Le menuisier, le professeur et le documentaliste

Deuxième billet d’une série intitulée « Faites-le vous-même » : d’Ikea au Web 2.0

Premier billet : Ikea réinvente le meuble

Donc, c’était quoi un meuble, avant Ikea ?

Un meuble était en bois. De préférence, uniquement en bois : pas de clous, de vis, pas de pièces en plastique. Les seules pièces métalliques tolérées étaient les charnières, serrures et poignées, elles-mêmes réalisées dans les règles de l’art. A la place des clous et des vis, des chevilles de bois.

Un meuble était démontable. L’absence de colle et d’éléments externes permettait, sous réserve du savoir-faire correspondant, de démonter le meuble, notamment pour le réparer.

Un meuble était une pièce unique ou en tout petit nombre d’exemplaires, réalisée par un artisan expérimenté. Il fallait au novice plusieurs années d’apprentissage avant d’être autorisé à construire sa première armoire.

Un meuble était utilisé longtemps. Les jeunes mariés faisaient construire une ou deux armoires et les utilisaient toute leur vie. Années après années, ils héritaient des meubles de leurs parents.

Un meuble coûtait cher. Bien réalisé et bien entretenu, il prenait de la valeur avec le temps.

Bien entendu, nous ne sommes pas passés brutalement de la production artisanale de pièces uniques à la production industrielle en très grandes séries de meubles en kit. Entre ces deux époques, on a vu naître la production industrielle de meubles « prêts à l’emploi », de plus en plus standardisés, en séries de plus en plus grandes, fabriqués de plus en plus loin. Aux menuisiers se sont substitués les ouvriers du meuble. Des enseignes de plus ou moins grand prestige ont développé des « collections » d’ameublement, comme les collections de vêtements.

Ces trois modes de production : artisanale, industrielle de meubles finis et industrielle de meubles en kit, existent toujours en parallèle. Le consommateur a le choix. Mais Ikea est néanmoins le plus gros marchand de meubles du monde.

Mais enfin, quand est-ce qu’elle nous parle du Web 2.0, bougonnez-vous en remuant la cuillère dans votre thé. Ne bougonnez plus, le moment est arrivé.

L’artisanat, modèle de production de la recherche documentaire

L’artisanat du meuble est un modèle de production qui a beaucoup à voir avec la recherche documentaire telle qu’elle se pratique encore dans la majorité des universités.

L’étudiant engagé dans un travail de recherche s’appuie sur deux professionnels :

– l’enseignant, qui lui indique les ouvrages à lire, évalue les ressources, attire son attention sur les subtiles différences de position entre les auteurs, etc.

– le documentaliste, maître de la bibliothèque, qui indique à l’étudiant où trouver les ouvrages, l’initie à la classification, lui signale les nouveautés ou les ouvrages rares, etc.

L’étudiant dispose également d’un outil fabuleux pour mener sa recherche  : la bibliothèque universitaire. Là, il est assuré de trouver tous les ouvrages importants dans sa discipline, et de pouvoir les consulter dans le silence des salles de lecture.

Ce travail est lent. Un savoir-faire s’élabore au fil du temps, tout comme une connaissance de plus en plus approfondie de la littérature sur le sujet qu’il s’est choisi. L’étudiant devient un puits de science et finalement, apporte sa modeste pierre à l’édifice des savoirs.

Dans cette situation, l’étudiant, l’enseignant et le documentaliste se comportent comme des artisans. Chaque travail documentaire d’une certaine ampleur est unique. Il faut des années avant de parvenir à l’effectuer dans les règles de l’art. Mais ses bénéfices sont durables; tout comme le sont les ouvrages de référence, périodiquement complétés par de plus récents dans une chapine ininterrompue de production de la connaissance.

Et Internet vint bouleverser cette activité fondatrice de la recherche scientifique, tout comme Ikea vint bouleverser l’activité de production et de vente de meubles.

