Montrer ce que l’on sait faire

Internet est un miroir déformant, notamment pour le domaine de l’éducation.

De par mon activité éditoriale pour Thot Cursus, je suis attentivement les nouvelles en ligne relatives à l’éducation, par le biais des lettres d’information, des réseaux sociaux et des sites eux-mêmes, qu’ils soient institutionnels ou personnels. Or, pour ce qui est de l’enseignement supérieur, je constate qu’en-dehors des sites institutionnels des écoles et universités françaises qui sont essentiellement des sites vitrines, la majorité des contributions traitent de ce que ce secteur d’activité n’a pas, plutôt que de ce qu’il produit. Autrement dit, les acteurs éducatifs dans leur grande majorité préfèrent se plaindre (du manque de moyens, des défauts du numérique, des errances des politiques…) plutôt que valoriser ce qu’ils savent faire. Certains comptes sur Facebook par exemple sont de longues litanies de messages et de commentaires négatifs, qui contribuent certainement à l’ambiance dépressive qui caractérise les débats actuels sur l’éducation.

Certes, tout n’est pas rose dans le domaine éducatif en France aujourd’hui. C’est d’ailleurs le cas à peu près partout, et il n’est que de consulter la presse américaine en ligne pour constater que les débats et accusations y sont encore plus virulents que chez nous, la question éducative étant d’ailleurs beaucoup plus largement traitée dans la grande presse généraliste qu’en France.

Mais sur les sites d’enseignants, d’universités et d’écoles nord-américaines, tout comme sur leurs pages dans les médias sociaux, le ton change radicalement. Tout n’est que congratulations, félicitations, témoignages laudateurs d’étudiants et de partenaires qui vantent les mérites de telle ou telle institution.

Cette propension à valoriser, jusqu’à l’excès, ses propres réalisations est un trait caractéristique des Américains, qui cultivent l’estime d’eux-mêmes depuis leur plus tendre enfance. On peut s’en moquer, mais on peut aussi laisser tomber ses idées reçues et réfléchir deux minutes à l’intérêt de changer de discours, pour passer de la plainte à la célébration de ses propres savoir-faire.

Un exemple venu du monde du développement

J’ai une amie qui a créé une ONG à Ouagadougou (Burkina-Faso) et qui a décidé de modifier sa stratégie d’approche des bailleurs : « Plutôt que d’insister sur tout ce qui nous manque et essayer d’attendrir les financeurs, je vais désormais faire comme les Américains (ce sont ses propres mots) et valoriser nos réussites. Il y va de notre fierté et de notre crédibilité« , me disait-elle lors d’un de nos récents échanges. Car, en effet, qui aurait envie de financer une organisation existant depuis plus de dix ans et qui insisterait sur ses échecs plus que sur ses réussites, laissant alors entendre que les sommes reçues depuis toutes ces années, les projets menés, les personnes impliquées, n’ont finalement servi à rien ou à pas grand’chose ? Qui a si peu d’estime de soi qu’il s’accroche à sa position de victime perpétuelle et demande de l’aide jusqu’à la fin de ses jours, tout en osant affirmer être l’acteur incontournable du changement et du progrès ? Passé le premier réflexe de compassion, donneriez-vous de l’argent de manière régulière à une organisation qui vous serine à longueur d’année que ce n’est pas assez, que le contexte a changé et qu’il faut, encore et encore, mettre la main à la poche ? Ne seriez-vous pas tenté de vous poser cette question simple : « Mais que font-ils de l’argent ? »

En éducation aussi, il se passe des choses formidables

Je ne ferai pas de comparaison mécanique entre le secteur du développement et celui de l’éducation. Cet exemple n’a pour but que de souligner la nécessité de valoriser les savoir-faire et les réalisations effectives, sans craindre de de perdre les soutiens acquis.

Car elles existent, ces excellentes réalisations éducatives, notamment dans le domaine de l’utilisation des outils numériques et du métissage des modalités d’enseignement et d’apprentissage.

L’agence de promotion du FLE m’avait invitée à participer voici quelques jours au cinquième forum pédagogique des centres de FLE (FLE = français langue étrangère). Près de 100 responsables de centres, responsables de départements, responsables pédagogiques et enseignants se sont donc retrouvés à l’Alliance française de Paris Ile de France pour échanger sur la place de l’enseignant dans les dispositifs de formation à distance. Et là, je dois dire qu’il y avait de quoi se réjouir, car de magnifiques réalisations nous ont été présentées. Alix Creuzé, de l’Institut français de Madrid (Ministère des Affaires étrangères) a notamment présenté le dispositif Vivre en Aquitaine et les cours à distance de l’Institut. Elle a signalé que cette dernière réalisation de haut niveau se finance totalement (le site Vivre en Aquitaine étant le fuit d’un partenariat avec… la région Aquitaine). Incroyable, quelqu’un qui montre l’excellence du travail de toute une équipe et qui, en plus, ne demande pas d’argent ! Martine Eisenbeis, de l’Université Lille 3, a elle aussi présenté les plateformes d’apprentissage ouvertes aux étudiants étrangers conçues et animées par son université, telles que L’Auberge (préparation au séjour en France), Actu-FLE (travail linguistique sur documents authentiques en cours de séjour) ou Cap-Univ (préparation linguistique pour suivre des cours à l’université). Dans la salle se trouvait aussi Estelle Dutto, chef de projet FLE à l’INP de Grenoble, institution qui a participé à la création l’excellente plateforme Filipé qui prépare les étudiants étrangers à suivre des cours dans le domaine des sciences et techniques.

