Le plagiat est-il une arme de destruction massive ?

… Et, en tant que telle, va t-il déclencher une guerre, avant que l’on se rende compte de l’inanité du motif du déclenchement du conflit, ce dernier répondant à bien d’autres motifs ?

La guerre semble en effet bel et bien déclarée. Les universités lyonnaises utilisent le logiciel Compilatio qui détecte automatiquement les similitudes entre textes. Des acteurs publics (parfois même des personnes faisant carrière à l’université, comme le montre le cas récent de Louise Peltzer, présidente de l’université de Polynésie ou celui d’Ali Aït Abdelmalek, détaillé dans un billet de Pierre Dubois) tel un ministre allemand, un journaliste romancier français son accusés de plagiat dans leurs oeuvres. En Amérique du Nord, les cas de plagiat aboutissent régulièrement à des exclusions à vie des étudiants fautifs, voire à la déchéance de titre et de fonction d’enseignants universitaires eux aussi convaincus de plagiat.

Le plagiat semble donc bien miner la crédibilité des études universitaires et de la qualité des travaux qui y sont réalisés. Pour lutter contre ce fléau, Madame Pécresse propose (discrètement, sur une page Facebook) une « charte de déontologie sur le plagiat dans les thèses ». Si Madame Pécresse pense que cela va suffire à éradiquer le fléau et à éviter le conflit, nous pouvons lui dire aimablement qu’elle se trompe.

Mais peut-être Madame Pécresse est-elle convaincue du fait que le vrai problème ne se situe pas dans le plagiat lui-même; que le plagiat n’est qu’un symptôme d’une maladie plus grave qui touche l’université, et que c’est elle qu’il convient de soigner. La charte proposée ne serait alors qu’un placebo destiné à rassurer le malade et à masquer les vrais enjeux du conflit qui s’engage.

Si une guerre doit se déclarer en effet, ce n’est sans doute pas le plagiat en tant que pratique courante qui doit être visé, mais plutôt 1/la nature des travaux demandés aux étudiants comme preuves de leurs compétences acquises ou en cours d’acquisition; 2/le rôle de l’enseignant auprès des étudiants.

1- La nature des travaux demandés aux étudiants

La dissertation, le mémoire, manifestent du degré de maîtrise d’un sujet par l’étudiant et sa capacité à raisonner à partir d’un corpus de ressources sur ce même sujet. Les règles de la recherche, de la rédaction, du raisonnement et de la citation font partie des enseignements universitaires (peut-être pas assez tôt, surtout auprès des étudiants inscrits dans un cursus de recherche, mais c’est un autre sujet). La patience, la révérence, la ténacité, la méticulosité… sont des vertus largement valorisées par les enseignants chercheurs, qui passent le plus clair de leur existence à lire ce que d’autres ont écrit avant eux, à côté d’eux, contre eux parfois, puisque la valeur d’un chercheur se mesure à l’aulne de ses publications.

Cette discipline professionnelle heurte de plein fouet les pratiques contemporaines d’accès aux écrits des chercheurs d’une part, de valorisation des travaux que l’on estime avoir de la valeur d’autre part. Daniel Peraya, professeur à l’Unité des technologies éducatives de la Faculté de Psychologie et des Sciences de l’éducation de l’Université de Genève et qui fut membre de la commission éthique – plagiat de la même université, l’a fort bien décrit dans une intervention réalisée à l’Université de Montréal en 2009 :

« Le professeur, (…), estime que deux cultures s’opposent: celle du savoir narratif et celle du savoir scientifique. Le savoir scientifique, qui est au cœur de l’enseignement universitaire, se veut objectif, est l’apanage des spécialistes, est cumulatif et exige la neutralité éthique du chercheur. Ce type de savoir ne relève plus du lien social immédiat partagé par les membres d’une communauté qui échangent leurs connaissances.

