Le socle commun, ou lorsque les racines sont plus hautes que l’arbre (cck11/5)

Au programme du MOOC sur le connectivisme la semaine dernière, la théorie de la complexité et l’approche systémique. Je me suis dit qu’il allait falloir s’accrocher, qu’avec des noms comme ça, les lectures allaient être vraiment difficiles. C’était vrai. Et encore plus vraie, la difficulté à mettre de l’ordre dans mes idées après ces nouveaux éclairages, ces coups de spot sur des objets dont je croyais avoir fait le tour.

De l’application de la théorie de la complexité au domaine éducatif, je retiens d’abord le rôle du leader, qui est de créer les conditions du changement sans décider de ce qui allait changer. Le changement est opéré par les agents, c’est à dire ceux qui ont le pouvoir d’agir et de transformer le système global, qui est donc auto-organisé.

A l’inverse, dans le système éducatif français, les leaders (inaccessibles à ceux qu’on appelle les acteurs éducatifs de base) décident des contenus des programmes, des horaires dans lesquels il faut étudier ces programmes, de ce qu’il faut impérativement retenir et savoir faire, à quel âge, dans quelle classe, etc. Cette volonté d’organisation centralisée, cette terreur de l’oubli, de l’imprévu, répond à l’ambition d’offrir la même éducation pour tous, et de limiter les risques d’inégalités dues aux performances différenciées des « agents » que sont les directeurs d’établissements et les profs (mais pas les élèves, j’y reviendrai).

Mais nous voyons tous les jours qu’en voulant contrôler le système pour le rendre uniforme d’un bout à l’autre du territoire, on l’immobilise, on l’empêche de réagir à son environnement et de transformer cet environnement dont il fait partie. Et le système meurt doucement.

L’ambiance profondément dépressive qui entoure la question éducative en France vient peut-être de là. Du froid qui gagne les membres engourdis et qui annonce la fin. Pendant ce temps les élèves, si vivants, s’échappent du système qui de toutes façons ne leur reconnaît aucun rôle d’agent, pendant qu’il en est encore temps.

Régulièrement, et encore au moment de la publication des résultats de l’enquête PISA (rapport McKinsey), les études et rapports montrent que pour faire « repartir » l’école, il faut accorder plus d’autonomie aux dispositifs locaux, et en premier lieu aux établissements. C’est à cette condition notamment que l’on parviendra à desserrer l’étau de l’emploi du temps, véritable tue-l’apprendre, qui donne à peine le temps de se mettre dans une tâche avant de vous dire qu’il faut l’arrêter.

Un autre point crucial il me semble est celui des programmes. Il paraît que tous nos écoliers doivent acquérir les compétences définies dans le Socle commun. Il faudrait alors qu’on m’explique la relation qu’il y a entre une masse obèse de savoirs purs et la construction des compétences prévues dans le socle. Le socle est si haut, si large, si pesant qu’on se demande bien ce qu’on pourrait mettre encore au-dessus. Certainement pas les capacités d’apprentissage tout au long de la vie des élèves (ah oui, je parle un peu Union européenne; pas couramment, mais je me débrouille). Car le socle ne crée pas un environnement favorable d’apprentissage, il coule une brique de béton autour des pieds des élèves.

Créer un environnement favorable aux apprentissages (individuels, forcément individuels, même s’ils grandissent dans l’interaction) signifie accepter de prendre le risque de ne pas savoir ce qu’en feront les apprenants. Mais cela signifie aussi de leur donner un rôle d’agent, de leur confier la responsabilité de leurs apprentissages. Attention : je ne dis pas « les lâcher dans la nature sans boussole ». Pas leur demander de faire Paris – Moscou à pied (un certain Napoléon a eu ce genre d’ambition, on voit ce que ça a donné) mais, selon leur âge, leur faire confiance pour aller à la boulangerie tout seuls, ou les laisser changer de bus deux fois pour aller chez le copain, ou les laisser partir en vacances en stop, même si on ne dort pas jusqu’à leur coup de fil disant qu’ils sont bien arrivés. La confiance.

Les jeunes disposent très tôt d’un environnement propice aux apprentissages : des camarades; des adultes qui ne sont jamais très loin; un ordinateur connecté à Internet. Et cet environnement, ils le gardent longtemps. Ils disposent donc d’années fastes qui vont leur permettre d’apprendre une foule de choses. Les enseignants alors peuvent indiquer des voies, fixer des directions et de grands thèmes, faciliter les premiers échanges, aider à organiser le travail des groupes, donner des feedbacks positifs aussi souvent qu’il le faut, aménager des temps nécessaires pour comprendre ses erreurs. Mais, par pitié, qu’on laisse les jeunes apprendre ! Arrêtons de leur dire ce qu’il faut apprendre, comment, en combien de temps, avec qui, mais jamais pour quoi faire, sinon avoir une bonne note.

Une application telle que Jog the web permet d’organiser des rallyes webs et surtout permet aux élèves de conserver la trace de leurs navigations tout en ajoutant des pages personnelles, le journal de leurs apprentissages. Sugata Mitra, génial pédagogue indien (ici sur TED, avec sous-titres en français), nous a appris qu’il n’était pas nécessaire de doter chaque élève d’un ordinateur, que  quatre élèves par poste constituait le nombre optimal pour faciliter les apprentissages… à condition que l’on décide d’adopter le travail collaboratif, évidemment.

