Comment accompagner les enseignants dans l’usage des outils numériques ?

« Comment faire boire un cheval qui n’a pas soif ? » On attribue cette phrase à Célestin Freinet, qui a trouvé là une belle image pour évoquer la tâche du maître devant les élèves contraints d’aller à l’école alors même qu’ils n’expriment aucun besoin d’apprendre ce qui leur est enseigné. La réponse de Célestin Freinet à cette question, c’est l’Education nouvelle, le projet, la collaboration entre élèves, l’objectif concret qui donne du sens aux apprentissages.

Des « chevaux », il en existe de toutes sortes, dans le monde de l’éducation et de l’enseignement. Ainsi la phrase de Freinet m’est-elle revenue en mémoire en discutant avec les responsables pédagogiques d’une école de langues, qui désespéraient de voir certains enseignants utiliser les outils numériques qui leur semblaient, de manière si évidente, tellement profitables pour préparer et poursuivre les séquences d’apprentissage en présence.

Donc, comment faire ? Et d’abord, doit-on le faire ? Oui, si l’on est en responsabilité pédagogique d’une institution d’enseignement et que l’on dispose d’arguments fondés pour justifier cet emploi des outils numériques. Oui, si l’on considère que les étudiants, eux, utilisent ces outils et qu’il est bon de retrouver son public sur son terrain. Oui enfin, si l’on observe que ses concurrents ont engagé une démarche en ce sens et en tirent des avantages en matière de visibilité, d’attractivité, et même d’efficacité pédagogique notamment au niveau du renforcement de l’engagement des étudiants et de la consolidation des apprentissages par la mise à disposition d’espaces d’application au-delà du temps de cours.

Cette question étant réglée, comment faut-il s’y prendre ? Personne n’a de réponse simple à cette question. L’obligation non justifiée est évidemment exclue; la démonstration pratique de l’intérêt de ces outils a souvent un petit parfum d’arrogance, renforçant celui qui la subit dans le sentiment de ne pas être à la hauteur (et engendrant donc des positions de retrait plus ou moins agressives) ou de ne pas être concerné, puisque « tout a bien marché sans ces outils jusqu’à maintenant ». Les formations encadrées peuvent avoir une certaine efficacité sur le coup, mais leur impact reste faible si l’enseignant n’a pas très vite derrière l’opportunité d’utiliser les outils pour lesquels il a été formé, ce qui implique qu’il ait déjà réfléchi à l’objectif pédagogique poursuivi et à la manière d’intégrer l’outil dans ses pratiques (et non pas l’inverse, car on n’utilise évidemment pas l’outil pour le plaisir de l’utiliser, mais bien parce qu’il aide à réaliser une tâche qui serait impossible ou au moins plus difficile sans lui).

Reste alors l’exemplarité, et la disponibilité. L’ouverture. Le pair à pair.

Un enseignant familier des Tice (technologies de l’information et de la communication pour l’enseignement) peut apporter une aide contextualisée à ses collègues, non seulement au niveau des habiletés techniques, mais aussi et surtout parce qu’il partage les mêmes préoccupations, le même métier que son collègue. Prendre un moment après les cours, inviter le collègue dans sa classe pour qu’il voie comment se déroule la séquence et où l’outil trouve sa place, sont des moyens simples de partager ce que l’on sait faire. Dans l’académie de Poitiers, un dispositif de ce genre a été mis en place, qui permet à des enseignants curieux de découvrir tel ou tel outil et son usage pédagogique d’être accueilli par un collègue dans sa classe. On trouvera ici le récit d’une de ces séances.

Ce dispositif ne peut fonctionner que s’il y a au moins une certaine curiosité, une demande exprimée simplement par celui qui est désireux d’apprendre quelque chose. Le cheval ici a quand même un peu soif.

Sans curiosité, sans demande formulée, l’enseignant technophile risque de demeurer longtemps seul avec ses belles habiletés. Il ira alors sur le web et intègrera une communauté en ligne où il retrouvera des pairs avec qui partager ses pratiques et ses réflexions. On constate ici que la proximité des pratiques est complètement dissociée de la proximité géographique. Et les chevaux, ignorant qu’une source se trouve tout près d’eux, continueront de ne pas avoir soif, ou à s’abreuver au même endroit que d’habitude, dont l’eau est bien un peu saumâtre, mais enfin, ça a marché jusqu’à maintenant alors pourquoi changer ?

