Pourquoi les profs devraient-ils aimer les livres ?

La question « aimez-vous les livres ? » n’a pas de sens. Pour s’en convaincre, il suffit de remplace le mot livre par le mot « CD ». « Aimez-vous les CD ? » Euh, ça dépend de ce qu’il y a dessus, n’est-ce pas. la Xième compilation des tubes des chanteurs français des années 70 ne me fera pas vraiment vibrer, alors que je considérerai avec curiosité le dernier opus de La Grande Sophie et que j’arracherai les yeux à celui qui voudrait me piquer Jasmine de Keith Jarrett et Charlie Haden.

Avec les livres, c’est la même chose. Il y a ceux qu’on aime, ceux qu’on trouve utiles, ceux qui attisent notre curiosité, et tout ce fatras de papier gaspillé, de titres tapageurs dont la quatrième de couverture nous plonge dans une dépression profonde.

Donc, je n’aime pas « les livres », j’aime « des livres ».

Pourtant, un étrange respect entoure les livres, et même la chose écrite. Claude Allègre qui, comme d’habitude, ne craint pas l’excès, a même écrit dans son Appel publié dans Le Point du 15 février dernier : »les enseignants doivent eux-mêmes participer à la reconquête de leur prestige. J’ai été, bien sûr, un peu malheureux de la teneur des banderoles brandies contre moi lors des manifestations – qu’avais-je fait pour mériter tant d’injures ? Mais j’ai été encore plus choqué lorsque les enseignants ont organisé des autodafés autour du livre que Luc Ferry avait écrit à leur intention pour expliciter sa vision de l’enseignement. Un enseignant qui brûle des livres n’est plus un enseignant !  »

Allons bon. Voilà Claude Allègre « choqué » non par le peu de respect que les enseignants témoignent à leur patron (dans quelle autre organisation de travail pourrait-on brûler impunément les derniers écrits du patron ?), mais parce que les enseignants brûlent des livres. Et « ce » livre représente alors « LE » livre, la chose sacrée, la châsse du savoir, le symbole de la civilisation écrite.

Quelle affaire.

Je connais beaucoup de jeunes qui n’ont jamais acheté un CD mais écoutent en revanche beaucoup de musique et sont mêmes de véritables experts dans certains genres. Ils possèdent de gigantesques bibliothèques musicales invisibles, cachées au fond de leur poche, dans un petit lecteur de fichiers MP3.

Et le texte s’est lui aussi détaché de son suport, grâce à la numérisation. On aime aujourd’hui Molière, Dos Passos, Gérard de Villiers… sans leurs oripeaux de papier (certains regretteront la pin-up ornant chaque couverture des SAS), en texte pur qui scintille dans la pénombre du bureau, sur l’écran de la tablette ou du téléphone.

Les profs n’ont donc pas à faire preuve d’un respect prétendument inhérent à leur fonction pour « les livres ». Le livre est une industrie, quand le texte est une oeuvre.

Je ne m’attache aux objets livres que lorsque j’aime le texte qui y est contenu. Je m’attache passionnément à certains textes en ligne, mais pas à mon ordinateur (ou alors, pour d’autres raisons). Mais il est vrai que je jette beaucoup plus facilement dans ma poubelle virtuelle des textes téléchargés à mauvais escient que les livres de papier dans ma poubelle en métal noir. Pourquoi ?

Le prix n’entre pas en ligne de compte. Il m’arrive d’acheter des textes numériques, et de récupérer des livres dans des bennes à ordures ou dans les rebuts des bibliothèques des amis.

De plus, les livres m’encombrent. Je ne devrais donc pas avoir de scrupule à les jeter quand leur vie chez moi est terminée.

Alors, suis-je moi aussi victime du « fétichisme du livre » dont parlait Milad Doueihi dans l’émission Place de la Toile, sur France Culture, le 9 janvier dernier ? M. Doueihi fait remarquer avec justesse que les livres, symboles aujourd’hui de la culture à laquelle tout individu (et les enseignants deux fois plus que les autres) doit le respect, sont aussi rempli de bêtises et que tous les érudits en étaient conscients dès le XVe siècle, c’est à dire dès l’invention de l’imprimerie…

Et contrairement à ce que l’on dit, selon M. Doueihi la culture numérique a toujours été une culture lettrée, en généralisant les pratiques savantes à une échele inconnue jusqu’alors. L’anthologie par exemple, qui revient en force aujourd’hui, est née de la difficulté d’accéder aux livres; aujourd’hui, elle permet d’extraire l’essentiel de la masse énorme d’écrits qui arrive jusqu’à nous par voie numérique.