À l’opposé, le savoir narratif tient sa légitimité dans le fait d’être rapporté et répété au sein de la communauté; toute personne qui en fait partie peut être l’instrument assurant la circulation du «savoir». Selon Daniel Peraya, le savoir des étudiants actuels, qui fréquentent les blogues et qui sont de véritables «natifs numériques», tient plus du savoir narratif pour ce qui est du processus de validation et il est difficile, dans ce contexte, de parler de plagiat« . (voir source ici).

2/ le rôle de l’enseignant auprès des étudiants

Combien de chartes, d’initiation à la recherche, de séances méthodologiques… devront-elles être mises en place, et avec quelles chances de succès, face à une culture du partage, du mixage et de la copie identique à l’original qui est prédominante sur le web ? Ne faut-il pas plutôt réfléchir à de nouveaux moyens d’évaluer les compétences des étudiants, en commençant par un encadrement plus étroit de son travail de rédaction, des évaluations partielles en cours de travail, la valorisation des présentations orales… Bref, ne faut-il pas aujourd’hui considérer que la connaissance objectivée est sur la toile, qu’il n’est pas compliqué d’y accéder, et que l’essentiel de l’effort d’apprentissage ne porte donc pas sur cette dimension (ni même sur la manière de citer ses sources) mais bien sur les activités de construction commune qu’enseignants et étudiants devraient mener ensemble dans les amphis et les salles de classe ? Et si les activités se mènent en classe, sous les yeux et avec la pleine participation de l’enseignant, il sera beaucoup plus difficile de plagier… On peut même parier que les étudiants retrouveront de la motivation pour les enseignements, puisqu’ils y auront une part active, redeviendront agents de leur apprentissage.

C’est plutôt ce combat-là qui doit être mené, qui implique la reconnaissance de la responsabilité partagée des étudiants et des enseignants dans la construction des savoirs.

Oui, la charte est bien un faux nez.

Et elle ne changera rien à la pratique qui, à mon sens, relève de la triche à l’état le plus pur, qui consiste à faire écrire ses travaux par d’autres. Il y a quelques mois, j’ai lu avec effarement un article écrit par un nègre universitaire professionnel, travaillant pour une société ayant pignon sur toile. L’article, publié dans la revue américaine The Chronicle of Higher Education et interpelant directement les enseignants, décrit de manière impitoyable à la fois les pratiques des étudiants et la cause de ces pratiques.

Et voilà que quelques jours plus tard, je tombe sur le même genre d’aveu, cette fois réalisé par un nègre universitaire français… Manifestement, les clients ne manquent pas et la rémunération pour un mémoire ou une thèse est tout à fait correcte. Et ces nègres-là savent parfaitement ne pas plagier.

Le plagiat ne semble donc être qu’une des manifestations de l’inadéquation entre les pratiques de rédaction universitaires et les pratiques sociales de partage véhiculées par la culture numérique d’une part, entre le niveau de valeur attribué aux travaux de recherche par l’université et celui que lui attribuent certains étudiants d’autre part. L’on pourra continuer longtemps à dire que les étudiants d’aujourd’hui sont des consommateurs, qu’ils ne viennent à l’université que pour en repartir avec leur diplôme, en « oubliant » seulement l’effort à fournir pour passer de l’entrée à la sortie. Mais on pourrait aussi commencer à parler honnêtement, sans langue de bois, des pratiques enseignantes et de la pédagogie universitaire. Car, franchement, s’il est plus efficace de travailler sur le polycop distribué par l’enseignant que d’aller en cours; s’il suffit de quelques heures de recherche ciblée sur Internet ou de quelques milliers d’euros pour avoir une bonne note; ça ne donne pas envie de suivre des études supérieures, seulement d’avoir les diplômes.

Alors, si la proposition de charte de Madame Pécresse doit être comprise comme un os à ronger par les foules pendant que la ministre s’occupe de la réforme de l’enseignement et des modalités d’évaluation dans les universités françaises, je la soutiendrai. Mais j’ai bien peur qu’elle lance cette idée et s’en retourne faire campagne pour les cantonales sans plus se préoccuper de la question avant qu’un nouveau scandale public ne la remette sur le haut de la pile.