Les échanges engagés avec de nombreux collègues à ce sujet me laissent penser que la soif ne viendra pas des outils ni même des pratiques données en exemples, mais d’un élément beaucoup plus fondamental qui sous-tend l’ensemble de l’édifice : l’envie de partager. C’est en développant le goût du partage que l’on développera le désir de demander.

Car les Tice n’ont pas réponse à tous les problèmes de gestion des classes et des apprentissages, loin de là. Et l’immense majorité des enseignants ont développé des habiletés magnifiques qu’il serait bon de faire connaître et de valoriser. Comment tel prof de langue engage t-il ses étudiants dans la pratique orale ? Comment tel prof de maths a t-il développé des compétences d’autoévaluation chez ses élèves ou ses étudiants ? Comment tel prof de littérature organise t-il le travail collaboratif ? Et tout simplement, comment tel enseignant farouche tenant du cours magistral parvient-il à captiver son auditoire deux heures durant ? C’est cette base de métier qu’il convient à mon sens de décortiquer, de mettre en avant, chez tous les enseignants du primaire, du secondaire et du supérieur avant même de songer à introduire de nouveaux outils. C’est en rétablissant le dialogue professionnel entre ceux qui travaillent au même endroit, auprès des mêmes publics, que l’on provoquera la soif d’en savoir plus, l’envie d’essayer de nouvelles choses, sans crainte de se voir jugé.

Je l’ai dit plus haut, je fonde cette réflexion sur des échanges avec des collègues, mais aussi sur l’expérience concrète de ce mécanisme de partage. J’ai à plusieurs reprises eu le plaisir de co-animer des cours avec des collègues et donc de préparer ces séquences avec eux. J’ai également développé des scénarios pédagogiques communs avec les collègues dont je partage le domaine d’enseignement. Ce n’est que du plaisir, et un sentiment très fort d’en savoir plus après qu’avant. D’être plus performante dans mon cours, grâce à l’autre. Et je sais que ce sentiment est partagé.

Pour que l’autonomie et la souveraineté du prof devant ses contenus et ses étudiants ne se transforme pas en solitude, pour que l’adoption de nouveaux outils, et des Tice en particulier, se fasse naturellement, je ne vois pas de meilleur dispositif que celui de l’apprentissage pair à pair, sur lequel je reviendrai d’ailleurs plus longuement dans un prochain billet.

Et vous, avez-vous déjà essayé ce genre de dispositif ? Qu’en avez-vous tiré ?

J’ai hâte de lire vos témoignages.

Illustration : Horse and Long Man / Jeremy Keith / CC BY 2.0

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Article du on Jeudi, mai 12th, 2011 at 23:33 dans la rubrique Formation enseignants. Pour suivre les flux RSS de cet article : RSS 2.0 feed. Vous pouvez laisser un commentaire , ou un trackback sur votre propre site.

4 commentaires “Comment accompagner les enseignants dans l’usage des outils numériques ?”

  1. MartineD dit:

    Je fais partie de cette génération de profs qui ont eu le bonheur de bénéficier de l’énergie collective d’un groupe de pairs avec quelques figures « vibrionnaires » qui nous tiraient en avant, encourageaient, inspiraient. Ces deux ou trois profs d’universités extrêmement généreux ne comptaient pas leur temps, partageaient leur trouvailles, nous proposaient d’assister à leur cours. C’était un temps où on misait vraiment sur le pédagogique, où la salle des profs avait un côté festif, les fiches pédagogiques s’accumulaient par centaines dans des classeurs bourrés où les tout jeunes profs venaient puiser. Ce temps est révolu, me dit-on, dans cette université là, mais je ne doute pas que d’autres universités ou d’autres centres connaissent ce miracle. C’est une conjonction rare entre des personnalités généreuses et énergiques, un contexte de relatif bon fonctionnement économique et une direction éclairée. La question des TICE est ici secondaire, et ce n’est pas dans les centres où on met la question des outils en avant, en vitrine, que l’on aura le plus de chance de favoriser ces échanges de pratiques de pair à pair. L’echange est inscrit dans l’histoire d’une entreprise et ne se décrète pas du jour au lendemain ou par la magie des outils.

