L’illusion de la pédagogie numérique

Je lis avec quelques semaines de retard le texte de J.M. Fourgous publié dans Le Monde, intitulé « Oser la pédagogie numérique !« . Pour résumer, M. Fourgous y défend l’idée que le cours magistral n’est plus le mode idéal de transmission des savoirs, et qu’il faut passer à la pédagogie numérique pour intéresser à nouveau les élèves à l’apprentissage.

Ce raccourci me semble dangereux et trompeur.

D’une part, parce que je me demande bien ce qu’est « la pédagogie numérique ». Je connais « l’appareil photo numérique », « la télévision numérique », mais la « pédagogie numérique », franchement, je ne vois pas.  Bien entendu, on comprend que M. Fourgous s’appuie sur l’idée que la société tout entière s’est numérisée (ce qui est faux), et qu’en numérisant l’école, on la rapproche de la vraie vie. Mias cela ne suffit pas à créer une pédagogie. La pédagogie ne se définit pas par son outil, mais par l’activité cognitive et sociale qu’elle met en oeuvre dans la démarche d’apprentissage.

D’autre part, M. Fourgous laisse entendre qu’en dehors de la « pédagogie numérique », point de salut. Aucune autre alternative au cours magistral. Quelle erreur ! Il y a bien longtemps que les enseignants font alterner des séquences de cours magistral avec d’autres méthodes d’animation de classe. Et, Monsieur Fourgous, sachez que les élèves n’aiment pas non plus ces autres façons de construire les savoirs. Que les coller devant un écran en leur faisant miroiter la possibilité de cliquer eux-mêmes sur les bonnes réponses à l’exercice, déclenchant alors une petite salve d’applaudissements enregistrés, va les amuser 5 minutes et qu’ensuite l’enseignant devra à nouveau trouver de nouvelles idées pour faire grandir leur motivation.

Ce n’est évidemment pas « le numérique » (les tablettes, les téléphones intelligents…) qui rend possible la construction des connaissances. C’est l’intention pédagogique de l’enseignant, qui éventuellement utilise les Tice comme outils facilitant l’atteinte des objectifs d’apprentissage. Les méta-analyses des recherches sur l’impact des Tice sur les résultats des élèves et étudiants sont unanimes sur le sujet. D’ailleurs, M. Fourgous s’y réfère… sans en tirer les conséquences.

Et là, on sait déjà ce qui marche : le travail de groupe, l’approche par résolution de problème, l’autonomie des apprenants dans leur organisation. Dans ce contexte, l’usage des Tice (un certain usage des Tice, intensif, débordant du cadre spatio-temporel de la classe) devient extrêmement pertinent, car elles permettent aux apprenants de mener leurs recherches, de travailler ensemble, de produire des contenus… bien plus aisément qu’avec un papier, un crayon et une bibliothèque. Cette approche est expérimentée aux Etats-Unis, au Canada, et dans les établissements pilotes français, ces établissements qui restent « expérimentaux » après 20 ou 30 ans de fonctionnement.

Le grand danger de la promotion de la « pédagogie numérique », c’est de laisser croire qu’il suffit de mettre un ordinateur devant les gamins et qu’on n’aura pas besoin de changer quoi que ce soit d’autre dans sa façon de faire. Une large part des cours en ligne et des produits pédagogiques que l’on trouve sur la toile relèvent d’une approche transmissive : ce n’est pas l’apprenant qui fait (ou alors, de toutes petites choses), c’est le prof, ou la machine. Est-ce cela que nous voulons ?

Je recommande à tous ceux qui ne supportent plus l’expression « pédagogie numérique » de lire le texte suivant : Analyse des recherches sur les TICE, qui reprend le texte intégral d’une étude de Guy Béliveau « Impact de l’usage des TICE au collégial » (Canada). Site PhiloTR, août 2011.

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Article du on Mercredi, novembre 30th, 2011 at 12:35 dans la rubrique apprendre, utilisation ressources numériques. Pour suivre les flux RSS de cet article : RSS 2.0 feed. Vous pouvez laisser un commentaire , ou un trackback sur votre propre site.

21 commentaires “L’illusion de la pédagogie numérique”

  1. PR27 dit:

    Toute personne qui a plusieurs fois montré son souhait de réduire le budget des services publics
    et qui promeut la pédagogie numérique peut-être soupçonné de se mélanger les pinceaux dans les motivations, non ?

  2. Christine Vaufrey dit:

    Hum, c’est possible, mais cette proximité quasi-systématique de la question du numérique à l’école avec celle de la réduction des coûts brouille la réflexion, ou même l’empêche. Essayons de réfléchir en termes d’efficacité des apprentissages, avant d’aborder la question des coûts. Ce sera plus sain. Et on risque d’être surpris à l’arrivée, avec des dispositifs très peu onéreux qui fonctionnent !
    Mais vous avez raison, peut-être que M. F avance masqué…

  3. PR27 dit:

    Je suis absolument d’accord avec vous, à la fois sur le billet et sur votre commentaire. Ce mélange des questions parasite la réflexion, c’était le sens de ma remarque. Je ne suis pas un tiède des TICE pour l’enseignement, étant EC en informatique, au contraire. Je vais lire le document dont vous fournissez le lien. Au plaisir de vous lire.

