Le Mooc à deux voix et quatre mains (#cck11/6)

La rédaction de cet article est née de l’idée de confronter deux expériences d’apprentissage à distance dans deux dispositifs de Massive Online Open Course (traduction : cours en ligne ouvert et massivement distribué) : le cours « Managing Election Campaigns » de la Peer 2 Peer University et le cours « Connectivism and Connective Knowledge 2011 » de Stephen Dowes et George Siemens, offert en partenariat avec l’Université de Manitoba. Ces deux cours ont en commun d’être délivrés exclusivement en anglais et d’accueillir une cohorte multiculturelle et multilingue d’apprenants. Le cours consacré à la gestion des campagnes électorales s’est étendu sur six semaines, celui sur le connectivisme s’achève prochainement et aura duré 12 semaines.

Les rédacteurs : Tété Enyon Guemadji-Gbedemah a suivi en 2010 le cours consacré à la gestion des campagnes électorales à la P2PUniversity. Christine Vaufrey suit actuellement celui qui traite du connectivisme.

Comme nous nous connaissons bien, travaillons ensemble pour Thot Cursus et partageons nombre de centres d’intérêt liés aux nouvelles modalités d’apprentissage, nous avons décidé d’écrire cet article à quatre mains.

1- Un MOOC, est-ce vraiment utile ?

Christine : oui, sans hésiter. Le principe-même du MOOC (distribution large et ouverte, encadrement minimal, confiance dans les capacités d’apprentissage et d’organisation des participants) permet de se tester en pleine autonomie, plutôt que dans un dispositif d’étude classique (scolaire ou universitaire, avec un parcours pré-déterminé). On apprend à se mouvoir dans un environnement aux frontières mal définies puisque potentiellement, il se confond avec l’Internet tout entier… Mais dans cet espace immense, nous ne sommes pas seuls : les organisateurs fournissent des ressources de base pour commencer, et c’est la communauté des pairs qui crée finalement l’espace d’apprentissage : ressources externes, productions personnelles (blogs), conversations sur les réseaux sociaux… Nous sommes réellement acteurs de nos apprentissages, producteurs de ressources, en interaction permanente avec d’autres apprenants. Le MOOC est tout sauf solitaire.

Tété : En tant que tel le MOOC n’est utile qu’à former l’apprenant à être acteur de son apprentissage. Au-delà, il ne sert plus à grand-chose. Les contacts qui se nouent, les ressources qu’on découvre n’ont pas besoin de ce cadre pour exister. N’importe quel forum sur un réseau social pourrait offrir la même opportunité. Et l’apprenant « standard », habitué des contenus pré-mâchés, déchante vite au premier contact de ce parcours dont la stratégie pédagogique est à tout le moins imparfaite. Du point de vue de l’utilisabilité – puisqu’il me semble que c’est à cette aulne qu’il faut juger cette innovation – le MOOC ne répond à aucun des trois critères habituels : les objectifs annoncés sont difficilement atteignables sinon hors de portée ; un effort certain est requis pour suivre et se maintenir dans le fil du programme ; enfin, on est moins satisfait de la formation et de sa plus-value pédagogique que de l’expérience apportée. Néanmoins, on peut décerner au MOOC un prix de consolation pour le caractère pointu des thématiques abordées.

2- A quelles conditions ?

Christine : A condition d’être motivé et sans aucun sens de la culpabilité. Bref, d’être un apprenant libre, susceptible de s’investir beaucoup une semaine et pas du tout la suivante, en fonction de ses intérêts, goûts, rencontres et disponibilités. Le MOOC, c’est “si je veux, quand je veux”. Comme l’appétit vient en mangeant, le goût d’en savoir plus vient en apprenant et en participant.

A condition également de savoir définir soi-même ses propres objectifs d’apprentissage. Et là, nous touchons à un point essentiel : le MOOC n’est pas égalitaire et ne vise pas à construire des savoirs semblables, homogènes, chez les apprenants. En cela, j’imagine qu’il pourra difficilement intégrer les institutions éducatives publiques, qui ont malgré tout une ambition d’équité dans la distribution de la connaissance, au moins au niveau déclaratif.

Tété : Puisque l’utilité réside dans l’apprentissage d’une nouvelle façon d’apprendre, comme dit précédemment, cela entend qu’il faut une bonne dose d’engagement et d’ouverture d’esprit à ceux qui se mettent au MOOC. En d’autres termes, il n’y aura personne pour tenir la main à ceux qui vont défaillir et ce sera tant pis pour les canards boiteux à la traîne. Aussi faudrait-il s’investir à fond dans le processus même si on n’y trouve aucun plaisir : se donner du temps pour exploiter le matériel pédagogique fourni et repéré, participer aux discussions comme si tous les sujets étaient intéressants, occuper tout l’espace offert par le cours et tenir un journal de bord de son apprentissage, de préférence un blogue où s’aligneront réflexions et méta-réflexions. Il me semble que c’est à ce prix qu’on peut réussir un MOOC qui manifestement offre à l’apprenant une occasion unique de jouir d’une totale autonomie et d’être un véritable acteur de son apprentissage.

3- Pour quoi faire ?

Tété : Parce qu’il ne faut pas se priver des expériences éducatives nouvelles, le MOOC en étant une. Il faut aussi emboîter le pas à ceux qui ont déjà pris part à cette expérience, en se disant que c’est le seul moyen de se faire sa propre religion au lieu de se contenter des rétroactions à tout le moins subjectives sur cette alternative éducative. Comme apprenant ou enseignant, il faudrait naturellement saisir la première opportunité pour s’engager dans cette expérience. On y frotte et lime littéralement sa cervelle contre celle d’autrui pour tracer son chemin et pourquoi pas pour innover dans sa pratique pédagogique.