A lire :

« La relation éthique-plagiat dans la réalisation des travaux personnels par les étudiants » préparé sous la direction de Michelle Bergadaa, université de Genève, 2008.

Le blog de Jean-Noël Darde, Archéologie du copier-coller, entièrement dédié aux pratiques de plagiat à l’université.

Illustration : kelli at the computer / kate mccarthy / CC BY-ND 2.0

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Article du on vendredi, mars 11th, 2011 at 17:26 dans la rubrique enseignement supérieur, utilisation ressources numériques. Pour suivre les flux RSS de cet article : RSS 2.0 feed. Vous pouvez laisser un commentaire , ou un trackback sur votre propre site.

8 commentaires “Le plagiat est-il une arme de destruction massive ?”

  1. Valérie M dit:

    Chers collègues
    Je vous propose un petit exercice d’imagination …

    Que se passera-t-il dans vos universités lorsque la cohorte des jeunes, actuellement au collège (je ne parle même pas de mes deux filles respectivement en CP et CE1 !!), qui passent leur temps à remplir des trous sur des fiches pré-écrites, entameront leurs études supérieures ?
    L’utilisation du langage et de l’écriture comme outil pour penser leur sera sans doute étrangère ! L’effort à consentir pour écrire sera pour eux quasiment insurmontable.
    Je suis assez d’accord sur le fait que ce plagiat (chez vos jeunes étudiants) n’est pas forcément révélateur d’une simple paresse mais peut-être sont-ils très démunis face à ce travail ? S’ajoute à cela, le « devoir » de réussite individuelle, personnelle, qui est suffisamment fort pour qu’ils en arrivent parfois à ce genre d’extrémité…
    L’écriture structure la pensée avant d’être un simple outil de communication et c’est en cela qu’elle est indispensable. Mais il est, effectivement, imaginable de revoir les modalités de cet exercice.
    Si vous choisissez de modifier vos pratiques d’enseignement dans ce sens, surtout n’oubliez pas d’exiger de vos collègues du collège et du lycée d’en faire autant ! Sans quoi, j’ai bien peur que vos efforts soient vains…
    Vous trouverez chez moi, un très fort soutien 😉
    A bientôt
    Valérie (enseignante en lycée)

  2. Jaap dit:

    Merci, this is a very good point you make.
    Jaap

  3. Jean-Philippe Denis dit:

    Une petite réflexion en complément… : http://0z.fr/zLbsI
    Bien à vous,
    J.-Ph.D.

  4. Gérard dit:

    j’apprécie ce je lis en ce lieu car il y va de la légitimité de ce je fais avec mes étudiants en M.T.U. Bien je m’en sente responsable ! Quand à M.T.U. j’ai essayé de lui donner un sens sinon un contenu en sachant ce que cela constitue de réfléchir sur une forme qui n’aurait pas de fond, des textes sans responsable de leur écriture, car dans le fond il s’agit bien de responsabiliser l’entrée dans la communication comme communication savante :le plagiat n’est qu’une facilité que l’on s’octroie ou un méchant procès qu’on fait à des fins autres que celle d’une communication intelligente.

  5. Emilie B. dit:

    Bonjour,
    Merci pour votre article qui nourrit les réflexions.
    Au cours mon parcours à l’université, et jusqu’à l’obtention d’un master 2, jamais je n’ai eu de cours ou d’ateliers, apprenants à faire de bonne citations, respectant l’auteur et l’ouvrage cité (ou le site). On ne m’a pas appris à faire un extrait qui reste dans la légalité et dans la déontologie. J’ai du aller moi–même me renseigner afin de savoir les règles qui doivent être respectées.
    Qu’il y ait des citations d’auteurs, cela est normal, on ne va pas tout inventer dans un mémoire ou un travail. Néanmoins je pense aussi que la question que vous soulevez va bien au delà du plagiat. Elle pointe aussi sur l’accompagnement des mémoires et des travaux de recherche.
    Les établissements d’enseignement supérieur semblent avoir trouver leurs « solutions miracles » dans les systèmes de repérage de plagiat numérique (la liste est longue mais on peut citer « compilatio ») se leurrant sur le vrai problème et le masquant par la mise en place d’une technologie. Les étudiants apprennent-ils alors à respecter les auteurs et les travaux? A écrire? Non. Ils apprennent encore à avoir peur de la sanction!
    Il y a quelques temps, j’ai lu un article sur les wikis (en anglais) : https://wiki.umn.edu/TeachingWithWikis/WikiWriting