On imagine alors bien comment pourraient se construire les apprentissages dans des cadres offrant un large espace d’initiative tout en étant extrêmement réactifs. C’est une peu d’ailleurs ce que nous montrent les expériences de dispositifs hybrides d’enseignement tels qu’ils se développent aux Etats-Unis par exemple, des classes qui donnent la priorité au faire, et au faire ensemble, à la prise d’initiatives et à la fierté de montrer publiquement ce que l’on a appris. Car dans ces classes, on a compris que l’on avait mieux à faire, lorsque les enseignants et les apprenants sont ensemble, que de lire un cours et de prendre des notes. Les savoirs objectivés sont disponibles sur le net, sans aucun problème. Si adultes et jeunes se retrouvent parfois, c’est pour mener des activités qu’ils ne mèneraient pas seuls. Je connais nombre d’étudiants qui estiment plus efficace de travailler seuls les cours polycopiées distribués par les enseignants universitaires, sans assister aux cours. Cela ne leur viendrait même pas à l’esprit si l’enseignant les invitait à construire quelque chose avec lui pendant le cours, plutôt que de l’écouter sans broncher.

Oui, il est temps d’abandonner les programmes monstrueux et les socles qui immobilisent les jeunes comme des statutes dans un parc abandonné. Remettons de la vie, de l’initiative et de la confiance dans notre système éducatif.

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Article du on lundi, mars 7th, 2011 at 22:08 dans la rubrique apprendre. Pour suivre les flux RSS de cet article : RSS 2.0 feed. Vous pouvez laisser un commentaire , ou un trackback sur votre propre site.

5 commentaires “Le socle commun, ou lorsque les racines sont plus hautes que l’arbre (cck11/5)”

  1. Power and Authority in network learning #cck11 « connectiv dit:

    […] Authority of teachers, of the school system, using their power to destroy children’s youth is considered a crime by The Innovative Educator. Teachers should show a way, be a guide. Authority of school officials using power to superimpose a program is killing (Et le système meurt doucement.)  education says Christine Vaufrey. […]

  2. Valérie M dit:

    Madame,
    Une fois de plus, votre réflexion trouve un écho dans mon engagement en lycée professionnel. Mais cette fois, j’ai tellement envie de réagir et sur tellement de points que je ne sais par où commencer.
    Ah si, je sais… si vous souhaitez découvrir un endroit :
    où nous combattons la déprime (des profs et des élèves)
    où le socle commun fait partie de la vie mais où le mot « socle commun » a été oublié pour ne retenir que l’extraordinaire proposition d’Edgar Morin dans son ouvrage « les sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur »,
    où le référentiel est un cadre sans être un carcan (et surtout pas un programme !)
    où nous relevons le défi d’utiliser, enfin, l’emploi du temps à des fins pédagogiques en faisant éclater le triptyque « un prof, une salle, une classe »,
    où les profs (des fous diront certains !!!) font confiance aux élèves pour apprendre, et apprennent de leurs élèves …
    Je serais ravie de vous recevoir à Fontaineroux (google map sait où c’est)
    Merci de nous faire partager vos réflexions.
    Valérie

  3. christine-vaufrey dit:

    Bonjour Valérie, Contente de vous retrouver ! Et contente que vous me fassiez mentir… Je ne doute pas un instant, au vu de vos commentaires précédents et des contenus du site que vous m’avez indiqué, que l’équipe à l »oeuvre dans votre lycée ait magnifiquement investi l’espace d’initiative qui est offert à tous les établissements pour peu qu’ils veuillent s’en saisir. J’espère qu’il y aura beaucoup d’autres enseignants indignés qui réagiront à mon billet et qui iront dans votre sens. D’ailleurs, ceux qui prennent des initiatives réagissent beaucoup plus que ceux qui se laissent abattre…
    Je vais certainement trouver un moyen de venir vous rendre visite, j’adorerais vous rencontrer ainsi que vos élèves et vos collègues. Et j’espère que votre enthousiasme remplira de la carte éducative de Fontaineroux – ou de ses semblables 🙂

  4. Valérie M dit:

    Bonsoir,
    Malheureusement, j’ai bien peur de ne pas vous faire mentir car la situation que vous décrivez est une forêt que l’arbrisseau « Fontaineroux » (et ses semblables) ne saurait cacher…
    Mon commentaire (loin d’être indigné) avait juste pour but d’évoquer le fait qu’au sein de l’Education Nationale, dans un lycée absolument banal, il pouvait être possible de pratiquer autrement dans le respect des référentiels, sans être « désobéisseurs », sans s’attirer les foudres de l’inspection (mais sans leur soutien non plus), en collaboration avec le proviseur (mais sans les impulsions nécessaires à un véritable projet d’établissement), en profitant de notre liberté pédagogique qui malheureusement risque de se perdre si nous n’en usons pas.
    La forêt est quand même archi-puissante, ces gros arbres pompent les réserves en eau et leurs ombres malmènent la croissance de cet arbrisseau qui a un peu de mal à se faire accepter. Mais rien de tel qu’une bonne équipe pédagogique pour garder le moral !
    J’espère, comme vous, que cet échange permettra de révéler d’autres expériences heureuses.
    A bientôt.
    Valérie

  5. Christine Vaufrey dit:

    @Valérie : Nous sommes bien d’accord 🙂
    Et vous avez raison : la liberté pédagogique risque de se perdre si elle n’est pas utilisée…
    Cette semaine au programme du MOOC sur le connectivisme : le pouvoir et l’autorité. Je sens que nous alons être créatifs…
    Bon courage et encore plein d’encouragements admiratifs our le travail qui se fait au lycée professionnel de Fontaineroux 🙂

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