : « Nous sommes la génération Internet. J’ai grandi avec. La plupart d’entre nous méprisons nos parents, nous avons grandi sans eux, devant la télé et l’ordinateur. Alors, le système nous répugne. Comme toutes les générations. Mais nous, nous avons accès à plus d’informations et notre niveau de rébellion est incroyable. Nous n’avons pas de limite. Internet, c’est la liberté, tu n’as besoin de personne. C’est de l’auto-éducation sélective« .

Voilà donc une pierre, une vraie, dans le jardin des défenseurs inconditionnels des TIC. Figurez-vous que j’en fais partie. Mais je ne souhaite pas discuter constamment avec moi-même, ni exclusivement avec ceux en qui je me reconnais. J’aimerais recueillir l’opinion des non-spécialistes des TIC mais hautement concernés par les questions éducatives sur les risques de dé-socialisation, d’entre-soi mortifère, d' »auto-éducation sélective » qui n’imagine même plus ce que peut être une éducation équitable, donnant à boire « à ceux qui n’ont pas soif », comme disait Célestin Freinet. Est-il possible d’engager le débat, ici même, d’affronter ensemble la difficulté en faisant preuve de créativité, quel que soit l’avis des uns et des autres ?

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Article du on Mercredi, février 9th, 2011 at 21:56 dans la rubrique utilisation ressources numériques. Pour suivre les flux RSS de cet article : RSS 2.0 feed. Vous pouvez laisser un commentaire , ou un trackback sur votre propre site.

13 commentaires “L’entre-soi (CCK11/3)”

  1. bernard-desclaux dit:

    Donc quelques réactions.
    Je retrouve dans les propos de Guité, que je ne connais pas, un parallèle avec le livre de Antonio A. Casilli : Les liaisons numériques (Le seuil, 2010, Au fond le groupe qu’il soit dans le monde réel ou relié par le virtuel, fonctionne sur les mêmes principes. Le « moins conflictuel » est le plus utilisé.La troisième partie du livre : La force des liens numériques ».

    Quand au deuxième thème, le développement de « l’auto-… », vous pourriez visionner la conférence de Marcel Gauchet : « L’autorité, condition de l’éducation » sur la page : http://www.ac-creteil.fr/enseignements-mercredisdecreteil-videoseclairagessurlautorite.html , notamment sa dernière partie, qui affirme qu’il n’y a pas d’éducation sans autorité, une forme d’imposition. Le laisser-aller, le laisser-faire total est un abandon de l’éducation comme processus social, comme processus qui transforme un bébé en membre d’une société.

    A bientôt
    Bernard Desclaux

  2. Twitter Trackbacks for Où il est question de Le blog de Christine Vaufrey - L’entre-soi (CCK11/3) [educpros.fr] on Topsy.com dit:

    […] Où il est question de Le blog de Christine Vaufrey – L’entre-soi (CCK11/3) blog.educpros.fr/christine-vaufrey/2011/02/09/lentre-soi-cck113/ – view page – cached […]

  3. Nouvelles technologies dans l’éducation : attention à l’entre-soi, le billet de Christine Vaufrey | Etudes supérieures - Grandes Ecoles dit:

    […] Lire son billet intitulé L’entre-soi (CCK11/3) […]

  4. Pierre dit:

    Bonjour, je vous recommande l’article suivant sur les finalités (possibles) des TIC:
    « Selon Wood (1998), le recours aux technologies de l’information étendrait la logique du management scientifique du travail ou taylorisme via le contrôle de deux manières : en s’assurant que les travailleurs opèrent conformément aux règles et procédures de
    l’entreprise et en offrant une information utile à la réduction des coûts. Le contrôle technologique dépasserait même l’organisation scientifique du travail en permettant aux managers de surveiller beaucoup plus d’agents d’une manière systématique et détaillée
    grâce aux capacités d’enregistrement et d’analyse des systèmes d’information. (…) « Les SI qui traduisent, enregistrent et rendent visibles le comportement humain offrent la version actuelle de la transparence universelle avec un degré d’illumination qui dépasse ce que Jeremy Bentham aurait pu espérer », de tels systèmes pouvant « se libérer des contraintes de temps et d’espace qui existent avec les
    arrangements physiques de l’organisation ».
    http://www.escp-eap.net/conferences/marketing/2005_cp/Materiali/Paper/Fr/BOULAY.pdf
    Effrayant!

  5. christine-vaufrey dit:

    @ Pierre :
    Le sujet dont vous parlez est toujours d’actualité. Voilà ce que j’ai vu lors de la dernière biennale du design de Saint-Etienne : http://www.flickr.com/photos/christing/5220682806/ Big Brother dispose désormais de moyens considérables pour nous surveiller. D’ailleurs, savez-vous que les enregistrement de vidéo-surveillance constituent la majorité des données numériques stockées sur les serveurs du monde ?
    Il me semble que pour contenir de tels risques, il faut sortir de l’utopie du bien « naturel » associé au numérique et réfléchir ensemble, toutes catégories d’usagers confondues, aux usages souhaitables et réalistes de ces outils, qui peuvent très certainement améliorer bien des choses, y compris en éducation, mais n’ont pas réponse à tout, n’ont pas vocation à tout remplacer si nous sommes en mesure de fixer nous-mêmes les limites…

  6. Loïc dit:

    Je partage totalement les points de vue évoqués dans cet article. Enseignant-chercheur et travaillant au développement des nouvelles technos pédagogiques au sein de mon école, je pense que si les médias sociaux ont des avantages indéniables, ils n’en sont pas dépourvus de limites très importantes. En particulier, Twitter et le phénomène de retweet est, de mon point de vue, un vrai drame car assurant la diffusion de citations / auto-citations permanentes qui tournent en boucle (voir une recherche google sur un sujet apparu dans Twitter –> le nombre de retweets est parfois impressionnants).

