Alors finalement, les Tice ne vont pas nous sauver ?

Je ne sais pas si vous avez remarqué mais en ce moment, les Tice en prennent plein la tête (cette expression familière remplaçant celle à laquelle je pense mais que je n’oserai jamais écrire dans un blog hébergé par Educpros). Ou plutôt ce sont les évangélistes des Tice qui en prennent plein la tête (deuxième et dernière parenthèse : le substantif « évangéliste » nous venant tout droit des Etats-Unis, ce qui n’étonnera personne, compte-tenu du fait que nous en avons beaucoup moins qu’eux sur nos chaînes de radio et de télévision).

Il me semble que c’est Hubert Guillaud qui a réussi le plus beau feu d’artifice, avec son dernier article sur InternetActu, dans lequel il commente une étude américaine et ses répercussions dans la blogosphère éducative de ce pays. On dirait bien que Guillaud partage les conclusions de l’étude et de ses plus fins analystes, à savoir :

1- Qu’il ne faut pas accorder un crédit excessif aux marchands de technologies scolaires qui savent bien à qui vendre leurs trucs;

2- Que les Tice n’ont pas de pouvoir magique : il ne suffit pas d’inonder les profs et les élèves avec pour que les résultats de l’apprentissage en soit transfigurés; j’ajouterais qu’on peut dire exactement la même chose des livres : enfermez cinq étudiants dans cinq pièces différentes, chacun  avec une pile de manuels de médecine, Revenez trois mois plus tard : certains auront appris beaucoup de choses, d’autres seront passés à la console de jeux, et d’autre pleureront. Pourtant, ils auront tous eu les mêmes livres. MAIS si vous mettez les cinq étudiants ensemble avec les manuels, il y a une taux de probabilité raisonnable pour que tous aient appris quelque chose. Soit dit en passant.

3- Que les tests d’évaluation des élèves américains sont totalement obsolètes et ne mesurent plus grand chose d’intéressant. Pour vous en convaincre tout en vous distrayant, regardez la saison 4 de The Wire (« Sur Ecoute » en français), entièrement consacrée à l’école américaine : on y voit un prof de maths enseigner à ses élèves puis, le moment venu, interrompre les apprentissages pour se concentrer sur l’entraînement aux tests.

4- Qu’il faut former les profs à l’utilisation des Tice -aaaaaaah bon?-, non seulement à manipuler un TBN ou un vidéo-projecteur, mais aussi à savoir pourquoi ils pourraient utiliser cet outil, à formaliser leur intention pédagogique.

5- Que certains élèves sont plus habiles que d’autres à mettre les Tice au service de leurs apprentissages, que c’est là la nouvelle fracture numérique qui, dans nos pays développés, ne passe plus guère par l’équipement mais par les habiletés d’usage.

C’est très bien qu’Hubert Guillaud écrive un tel article dans une publication qui est lue hors des cénacles éducatifs. Ca va faire avancer les choses, c’est à dire que ça va rabattre le caquet aux marchands et à leurs représentants de commerce qui, parfois gratuitement -mais pas trop souvent, ne soyez pas naïf- vantent dans les colloques les plus sérieux les mérites « éducatifs » de telle tablette ou de tel smartphone.

Dans le même temps, je sens comme un frémissement du côté de la pédagogie universitaire. La question du plagiat par exemple, n’est plus uniquement traitée sous l’angle de la riposte technologique mais commence à générer des interrogations sur les modalités d’évaluation. Nombre d’enseignants en effet astiquent le bâton avec lequel ils vont se faire battre lorsqu’il demandent un « résultat » aux étudiants sans s’être préoccupé du processus d’acquisition des connaissances. Dans ce cas, ils vont clairement se faire avoir par les étudiants les plus habiles avec les ordinateurs. Et ils vont accuser à la fois le manque d’éthique des étudiants et les ordinateurs, Internet, tante Simone, j’en passe et des meilleures. C’est en train de changer. On réfléchit. On ose dire que le prof de fac doit, aussi, être un pédagogue. Bientôt, on dira même qu’il doit être un andragogue, c’est à dire un spécialiste de la formation des adultes, l’âge de nos étudiants croissant et avec lui, leur maturité, leurs responsabilités et leurs intérêts dans le monde.

Alors non, les Tice ne vont pas nous sauver. C’est, encore et toujours, à nous de savoir comment les utiliser, dans la perspective éducative qui est la nôtre. A les ignorer, nous prendrions un grand risque : qu’elles soient utilisées contre les enseignants et l’apprentissage, plutôt qu’en leur faveur.

PS : ce billet est né d’une discussion avec Emilie Bouvrand sur Google +

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Article du on vendredi, septembre 23rd, 2011 at 14:48 dans la rubrique apprendre, enseignement supérieur, utilisation ressources numériques. Pour suivre les flux RSS de cet article : RSS 2.0 feed. Vous pouvez laisser un commentaire , ou un trackback sur votre propre site.

7 commentaires “Alors finalement, les Tice ne vont pas nous sauver ?”