  2. Comment accompagner les enseignants dans l’usage des outils numériques ? | FormaVia lettre n°2 | Scoop.it dit:

    […] Comment accompagner les enseignants dans l’usage des outils numériques ? “Comment faire boire un cheval qui n’a pas soif ? Source: blog.educpros.fr […]

  3. erdelcroix dit:

    J’ai été attiré par une phrase : « Comment faire boire un cheval qui n’a pas soif ? » dans le domaine de l’éducation !
    J’étais dubitatif sur les conclusions car jusqu’ici, je ne pense pas avoir réussi à partager avec les pairs en local ! Par contre, oui, j’échange par téléphone, par mail, par des rencontres IRL lors de passage d’enseignants à Lille… avec des personnes en dehors de mon quotidien d’enseignant (effet des réseaux sociaux et du « bruit » autour de moi ?).
    Sur place, soit je ressens trop souvent un rejet (je suis catalogué d’office « utilisateur des TICE », pire du web 2.0), soit ce que j’ai déjà entendu : « oui, mais tu es trop en avance :-) »
    Et là, moi qui suis à cheval sur différents domaines puisque maitre de conf. associé et donc, par là même, je ne suis pas un pur produit de l’enseignement, je fais parfois des comparaisons entre l’entreprise et le monde de l’éducation !
    En entreprise, on retrouve également cette question de Comment faire boire un cheval qui n’a pas soif ? pourtant, les réaction sont différentes… Le cheval n’a pas soif… mais boit quand même un coup pour tester le breuvage ! Le cheval peut expliquer pourquoi il ne veut pas aller s’abreuver à la source… ou timidement dire : ok, je teste pour voir comment l’intégrer à mes autres pratiques…

    Il n’y a que 2 secteurs pour des raisons différentes selon moi qui « stagnent » sur leurs positions : les politiques et les enseignants !

    Mais, dans le fond, je me pose aussi souvent cette question ! Le cheval ne cache t-il pas sa soif ? À de nombreuses reprises, dans des établissements scolaires de tout niveaux, à l’écoute des enseignants, ils sont demandeurs… mais selon leur dire n’ont ni le temps, ni les moyens de se former ! Je rapporte juste leur propos.

    Toutefois, le commentaire de Martine mets le doigt sur un autre phénomène dans la diffusion de ces nouvelles formes d’enseignement (phénomène que j’ai déjà noté à plusieurs occasions dans le cadre de l’université d’été Ludovia) : le rôle prépondérant des évangélisateurs !

    Les projets tournent, avancent, évoluent à partir du moment où une(des) personnes sont moteurs.

    Dans les entreprises, je vous rassure, c’est souvent la même chose de ce point de vue ! L’idéal étant que la direction ait compris l’intérêt et les raisons des évolutions !

    Pour les enseignants, les pressions et les injonctions diverses et variées n’ont à mon avis pas beaucoup d’effets ! N’oublions pas cette différence fondamentale que l’enseignant reste maitre de sa pédagogie !

    Le soucis n’est-il pas là aussi lorsque nous présentons différents aspects de nos travaux… : nous ne sommes plus les seuls maitres à bord de notre enseignement !

    Si je continue un peu plus loin mon raisonnement est ce que dans leur fort intérieur les enseignants n’ont pas l’impression de voir la vision de leur métier s’éloigner pour dériver vers ce que l’on pourrait appeler un coaching, qui n’est plus l’enseignement à proprement parlé de leur discipline ?

    C’est un tout… aussi quand je perçois les réactions négatives des enseignements au « cahier de compétences » dans les collèges, je me pose les mêmes questions ! Idem lorsque l’on évoque la mise en place des cahiers de texte électronique dans le Nord l’année prochaine (je sais l’académie de Lille est fortement en retard dans le domaine ;-)

    Aussi, en résumé… le cheval à certainement plus soif qu’on ne le pense ! Seulement, on n’a pas encore trouvé quelle boisson et comment lui offrir. :-)

  4. Véronique dit:

    Bonjour,
    Je me permets de vous envoyer un lien vers un article de mon blog qui, indirectement, aborde le thème de votre post et qui pourrait s’intituler : ne pas passer à côté de la soir du cheval. Cordialement.
    Lien : http://lewebpedagogique.com/aufildestice/2015/02/15/cartes-heuristiques-et-cours-de-langue-vivante-au-lycee-et-en-prepa/

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