De la célébrité, et de l’université

Je regardais l’autre soir un épisode de la série américaine Nurse Jackie ( série qui n’a pas, à ma connaissance, encore été diffusée sur une chaîne française mais que l’on trouve facilement en streaming sur Internet, sous-titrée en français), dans lequel on voit un médecin qui se réjouit d’être classé par une revue spécialisée parmi les 25 meilleurs médecins de Manhattan. Les spectateurs de la série comprennent immédiatement qu’i y a anguille sous roche, compte-tenu de la personnalité tourmentée de ce médecin hospitalier. Le secret de sa célébrité tient à deux choses : Twitter et un agent, chargé d’assurer la promotion du médecin auprès de tous ceux qui sont capables de le propulser dans les médias. On comprend donc que cet épisode de série fait pour distraire transmet, comme c’est souvent le cas aux USA, quelques messages réjouissants, dans le cas présent sur la tentation de la célébrité qui touche des gens qui devraient a priori être éloignés de cette préoccupation.

Quoi d’étonnant aux USA, où l’on voit le long des autoroutes d’immenses panneaux publicitaires vantant les mérites de telle clinique dentaire ou de chirurgie ? La santé s’y vend comme les régimes amaigrissants, les voitures… et les séries télévisées. Je me souviens notamment d’un panneau publicitaire pour une clinique pédiatrique sur lequel s’étalait la photo d’un chirurgien sortant de la salle d’opération (masque baissé, regard fatigué, sourire compassionnel, cheveux poivre-et-sel qui attestent de l’expérience…), le genre de type à qui vous confieriez votre gamin sans hésiter, quand bien même il ne serait pas malade.

Encore plus fort, si l’on en croit la série Nurse Jackie, les médecins ont donc la possibilité de prendre un agent, comme les professionnels du spectacle, pour travailler leur réputation et arracher des contrats. Beaucoup plus banal, notre jeune médecin un peu benêt de Nurse Jackie twitte à l’hôpital. Il twitte quand une infirmière lui emprunte un stylo, quand une autre le rabroue, mais aussi quand il établit un diagnostic de mucoviscidose. Le propos est évidemment humoristique mais fort bien tourné, notamment parce qu’il montre la surprise de tous ceux qui entourent le médecin twitter-addict, et qui pose les questions du respect de la vie privée d’une part, de l’éthique médicale d’autre part.

C’est américain et c’est de la fiction, bien sûr. Chez nous, cela ne risque pas d’arriver, évidemment.

De la reconnaissance de l’expertise…

Mais les médias sont les médias, et ils appliquent tous la règle qui veut que le public comprenne beaucoup mieux une situation complexe quand il peut la rapporter à un cas individuel ou quand c’est un « expert » reconnu qui la lui explique. Les experts envahissent les plateaux télévisés, les radios et les colonnes des journaux. Et là, les universitaires sont fortement sollicités. Au plus fort des mouvements de protestation en Tunisie et en Egypte, la star s’appelait Gilles Kepel, professeur à Sciences-Po Paris. A l’occasion de l’affaire DSK, les rouages de la justice américaine sont démontés par Anne Deysine, professeur à Paris X. Sur ComCampus, le blog de l’agence Campus Communication, on trouve l’analyse de cette célébrité suivie de quelques conseils aux universités qui souhaiteraient, par l’intermédiaire de leurs chercheurs stars, élargir leur notoriété. Gilles Kepel comme Anne Deysine ont leur page Facebook mais, à notre connaissance, pas de compte Twitter (à moins qu’ils ne twittent sous pseudo). Sur Facebook, ils ne font pas preuve d’une activité forcenée. Sans doute ont-ils d’autres chats à fouetter en ces périodes de fort sollicitation médiatique et, d’une manière plus générale, n’ont pas besoin des réseaux sociaux pour établir leur autorité qui se base bel et bien sur des savoirs scientifiques incontestables plus que sur des savoirs narratifs, ou ensuite seulement sur ces derniers.

