Des fleurs coupées, des rhizomes et des boîtes à outils (CCK11/4)

Je donne des cours dans un centre de formation aux métiers de la solidarité internationale, l’Institut Bioforce, situé à Vénissieux, dans l’agglomération lyonnaise. Comme dans la plupart des formations professionnelles qualifiantes, les programmes sont extrêmement denses (les étudiants parcourent en 8 ou 9 mois l’équivalent de deux années universitaires), et comme nombre de mes collègues, j’ai souvent le sentiment de ne pouvoir que survoler les thématiques de formation. Les étudiants pour leur part, constatant qu’ils n’auront pas le temps d’approfondir et de pratiquer nombre des techniques abordées, demandent régulièrement des « boîtes à outils », des produits prêts à l’emploi, qu’ils imaginent pourvoir utiliser tels quels dans des situations variées. La pédagogie mise en place à Bioforce valorise à l’inverse le « faire soi-même » plutôt que l’utilisation mécanique de produits pré-existants. Ce qui conduit les formateurs à insister sur les méthodes bien plus que sur les produits eux-mêmes. D’où certaines incompréhensions.

Dans le cours « Méthodes et Techniques de Formation », je privilégie donc l’élaboration d’un scénario pédagogique plutôt que l’animation de sessions, sachant que si nous avions plus de temps, nous pourrions faire les deux ! Mais en deux jours, il me semble plus efficace d’accompagner les étudiants dans la maîtrise de quelques principes de conception, sachant qu’ils ont d’autres occasions, dans le cadre de leur formation, d’acquérir des techniques d’animation de groupes.

Pourquoi exposer longuement une problématique de formation en présence dans le cadre d’un billet consacré à l’utilisation des Tice et, qui plus est, rattaché au cours sur le connectivisme que je suis depuis 5 semaines maintenant ?

Parce que la vogue de la « boîte à outils » a envahi le web, les sites rédigés par et destinés aux enseignants et formateurs en particulier. « Les cinq choses à savoir avant d’utiliser un Tableau blanc interactif » – « Dix outils réellement efficaces en formation à distance » – « Huit application pour construire une timeline« . Et j’en passe.

A quoi servent ces listes de conseils et d’outils ? A rien. Ou plutôt, comme le dit Dave Cormier, elles servent uniquement à signaler que l’on s’intéresse à un sujet. Aucune profondeur dans ces billets, juste une petite risée à la surface de l’eau. C’est d’ailleurs pour cela qu’elles ont du succès : elles sont faciles à lire et attrayantes. Elles donnent l’illusion d’avoir quelque chose de solide dans les mains, comme un tournevis ou un marteau. Mais si vous n’avez besoin ni de visser, ni de planter un clou, vous voilà bien avancés.

Ces listes peuvent être comparées à des fleurs coupées. Jolies, séduisantes, mais infiniment mortelles, en un temps très court. Comme la brassée d’iris dans le vase, les listes de conseils sont coupées de la racine de l’action. Flatteuses, ces listes ne disent rien de l’utilisation pédagogique. Elles deviennent des « idées d’outils » ou de pratiques, des simulacres d’objets conceptuels qui se fossilisent dans du discours stériles.

Car en matière de pédagogie, la pratique guide tout. Négligez-la, et vos outils sont bons à jeter au rebut. La pratique est assez peu prévisible. Les pédagogues réfléchissent depuis des siècles aux meilleures façons d’apprendre et d’enseigner. Qui a raison, qui a tort ? Chacun est roi sur son territoire, mais nul ne peut prétendre imposer ses manières de faire aux autres. La pratique pédagogique est un apprentissage situé, en interrelation étroite et obligatoire avec son environnement.

Néanmoins, la pratique pédagogique ne se réduit pas à sa partie visible. Tel l’iris qui tire sa substance d’un moignon qui, alors qu’on le croit mort, peut ressurgir à quelques mètres de là avec de nouvelles fleurs, la pratique pédagogique prend racine dans un rhizome composite de réflexion, d’expériences, d’échanges surtout, qui dans une alchimie singulière font sens pour celui accepte de ne pas avoir tous les outils dans les mains au même moment, de créer les siens avec patience, admiration pour ses modèles, écoute vigilante des apprenants et une bonne dose de créativité.

Le métier d’enseignant ou de formateur n’est ennuyeux que pour celui qui veut appliquer des recettes. Il devient l’un des métiers les plus créatifs du monde à partir du moment où l’on admet que l’on est, finalement, seul à bord devant son groupe, mais nourri de l’expérience de tous les autres et des traces visibles de cette expérience, que l’on a engrangées patiemment avec la certitude que l’humidité de l’action leur redonnerait souffle et vie, sous une forme nouvelle, peut-être inconnue, avant de nourrir à son tour l’action des autres, à condition que l’on prenne la peine de la diffuser.

Et si je dois détailler la composition du rhizome de ce billet, je dirais qu’il s’est nourri :

– de la dernière séance du MOOC sur le connectivisme, consacré aux environnements personnels d’apprentissage;

– de l’évaluation plutôt tiède de mes cours par deux groupes de stagiaires qui espéraient que je leur fournisse des boîtes à outils pour faire d’eux de parfaits formateurs en 14 heures;

– d’une agréable conversation avec le copain de ma fille, actuellement en formation de paysagiste, à propos de mes orchidées, qui sont des plantes à rhizomes.

Illustration : Wikimedia Commons / CC BY-SA 3.0

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Article du on vendredi, février 25th, 2011 at 14:19 dans la rubrique apprendre, Formation enseignants. Pour suivre les flux RSS de cet article : RSS 2.0 feed. Vous pouvez laisser un commentaire , ou un trackback sur votre propre site.

3 commentaires “Des fleurs coupées, des rhizomes et des boîtes à outils (CCK11/4)”

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