  4. Frederic Domon dit:

    Si pédagogie numérique veut dire anciennes méthodes à la sauce ntic, effectivement il y a problème.
    Pour ceux qui ne connaissent pas les travaux de Mitra Sugata, je vous conseille cette video d’une de ses conf. TED http://www.ted.com/talks/sugata_mitra_the_child_driven_education.html ( sous titrage en français disponible en dessous de la video) dont je ne me lasse pas: Une approche qui bouleverse nos certitudes sur l’apprentissage.

  5. christine-vaufrey dit:

    @Frédéric : Je suis fan de Sugata Mitra, comme de Ken Robinson et de Fazle Hasan Abed, qui a mis sur pied le programme BRAC au Bengladesh. C’est pour cela que le refus de réflexion à propos du modèle pédagogique transmissif et cette démagogie qui consiste à dire « les profs sont excellents, ils n’ont juste pas les bons outils, achetons des ordinateurs et tout ira bien » me révulse, car c’est une négation complète à la fois du potentiel d’usage des TIC, de la créativité des enseignants et de la marge de manoeuvre pédagogique qui est explorée, expérimentée depuis plus d’un siècle. Sugata Mitra a exporté ses méthodes d’apprentissage de l’Inde à la Grande Bretagne. Qui va venir secouer le cocotier de l’apprentissage scolaire en France ?

  6. Lyonel Kaufmann dit:

    Tout d’abord un grand merci à Christine pour cet article de qualité. Quelques compléments.
    Larry Cuban a montré depuis longtemps que la question de l’introduction de nouvelles technologies à l’école s’accompagne toujours d’une volonté d’augmenter l’efficience de l’enseignement et par là la réduction de ses coûts (Teachers and Machines).
    Il y a même généralement alliance de circonstance, souligne Cuban, entre ceux qui veulent rendre l’école plus efficiente et en réduire les coûts à l’aide de nouvelles technologies et celles et ceux qui veulent introduire les nouvelles technologies pour changer les pratiques enseignantes (soit sortir des méthodes dites traditionnelles).
    Cette convergence et cette double exigence suffit généralement pour mettre l’ensemble des enseignant-e-s sur les pattes arrières. Ce débat certes peut sembler parasiter la réflexion, mais est intrinsèquement, si j’ose me permettre, liée à la question de la pédagogie numérique. En d’autres termes, on ne peut pas en faire l’économie et réfléchir sans tenir compte de ces variables lorsque l’on souhaite généraliser l’intégration de technologies en classe.

    Par ailleurs, Larry Cuban montre également que les technologies qui se sont imposées à l’école sont celles qui permettent TOUTES les pédagogies (et donc également le cours magistral). Les enseignants apprivoisent et s’approprient une technologie par proximité.
    Si on souhaite changer les démarches pédagogiques des enseignant-e-s, changeons-les, mais pas par la bande en introduisant un nouvel outil d’enseignement. Cette volonté de changer les démarches pédagogiques via l’outil parasite également, à mon avis, la question de la pédagogie numérique et des nouvelles technologies en classe.

    Sur Cuban : http://lyonelkaufmann.ch/histoire/?s=Cuban

  7. christine-vaufrey dit:

    Merci Lyonel pour cet excellent commentaire et le référence à l’article de Cuban dont je vais faire bon usage, sois-en sûr :-)
    Oui, Cuban a certainement raison (son article est fort bien argumenté) quand il dit que la réflexion économique est inévitablement présente lorsqu’on parle de changement éducatif. Cette réflexion est liée à l’objectif d’efficience, comme tu le dis. Mais quid de l’efficacité, c’est à dire de l’amélioration des apprentissages, voire des résultats aux examens ? Il me semble que cette dimension est directement liée à la question pédagogique, et pas aux Tice en elles-mêmes. Bien entendu, les Tice autorisent toutes les pédagogies et l’approche transmissive est encore très présente dans la plupart des produits et usages Tice pour apprendre. Mais en focalisant sur l’équipement matériel, en laissant croire que le simple fait d’utiliser ces outils numériques, les choses vont s’améliorer (les élèves seront plus intéressés, ils travailleront mieux, les enseignants seront moins épuisés devant des classes bruyantes, ils seront mieux évalués par leur hiérarchie…), on fait justement l’impasse sur la question pédagogique. Et on s’expose à de grosses désillusions.
    Plus que les enseignants, il me semble que c’est la cathédrale systémique qui résiste remarquablement bien au changement. L’innovation y reste « expérimentale », pendant des dizaines d’années ! Ou alors, les enseignants s’épuisent à mettre en place des micro-changements, qui ne concernent que leurs propres cours, et viennent prendre un peu de repos et un regain de motivation dans les réseaux sociaux spécialisés, physiques ou numériques. Pourtant, nous avons désormais un grand nombre de retours d’expériences qui indiquent la direction dans laquelle il serait utile d’aller. Ce n’est définitivement pas une question de Tice, même si ces dernières finissent par trouver leur place dans des approches responsabilisantes, expérientielles, favorisant l’autonomie des apprenants.
    Je réalise que je serais plus à l’aise, pour poursuivre cette discussion et la synthétiser au fil de l’eau, avec une mind map qu’avec du texte. La mind map, est-ce un outil Tice ? Non. On peut parfaitement réaliser une mind map avec papier et crayon. Mais dans sa version numérique, je peux la partager avec des contributeurs distants, la modifier plus simplement qu’avec une gomme, y ajouter des liens… C’est le besoin qui me conduit à l’outil, pas l’inverse. Affaire à suivre :-)