Il ne faut donc pas être prisonnier d’une forme. Les terminaux numériques d’aujourd’hui permettent des accès aux textes bien plus larges et sélectifs à la fois que les bons vieux volumes. Si Luc Ferry avait envoyé sa lettre aux enseignants par courriel, on n’aurait pas vu d’autodafés. Les enseignants protestataires auraient simplement détruit le courriel en question, et n’auraient pas été « plus » ou « moins » enseignants que ceux qui ont fait un feu de joie avec du papier fraîchement imprimé. Ils n’auraient sûrement pas brûlé leurs ordinateurs. Car dans un ordinateur connecté à Internet, il y a le texte de Luc Ferry ET bien d’autres choses. Dans le livre de Luc Ferry, il y a … le texte de Luc Ferry et c’est tout.

Et vous, que préférez-vous : livre papier ou texte numérique ? Utilisez-vous les livres sur supports numériques dans vos enseignements, et qu’en disent alors vos élèves et étudiants ?

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Article du on Mercredi, mars 2nd, 2011 at 19:14 dans la rubrique culture numérique. Pour suivre les flux RSS de cet article : RSS 2.0 feed. Vous pouvez laisser un commentaire , ou un trackback sur votre propre site.

3 commentaires “Pourquoi les profs devraient-ils aimer les livres ?”

  1. Newtoon dit:

    Personnellement, et j’aimerais bien connaître l’avis des autres sur le sujet, l’ordinateur et l’internet, comme Obélix, je suis tombé dedans quand j’étais petit.

    Oui mais voilà. Après des années et années passées derrière un ordinateur, je continue largement à préférer le livre pour me cultiver en profondeur. J’ai un problème avec l’écran : j’assimile mal ce que je lis et, lorsque j’écris, je fais d’horribles fautes de syntaxe et d’orthographe.

    Tout le monde le reconnaît : on lit en diagonale sur un écran et surtout sur Internet. Les gens surfent, cliquent, zappent quoi !

    Par ailleurs, il manque une notion qui a l’air anecdotique mais qui ne l’est pas tant que cela si on regarde les études de psychologie : le toucher et l’odorat.

    Autres grands avantage du livre (ou de la revue) : il peut se feuilleter, on peut le redécouvrir en « surfant » sur les pages, des années après lecture …

    Je ne nie pas l’apport de l’ordi. Je crois tout simplement que l’écran n’est pas un bon substitut du livre. Le problème que relève des spécialistes comme Jason Lanier est qu’il a été construit ainsi, comme un remplaçant du livre. Les créateurs du web ont cruellement manqué d’imagination à ce niveau mais ce n’étaient tout simplement pas l’idée de départ : on voulait juste relier des documents (simples) entre-eux.

    Je crie haut et fort depuis longtemps que j’attends le livre numérique « feuilletable » et « annotable ». Cela pourrait être un livre « blanc » de 500 pages avec des pages électroniques qui se téléchargent en contenu.
    Ce serait déjà beaucoup mieux que ces tablettes. Cela va arriver : je patiente.

  2. christine-vaufrey dit:

    @Guillaume : vous faites le lien entre votre peu de goût pour la lecture à l’écran et vos problèmes d’écriture : pourquoi ? Y a t-il un rapport ? Voulez-vous dire que lorsque vous prenez des notes à partir d’un texte vous êtes gêné par vos erreurs et préférez donc souligner des passages dans un livre en papier ?
    Personnellement, pour lire des textes « costauds » à l’écran, j’utilise les outils de surlignage et d’annotation de Diigo. Ce site de partage de signets offre des fonctionnalités vraiment intéressantes pour personnaliser « son » texte, faire qu’il s’agit maintenant de « sa » page et pas de « la » page de tout le monde. Vous connaissez ? C’est ici : http://www.diigo.com/ En plus, on peut ajouter des commentaires et retrouver sa page des mois après la première lecture… Bon, des années, je ne sais pas, le service n’est pas encore assez ancien :-)
    Et votre idée de tablette feuilletable, j’adore :-)

  3. Françoise Grave dit:

    L’info diigo est sympa. Le livre numérique: je suis pour! Les bibliothèques numériques c’est extraordinaire! Les parents en revanche sont extrêmement réticents , les élèves pas vraiment motivés ni même malgré leur réputation de digital natives capables de trouver les lectures conseillées en ligne et de se documenter.
    La lecture numérique, c’est un apprentissage: on peut sélectionner, découvrir des univers littéraires, lire des revues, échanger avec des collègues, des écrivains, peu importe le support . Tout est question d’habitude, de préjugés. Le milieu « prof » est tellement conservateur! C’est vrai, le livre est une industrie, peu d’entre eux méritent le nom de livre.
    L »avantage est de de pouvoir lire plus, de manière diversifiée, des ebokks différents, en tout lieu sur une simple clé USB des centaines de livres à lire. Un autre espace de liberté!

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