La connaissance en kit

L’étudiant est toujours là, mais il est pressé. Il ne reconnaît plus la légitimité des professionnels censés l’accompagner dans sa recherche. Au point même de confondre parfois le documentaliste avec un gardien de bibliothèque, et de ne pas savoir qu’il peut lui demander de l’aide quand il ne sait où chercher (ce qui arrive fréquemment). L’enseignant est un appui parmi d’autre. Lui aussi a perdu de son prestige. Sa voix est mise en concurrence avec celle de tous les braillards qui vocifèrent sur la toile.

La bibliothèque universitaire est remplacée par l’espace infini, incontrôlable, de la toile. Pas de classification, pas de rayonnages, pas de salles de lecture : tout est déposé pêle-mêle par on ne sait qui, par tous ceux qui estiment avoir le droit de dire ce qu’ils pensent sur à peu près tous les sujets. Parfois, l’étudiant tombe sur des espaces mieux organisés. Et il s’émerveille de pouvoir travailler avec les ressources de la bibliothèque de Washington alors qu’il fait ses études à Berlin, à Romorantin ou à Lyon.

En parcourant la toile, l’étudiant découvre qu’il n’est pas seul et que beaucoup de ses semblables sont prêts à partager ce qu’ils savent avec lui. Des milliers de pages de synthèse sont ainsi mises à sa disposition, gratuitement, ou pour quelques euros. Pourquoi alors s’embêter à lire les sources ?

Il y a fort à parier que l’étudiant, ayant touché sa première paye, ira chez Ikea pour s’offrir un meuble de cuisine, une table et des chaises, un bureau avec tablette pour poser son ordinateur. Pas une bibliothèque Billy, il n’a pratiquement plus de livres.

La production artisanale de la recherche documentaire, requérant le concours de professionnels aguerris et un long apprentissage, a été remplacée par une construction personnelle et autonome à partir d’éléments en kit, qu’on doit pouvoir réussir du premier coup. Vraiment ?

Pas si sûr. Car il manque un élément capital à notre étudiant : le plan de montage de sa recherche.

Internet est livré sans mode d’emploi. Et le « Faites-le vous-même » ici trouve ses limites : plagiat involontaire, erreurs flagrantes d’attribution de textes ou d’idées, états de l’art lacunaires… témoignent de la difficulté pour l’étudiant à construire sa recherche en pleine autonomie.

La situation est donc largement perfectible. Néanmoins, il ne faut pas espérer revenir à un ordre ancien. Qui, aujourd’hui, souhaite encore traîner l’armoire de sa grand’tante d’appartement en appartement, d’un bout à l’autre du pays ? Qui, aujourd’hui, est prêt à lire des dizaines d’ouvrages pour finalement produire une synthèse qui existe certainement déjà dans un recoin du web ?

Les métiers d’étudiant, d’enseignant et de documentaliste ont profondément évolué dans leur forme et leur sens depuis la généralisation de l’accès aux ressources numériques. Le bouleversement est d’aussi grande ampleur que celui qu’Ikea avait imposé à la chaîne de production du meuble, et au rôle de l’acheteur.

Le bouleversement des métiers, ce sera le sujet de notre troisième billet.

Photos

1 : Wikimedia Commons

2 : Wikimedia Commons

3 : Wikimedia Commons

4 : Suzy Morris, Flickr

Be Sociable, Share!

Tags: , , , , , ,

Article du on mercredi, janvier 11th, 2012 at 0:38 dans la rubrique apprendre, culture numérique, enseignement supérieur, utilisation ressources numériques. Pour suivre les flux RSS de cet article : RSS 2.0 feed. Vous pouvez laisser un commentaire , ou un trackback sur votre propre site.

Un commentaire “Le menuisier, le professeur et le documentaliste”

  1. Julien dit:

    Intéressant, c’est presque de la philosophie ! Effectivement, les grandes marques ont changé peu à peu la définition de ce qu’est un meuble, sans que cela n’apparaisse. Merci d’avoir saisi cela

Laisser un commentaire