Christine : également pour l’entraînement… se contraindre à un apprentissage qui, même s’il est dénué d’obligations institutionnelles, n’en est pas moins un apprentissage structuré, rythmé dans le temps. Mais chemin faisant, avançant dans le MOOC, je réalise que je prend des libertés avec la contrainte que je m’étais imposée initialement (“3 heures par semaine au moins pour le MOOC”), et que ma consultation tant des ressources proposées par les animateurs que des productions réalisées par les inscrits est désormais intégrée à mes pratiques de veille, à tel point que je ne peux plus quantifier le temps que je passe à lire, analyser les ressources du MOOC, et à y réagir.

4- Les limites d’un MOOC

Christine : Néanmoins, le dispositif de production de ressources entièrement distribué qui a été adopté cette année par les promoteurs de ce Mooc laisse largement à désirer et empêche de tirer le meilleur parti des ressources. Comment être au courant de ce qui a été produit ? Où le trouver ? Comment réagir ? La lettre quotidienne censée synthétiser les productions des participants ne donne accès qu’aux billets de blogs créés par ces derniers, à condition qu’ils aient fourni leur fil RSS; on peut aussi consulter les messages publiés sur Twitter avec le hashtag #cck11. Mais qui a le temps et l’envie de consulter près de 100 twitts par jour pour y trouver, peut-être, la ressource qui l’intéresse ? Et ce qui manque surtout dans cette synthèse quotidienne, c’est la conversation, l’échange entre participants qui se tient sur les murs de Facebook et d’autres réseaux, dans les échanges de courriels aussi. Bref, il manque un espace de centralisation des échanges, rôle que jouait autrefois la plateforme Moodle et ses multiples forums. La distribution totale de la production et de la consultation des ressources me semble être un échec; elle empêche la grande conversation dans la mesure où nous n’avons pas de place de village sur laquelle nous rencontrer, et nous quitterons ce Mooc avec le sentiment d’en avoir manqué une partie.

Tété : Un reproche que l’on peut adresser aux cours sur la P2PU est la sous-exploitation du potentiel des technologies de l’information et de la communication. Les échanges se déroulent exclusivement sur le forum de la plate-forme qui envoie tout de même des notifications dans les boîtes électroniques des apprenants dès qu’un nouveau message est posté. Choix délibéré d’une communication en mode asynchrone, peut-être ? Mais ce choix comporte une limite, celle d’introduire une distance entre les apprenants, laquelle peut être résorbée par des classes virtuelles synchrones. Un travail collaboratif et une auto-évaluation ne seraient pas superflus. Ils renforceraient cette expérience.

L’Expérience est le meilleur maître, blog de TétéEnyon Guémadji-Gbedemah

Photo : Liverpool Street station crowd blur / David Sim / CC BY 2.0

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Article du on jeudi, mars 24th, 2011 at 19:24 dans la rubrique apprendre. Pour suivre les flux RSS de cet article : RSS 2.0 feed. Vous pouvez laisser un commentaire , ou un trackback sur votre propre site.

2 commentaires “Le Mooc à deux voix et quatre mains (#cck11/6)”

  1. Jean-Marie Gilliot dit:

    Sur le CCK11, je trouve qu’il y a une contradiction entre le regret de ne pas disposer d’une vue centralisée des échanges (à la « Moodle »), et le fait de dire que le fil twitter est trop long à lire. Si un cours est vraiment « massif », il est impossible de suivre toutes les discussions. Il est sans donc sans doute normal que des sous discussions apparaissent. Si les synthèses remontent, ce qui est vrai, je pense que l’objectif est atteint.

    Pour le dire autrement, dans un cours classique on dit parfois que 20% passe par le prof (ici l’espace partagé) et 80% de manière informelle (discussions, échanges). C’est inévitable et cela est normal en tant que processus d’appropriation par les participants. Dans un espace plus ouvert, des traces de cette partie informelle apparaissent, participant à ce qu’on appelle l’infobésité et qui participe à cette frustration humaine de ne pas pouvoir tout voir. Par ailleurs, sur un environnement type Moodle, on s’apperçoit que la majorité des échanges se déroule à l’extérieur (simplement on n’en a pas de trace).
    C’est un peu le même sentiment lorsqu’on participe à une bonne conférence, et que l’on doit choisir entre différentes présentations en parallèle, ou lorsqu’on suit certains sujets sur le web. L’effet de recommandation, de relai permet de faire ressortir des parties les plus intéressantes, sans prétendre à complétude.

    Je retiens néanmoins que l’accès à l’information devra être amélioré. l’aggrégation de flux n’étant une réponse technique que de premier niveau.

  2. Jean-Marie Gilliot dit:

    Autre point, j’ai l’impression que les objectifs des cours sont de nature assez variable dans ce type de cours. le cours « Composing free and open online educational resources » avait des objectifs très précis (trop à mon goût) alors que Stephen Dowes et George Siemens proposent plutôt des espaces de réflexion qui sont quasiment des espaces de recherche (le cours Open Course in Education Futures, avec Dave Cormier, s’articulait sur une démarche d’analyse prospective), dans lequel le déroulement se montait quasi en temps réel.

    On est encore dans une phase de découverte de ce genre de format de cours.

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