  1. Pierre2 dit:

    Un andragogue (ou plutôt androgogue), c’est quelqu’un qui éduque les hommes (par opposition aux femme, et pas aux enfants). Son opposé serait un gynécogogue, et pas un pédagogue. Ce n’est probablement pas ce que vous vouliez dire; peut-être un anthropogogue?

  2. christine-vaufrey dit:

    @Pierre : votre commentaire me stupéfait ! J’ai toujours employé « andragogie » comme « l’art d’enseigner aux adultes », comme il est dit par exemple ici : http://cueep.univ-lille1.fr/pedagogie/Andragogie-pedagogie.htm

    Je sens que je vais étonner mes collègues formateurs quand je vais leur annoncer que le terme s’oppose à gynécologue et pas à pédagogue, comme ils l’ont toujours cru ! Vous remettez en cause les fondements de l’enseignement sur la formation d’adultes ! 🙂

  3. Renaud Silvestri dit:

    Je découvre ce blog. Le sujet du présent billet m’intéresse ainsi que la façon dont il est traité. J’y reviendrai donc sans doute.

    À propos du mot « andra/andro-gogue » il est effectivement judicieux de relever, comme le fait pierre2, que le mot grec « aner, andros » désigne le mâle de l’espèce humaine, par opposition à « gunè, gunaïkos » qui désigne la femelle. L’argument d’autorité « c’est le Cueep qui l’a dit » ne tient pas. Pour excuser le Cueep, disons qu’il n’est pas le premier à s’être trompé puisque, depuis le XVIIe siècle, le mot « androïde » désigne un automate à figure humaine, et non spécifiquement masculine, en concurrence avec « humanoïde » et « anthropoïde ». Par contre, le Cueep a raison dans la deuxième partie du mot : il vaut mieux « andragogue » car le verbe grec qui signifie « conduire » est « agogueuo ».

    Au fait, y a-t-il nécessité de créer un nouveau mot ? Ce ne serait pas la première fois que le sens d’un mot évoluerait en s’éloignant de son étymologie (faut-il remplacer le mot « piscine » au motif que l’étymologie nous enseigne qu’on devrait y trouver des poissons ?). D’ailleurs Sophocle lui-même applique déjà à des adultes le verbe païdeuo », au sens d’élever, instruire, former.

    Et si l’on disait tout simplement « enseignement aux adultes » ?

  4. Projecteur 3D dit:

    Bonjour, ici Steve, Pourquoi vouloir « améliorer » l’enseignement avec des outils quand malheureusement le problème n’est pas dans les outils?! Mais dans la structure… Certes, il s’agit d’outils performants, oui les TICE peuvent apporter quelques chose, mais qui va vraiment en profiter??

    En tout cas avec l’arrivée de la 3D sur le marché, les projecteurs devraient voir leur prix baisser, si seulement cela pouvait arranger les choses.. 🙁

    En tout cas merci, cet article est vraiment super.

  5. Corinne Ramillon (coraluna6) | Pearltrees dit:

    […] Alors finalement, les Tice ne vont pas nous sauver ? | Le blog de Christine Vaufrey C’est très bien qu’Hubert Guillaud écrive un tel article dans une publication qui est lue hors des cénacles éducatifs. Ca va faire avancer les choses, c’est à dire que ça va rabattre le caquet aux marchands et à leurs représentants de commerce qui, parfois gratuitement -mais pas trop souvent, ne soyez pas naïf- vantent dans les colloques les plus sérieux les mérites “éducatifs” de telle tablette ou de tel smartphone. […]

  6. La politique éducative de la Commission européenne | Pearltrees dit:

    […] Alors finalement, les Tice ne vont pas nous sauver ? | Le blog de Christine Vaufrey Il me semble que c’est Hubert Guillaud qui a réussi le plus beau feu d’artifice, avec son dernier article sur InternetActu , dans lequel il commente une étude américaine et ses répercussions dans la blogosphère éducative de ce pays. On dirait bien que Guillaud partage les conclusions de l’étude et de ses plus fins analystes, à savoir : 1- Qu’il ne faut pas accorder un crédit excessif aux marchands de technologies scolaires qui savent bien à qui vendre leurs trucs; Je ne sais pas si vous avez remarqué mais en ce moment, les Tice en prennent plein la tête (cette expression familière remplaçant celle à laquelle je pense mais que je n’oserai jamais écrire dans un blog hébergé par Educpros). […]

  7. Corinne Ramillon (coraluna6) | Pearltrees dit:

    […] Alors finalement, les Tice ne vont pas nous sauver ? | Le blog de Christine Vaufrey C’est très bien qu’Hubert Guillaud écrive un tel article dans une publication qui est lue hors des cénacles éducatifs. Ca va faire avancer les choses, c’est à dire que ça va rabattre le caquet aux marchands et à leurs représentants de commerce qui, parfois gratuitement -mais pas trop souvent, ne soyez pas naïf- vantent dans les colloques les plus sérieux les mérites “éducatifs” de telle tablette ou de tel smartphone. […]

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