    On rentre donc dans un monde qui pourrait évoluer vers un ultra-cloisonnement, dont l’impact négatif a d’ailleurs été montré par la crise financière et économique – de nombreux économistes avaient montré, chacun dans leur domaine d’ultra-spécialisation, que des déséquilibres existaient, mais rares furent ceux en mesure de faire les liens pour montrer à quel point ces déséquilibres étaient inter-reliés et potentiellement systémiques (ce qu’ils étaient pourtant).
    Je ne saurais que trop conseiller la lecture d’une oeuvre majeure de la Science-fiction, écrite par Asimov : le cycle de Fondation (tomes 1 à 3, les 2 derniers ayant été écrits plus de 20 après, et n’ayant pas la même densité – d’ailleurs, à l’origine, il s’agit d’une trilogie). On y voit à quel point ces phénomènes d’auto-citation ou de références encastrées dans un champ unique au-delà duquel on ne va que rarement (phénomène d’ailleurs propre à la recherche… hélas…) peut aboutir à terme à une société peu innovante, qui se sclérose progressivement pour, in fine, régresser.

    Merci pour votre blog et pour vos billets très intéressants ! :-)

  7. Collignon dit:

    Modestement, cette contribution que vous trouverez sur le site de l’Ircom au lien suivant :

    http://www.ircom.fr/documents/H%26S%20159%20janv%202011.pdf

    CE n’est pas une ambition de résoudre la question mais quelques pistes qui ramènent, je crois à quelques fondamentaux qu’il ne faut jamais oublier !

  8. Martine D dit:

    Christine, comme j’adhère ! Je like, je vais créer un groupe “Fan of Christine” sur Facebook !

  9. Vénus St-Onge dit:

    Votre billet m’a beaucoup fait réfléchir… Il a mis des mots sur ce que je n’étais pas capable d’exprimer. Je viens à peine de découvrir la portée des médias sociaux. Toutefois, depuis quelques semaines, je ressens aussi une lassitude, comme vous le dite si bien. Toute cette information disponible, c’est emballant et étourdissant à la fois. Au début, on observe, puis on veut participer nous aussi. Et alors, que fait-on? On re-tweet… Les sources d’information devenant de plus en plus nombreuses, on sélectionne effectivement celles qui nous ressemblent le plus… celles qui sont le plus susceptibles de nous donner le goût de re-gazouiller, ou même de diffuser notre matériel… Ça donne le tournis. Mais ça reste une limite que nous pouvons repousser. Après avoir lu votre billet, j’ai le goût de repenser à mon rapport avec ces réseaux sociaux (qui, de toute évidence, ne perdent rien de leur grand potentiel!). Et même si ça peut sembler à prime abord un peu ironique, je tweeterai votre billet dans l’espoir qu’il allume une lanterne quelque part semblable à la mienne… :)

  10. Le blog de Christine Vaufrey » Blog Archive » Le prof innovant est-il condamné à la solitude ? dit:

    […] d’intégrer les “acteurs éducatifs” dans leur ensemble, pour ne pas céder à l’entre-soi dont nous avons déjà […]

  11. AurelMoryu dit:

    Tout à fait d’accord, ne parler qu’entre personnes intéressées par les mêmes choses, et surtout s’y intéressant de la même manière, ne produit rien de bien vivant ni fiable. Je suis partisan de critiquer les choses que l’on aime le plus. Tweeter pour éduquer? Pas d’accord, on vaut mieux que ça. Et attention, je suis un gaga de technologie, vidéaste professionnel et blogueur. Mais il est vrai qu’on se sent à l’étroit dans tous ces retweet et cette glorification du nouveau et de l’outil… n’est-ce pas un grand défaut humain que d’oublier ses finalités et leur sens au profit de l’adoration de l’outil???

  12. AurelMoryu dit:

    C’est pour cela que je monte depuis une semaine une page « scoop » sur les tice et le web2.0 en cherchant à soulever les problématiques qui accompagnent l’utilisation de ces outils: identité numérique en danger, troubles de la concentration, surabondance d’information etc… j’espère donc que ce ne sera pas « un scoopit de plus sur les tice » mais au contraire un espace qui pose aussi les questions fondamentales et remmete en question ce que trop d’entre nous considèrent comme acquis…

    http://www.scoop.it/t/web20-fle-tice-reflexions-et-outils

  13. Le goût des autres, vers l’éducation pour tous | Jamais sans mon laptop dit:

    […] Où l’on reparle de l’entre-soi… […]

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