Même si vous n’êtes pas spécialiste du FLE, courez voir ces plateformes, qui sont évidemment ouvertes. N’hésitez pas non plus à regarder les diaporamas des différentes interventions de ce forum, mis en ligne sur Le cartable connecté par Martine Dubreucq qui avait organisé cette manifestation.

En quittant le Forum, samedi vers 12.30, je me disais qu’il fallait décidément que les institutions éducatives apprennent à mieux valoriser leurs résussites sur la toile. Par exemple, tout module de formation à distance devrait être accompagné d’un module de démonstration ouvert à tous. Les enseignants devraient tenir un blog collectif professionnel, où ils rendraient compte de leurs activités (démarche très fréquente outre-Atlantique). Nombre de productions devraient également être placées sous licence Creative Commons, de manière à en faciliter la diffusion, la réutilisation et même, soyons fous, la transformation ! Certains ont bien compris que c’est en donnant que l’on reçoit; que la posture défensive, qui exprime la crainte de se voir « pillé » n’aboutit qu’à s’enfoncer dans les profondeurs obscures du web, encombrées de produits parfois magnifiques qui meurent de n’être jamais visités.

Osons montrer ce que nous savons faire. Et n’hésitez pas à me faire mentir et à me signaler tous les superbes produits d’apprentissage accessibles en ligne que je ne connais pas !

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Article du on mercredi, avril 6th, 2011 at 12:00 dans la rubrique culture numérique, enseignement supérieur. Pour suivre les flux RSS de cet article : RSS 2.0 feed. Vous pouvez laisser un commentaire , ou un trackback sur votre propre site.

9 commentaires “Montrer ce que l’on sait faire”

  1. flot dit:

    Bonjour,
    Je suis rédactrice en chef du site educpros.fr, actuellement en congé maternité. C’est avec un grand plaisir que je lis vos posts, optimistes et qui donnent envie d’en savoir plus. Je ne vous avais pas souhaité la bienvenue sur la plateforme d’educpros. Voilà qui est fait.
    Bien cordialement

  2. christine-vaufrey dit:

    @maelleflot : merci de votre message ! On se sent plutôt bien, sur Educpros 🙂 Profitez bien de votre bébé !

  3. Camille dit:

    A voir aussi les « Initiatives excellentes » 🙂 de Pierre Dubois http://blog.educpros.fr/pierredubois/tag/initiatives-excellentes/

  4. Alix dit:

    Bonjour Christine et merci de partager toutes ces informations avec nous ! Un petit rectificatif cependant, le site pédagogique « Vivre en Aquitaine » est le fruit d’un partenariat avec la région Aquitaine, contrairement au cours à distance, auto-financé. Par ailleurs, j’ai oublié d’évoquer cela pendant le forum mais cela va dans ton sens (réutilisation / transformation) : tout le développement du site « Vivre en Aquitaine » réalisé en collaboration avec nos partenaires européens, sur spip, est open-source. Si quelqu’un est intéressé par la réalisation d’un projet similaire autour d’une autre région de France ou d’ailleurs, il pourra en bénéficier. Je m’en vais maintenant lire tes autres articles.
    A bientôt,
    Alix

  5. christine-vaufrey dit:

    @Alix : contente de te voir ici ! J’ai effectué la rectification. Et effectivement, le développement ouvert du CMS est aussi une excellente chose, il est aussi important de pouvoir partager les « contenants » que les « contenus »… A très bientôt !

    @Camille : vous avez bien fait de signaler les « excellentes initiatives » recensées par Pierre, elles ne font pas toujours l’objet de ronflants appels à projets pharaoniques mais n’en sont pas moins la preuve de la créativité qui subsiste, bon gré mal gré, dans l’enseignement supérieur.

  6. Estelle dit:

    Merci Christine pour ce message et merci aux intervenants et participants du dernier forum FLE qui a été très riche et en effet une excellente occasion de (re)présenter des outils de qualité accessibles librement. Fort utile dans l’enseignement supérieur 🙂
    Une petite remarque concernant FILIPE : ce dispositif porté par l’Institut polytechnique de Grenoble (Grenoble INP) a vu le jour grâce au fort investissement des établissements du consortium et de es partenaires (http://www.e-filipe.org/partenaires.php). Et relever que FILIPE est un bel exemple de travail « interculturel » au sein de l’enseignement supérieur faisant travailler et collaborer enseignants de sciences, de FLE et acteurs TICE.

  7. christine-vaufrey dit:

    @Estelle : oui, très bel exemple de travail collectif, voire collaboratif… On en veut plus ! 🙂 Merci d’être passée par là et à très bientôt !

  8. Montrer ce que l’on sait faire | FormaVia lettre n°2 | Scoop.it dit:

    […] Montrer ce que l’on sait faire Internet est un miroir déformant, notamment pour le domaine de l’éducation. Source: blog.educpros.fr […]

  9. Sophie dit:

    Je trouve que, de manière générale, les enseignants ont pour habitude de se plaindre beaucoup et souvent. Sans vouloir me mettre à dos une profession très honorable qui a ses difficultés (la pénibilité au travail pourrait d’ailleurs les concerner), je le dit franchement: le trop grand nombre de manifs et de plaintes empêchent la population de vraiment s’intéresser et soutenir les enseignants.
    Battons nous ensemble pour l’éducation, et laissons tomber les privilèges que la profession veut garder et que d’autres n’ont jamais eu.

    Avec grand respect, voici mon message osé.

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