    Ce qui m’a intéressé est la notion:

    =>d’honnêteté académique. Selon l’auteur le wiki favorise l’honnêteté académique et décourage le plagiat. Personnellement, jamais je n’avais pensé à cela et envisagé les choses comme cela mais finalement…ce n’est pas anodin dans l’univers scolaire et de l’enseignement supérieur.

    Peut-être cette honnêteté académique est à construire, oui, parce qu’elle n’existe pas actuellement.

    Pour moi, le plagiat est à replacer dans un système, un tout, et oups à y regarder de plus près : rôle de l’enseignant, rôle académique, course aux diplôme et à la réussite…

    Bref, merci de m’offrir un terrain de réflexion et d’échange qui nous permet de nous exprimer et de débattre.

  6. christine-vaufrey dit:

    @Jean-Philippe : ce qui vous arrive n’est pas banal ! Il ne me semble pas que vous soyez « plagié » au sens strict du terme malgré le fait que vous ne soyez pas nommé. Mais cette tentative de reproduction de votre cours est assez effarante dans ce qu’elle révèle : une tentative de retranscription plus ou moins fidèle de votre cours, sans la vision de l’étudiant… de bonnes notes de cours seraient sands doute plus utiles. Un enseignant de la faculté de Droit de Lyon 3 a ouvert un wiki sur lequel les étudiants déposent collectivement leurs notes de cours. Ce qui en finale donne des textes très complets, dans lesquels exemples, références et contenus principaux sont bien distingués. Et c’est l’enseignant qui coordonne… Une initiative intéressante pour éviter les piratages sauvages, non ?
    @Emilie : je suis tout à fait d’accord avec vous, le plagiat n’est qu’un symptôme, celui du manque d’accompagnement des étudiants. Non pas pour leur tenir la main, mais on ne peut en même temps réclamer le respect des règles et ne pas former au respect de ces règles. Oui également sur l’usage du wiki qui favorise l’honnêteté académique. Ce peut être un excellent instrument de préparation de thèse ou de mémoire, sur lequel interviendraient plusieurs scripteurs / rédacteurs, dont l’enseignant, à la manière des réviseurs des articles de Wikipedia (le plus célèbre des wikis…) qui n’hésitent jamais à demander aux auteurs de citer leurs sources.
    Et je ne résiste pas au plaisir de vous livrer une anecdote : il y a quelques années, inscrite en M2 Pro, j’ai eu le premier cours de ma vie sur le respect du droit d’auteur. La première heure de cours fut consacré au visionnement d’un procès… pour coups et blessures en état d’ivresse. Suivi de 200 pages de texte brut sur le droit d’auteur. Inutile de vous dire que, comme vous, j’ai du aller chercher moi-même de la documentation sur le droit d’auteur appliqué aux oeuvres numériques 🙂

  7. Jean-Philippe Denis dit:

    @Christine-vaufrey : effectivement, ma surprise a été grande ! Merci de ce que vous me rapportez des expériences de collègues qui me donnent quelques idées pour « faire avec » et éduquer plutôt que, sans cesse, tenter de « lutter contre » et réprimer, ce qui me semble nécessaire parfois mais vouer à l’échec sur la durée.
    Bien à vous.

  8. pligg.com dit:

    Le plagiat est-il une arme de destruction massive ?…

    La guerre semble en effet bel et bien déclarée. Les universités lyonnaises utilisent le logiciel Compilatio qui détecte automatiquement les similitudes entre textes. Des acteurs publics (parfois même des personnes faisant carrière à l’universi…

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