  8. TICE ET ENSEIGNANTS USAGES ET IMPACT by TICE - Pearltrees dit:

    […] L’illusion de la pédagogie numérique | Le blog de Christine Vaufrey Les méta-analyses des recherches sur l’impact des Tice sur les résultats des élèves et étudiants sont unanimes sur le sujet. […]

  9. PR27 dit:

    JM Fourgous (le député UMP, chargé d’un rapport école numérique il y a quelques temps) vient de signer une tribune « La culture financière des Français » au CREDOC, avec Olivier Dassault. En résumé, l’école y est qualifée de marxiste, les français pensent mal. Les co-signataires de cette tribune sont l’élite de la pédagogie française : Lionnel Luca, Hervé Novelli, Christian Vanneste, Jean-François Mancel…. vous comprendrez que je suis un peu réservé sur les objectifs réels de JM Fourgous.

  10. TICE by drmlj - Pearltrees dit:

    […] Ce n’est évidemment pas “le numérique” (les tablettes, les téléphones intelligents…) qui rend possible la construction des connaissances. C’est l’intention pédagogique de l’enseignant, qui éventuellement utilise les Tice comme outils facilitant l’atteinte des objectifs d’apprentissage. Les méta-analyses des recherches sur l’impact des Tice sur les résultats des élèves et étudiants sont unanimes sur le sujet. L’illusion de la pédagogie numérique | Le blog de Christine Vaufrey […]

  11. dutrieux dit:

    Merci pour ce rappel les outils numériques ne sont que des outils. Le livre en son temps a changé la donne, les TIC font la même chose et les grands pédagogues traversent les siècles !

  12. SI-TIC-TICE by pierrev.laurent2 - Pearltrees dit:

    […] Ce n’est évidemment pas “le numérique” (les tablettes, les téléphones intelligents…) qui rend possible la construction des connaissances. L’illusion de la pédagogie numérique | Le blog de Christine Vaufrey […]

  13. #ms_sevres11 - Pearltrees dit:

    […] L’illusion de la pédagogie numérique | Le blog de Christine Vaufrey Ce n’est évidemment pas “le numérique” (les tablettes, les téléphones intelligents…) qui rend possible la construction des connaissances. […]

  14. Sophie dit:

    Merci pour votre blog que je découvre et je me régale.
    Ainsi, on peut aller plus loin que de dire (non, de cliquer) « j’aime » ou « j’aime pas » ?

    « Le travail de groupe, l’approche par résolution de problème, l’autonomie des apprenants dans leur organisation. « , oui tout le monde le sait depuis fort longtemps, pourquoi cette pédagogie active (éducation nouvelle) ne s’étend-elle pas plus?? On l’a bien compris dans le secteur de l’éducation populaire et depuis tellement longtemps.

    Cordialement

  15. Critiques et philosophies by ppicard - Pearltrees dit:

    […] Ce n’est évidemment pas “le numérique” (les tablettes, les téléphones intelligents…) qui rend possible la construction des connaissances. C’est l’intention pédagogique de l’enseignant, qui éventuellement utilise les Tice comme outils facilitant l’atteinte des objectifs d’apprentissage. Les méta-analyses des recherches sur l’impact des Tice sur les résultats des élèves et étudiants sont unanimes sur le sujet. D’ailleurs, M. L’illusion de la pédagogie numérique | Le blog de Christine Vaufrey […]

  16. vie numérique by jgiraudeau - Pearltrees dit:

    […] D’une part, parce que je me demande bien ce qu’est “la pédagogie numérique”. Je connais “l’appareil photo numérique”, “la télévision numérique”, mais la “pédagogie numérique”, franchement, je ne vois pas. Bien entendu, on comprend que M. Fourgous s’appuie sur l’idée que la société tout entière s’est numérisée (ce qui est faux), et qu’en numérisant l’école, on la rapproche de la vraie vie. Mias cela ne suffit pas à créer une pédagogie. L’illusion de la pédagogie numérique | Le blog de Christine Vaufrey […]

  17. Veille Antic dit:

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  18. Perplexi | Pearltrees dit:

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  19. TICE | Pearltrees dit:

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  21. Le blog de Christine Vaufrey » Blog Archi... dit:

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