… À la tentation de la célébrité rapide

C’est Jean-François Lyotard qui a le premier utilisé ces deux expressions dans son ouvrage La condition postmoderne – Rapport sur le savoir, publié en 1979. Ces termes ont fait florès et ont notamment été repris par Daniel Peraya qui y voit une clé de compréhension fondamentale du plagiat étudiant, les étudiants étant immergés dans le savoir narratif à l’oeuvre sur le web, bâti à coup de citations (plus ou moins avouées), de reprises, de commentaires sur des productions antérieures, etc. Michèle Bergadaà, qui a fait de la lutte contre le plagiat universitaire son cheval de bataille depuis une dizaine d’années, va plus loin et affirme que ce savoir narratif fait également des ravages chez certains enseignants universitaires, qui succombent eux aussi à la tentation de la reprise qui ne s’affiche pas comme telle, tentés par l’accession rapide à une célébrité d’ordinaire réservée (mais jamais assurée) à ceux qui ont fait la preuve de leur contribution essentielle à l’avancée des connaissances. M. Bergadaà accuse le mouvement de « peopolisation » à l’oeuvre dans tous les milieux, qui attire les individus comme la lumière attire les papillons de nuit.

Deux discours complémentaires, qui ne peuvent pas se substituer l’un à l’autre

Il ne faudrait pourtant pas jeter le bébé avec l’eau du bain et critiquer toute présence des enseignants universitaires dans les médias traditionnels ou dans les médias numériques. Certes, les formats imposés par le web et encore plus par les médias audio-visuels, dans lesquels il s’agit d’expliquer en quelques minutes des situations méritant des heures et des heures d’analyse, ne favorise pas l’expression d’une pensée complexe; certes, savoir que X ou Y sort de sa voiture et se rend au colloque machin, ou qu’il a beaucoup apprécié le carpaccio de saumon servi au buffet ne fera pas avancer la connaissance mondiale. Mais les billets de blogs publiés par des enseignants-chercheurs, que ces derniers aient déjà accédé à la notoriété ou pas, fait bel et bien avancer la réflexion commune sur des sujets susceptibles d’intéresser un public très large. Que l’on pense par exemple à l’activité de publication numérique d’Antonio Casilli sur les réseaux sociaux, d’André Gunthert sur l’analyse des images, ou dans un genre très différent, des chercheurs de l’Inria sur le blog Interstices consacré à la vulgarisation de la recherche informatique.

Ces publications relèvent évidemment du savoir narratif, et pas du savoir scientifique. Tant mieux ! Que des chercheurs acceptent de mettre à disposition du public une partie de leurs connaissances et de leurs analyses va dans le bon sens. L’essentiel étant de ne pas confondre les deux catégories, de ne pas sacrifier la construction du savoir scientifique sur l’autel du savoir narratif qui conduit, avec plus de chances que le premier, à la célébrité.

Le médecin de la série Nurse Jackie a fabriqué sa célébrité, en cédant aux outils et mécanismes propres à lui assurer cette dernière sans l’indispensable expertise qui la légitimerait. Parions que cela finira par lui jouer des tours (je n’ai pas encore vu tous les épisodes de la saison 2…) et admettons que cette démonstration créée dans le cadre d’une fiction distrayante nous parle, aussi, de la réalité médiatique dans laquelle nous sommes tous immergés.

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Article du on lundi, juillet 4th, 2011 at 12:45 dans la rubrique culture numérique, enseignement supérieur. Pour suivre les flux RSS de cet article : RSS 2.0 feed. Vous pouvez laisser un commentaire , ou un trackback sur votre propre site.

2 commentaires “De la célébrité, et de l’université”

  1. remarque dit:

    « ne pas sacrifier la construction du savoir scientifique sur l’autel du savoir narratif », serait plus correct… Cf http://fr.wikipedia.org/wiki/Autel_de_Sacrifice
    Cordialement.

  2. christine-vaufrey dit:

    Vous avez tout à fait raison 🙂 L’erreur est corrigée, merci de me l’avoir signalée.

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