L’humiliation de l’inattention

Dans quelques jours, quelques semaines tout au plus, tous les enseignants retrouveront leurs classes et leurs amphis. Se reproduira alors la situation canonique du prof face au groupe d’élèves ou d’étudiants, le premier devant intéresser les seconds pendant une durée variant entre 50 minutes et 3 heures, à peu près.

Beaucoup de ces enseignants seront alors confrontés à la plus banale des humiliations rencontrées dans leur métier, celle de ne pas pas être écoutés par leur auditoire. Pour certains, cette situation se reproduit jour après jour. Des classes bruyantes ou trop silencieuses manifestent clairement le désintérêt de leurs membres pour la parole professorale.

C’est la manifestation de l’inattention, bien plus que l’inattention elle-même, qui est humiliante : vous ne m’intéressez pas et je vous le fait savoir. Ce faisant, je vous touche, je vous juge, je vous humilie.

Les manifestations de l’inattention des élèves et des étudiants sont multiples : à côté du chambard scolaire, on voit le silence (aucun réponse aux questions du prof), les bâillements -et même le profond sommeil, les gribouillages sur la feuilles, les bavardages et autres conversations en aparté, la tâche hors de propos (par exemple, finir le travail à rendre pour le cours suivant), et l’utilisation intensive des appareils numériques.

Nombre d’enseignants sont en effet heurtés par le fait que de nombreux jeunes qui sont censés participer à leur cours préfèrent consulter leur page Facebook, regarder des vidéos en ligne, relever leurs emails. Autant de manifestations silencieuses de l’inattention et du désintérêt pour le cours. Ces enseignants interdisent volontiers l’usage des ordinateurs portables en classe, peu enclins à penser qu’un jeune qui tape frénétiquement sur son clavier pendant le cours cherche des informations complémentaires sur le sujet lui permettant ensuite de nourrir une conversation passionnante avec son enseignant. Exit les portables, donc. Mais contre les téléphones, les enseignants ne peuvent pas faire grand chose. Et un téléphone aujourd’hui, c’est surtout un instrument qui permet d’alimenter la vraie vie des utilisateurs, celle qu’ils mettent en scène en ligne.

L’enseignant doit-il alors se résoudre à sa dose d’humiliation quotidienne devant un auditoire inattentif ? Pas nécessairement. Il peut réagir et reconquérir l’attention de son public.

De quelles façons ?

D’abord, en admettant qu’aucun contenu n’est intéressant en lui-même. C’est lui ou elle, l’enseignant-e, qui doit être intéressant-e. Et donc, se mettre un minimum en scène. Chaque cours est une performance. L’attention ne grandit pas sur le sol dur des contenus intellectuels, mais dans l’atmosphère iodée de la rencontre d’un individu (ou d’un groupe) avec un autre. L’attention, c’est de l’excitation et de l’interaction. Et cette interaction se nourrit de signes qui parlent aux sens et aux sentiments bien plus qu’à l’esprit. Faites rire, surprenez, parlez fort et clair, investissez l’espace, faites des manipulation, donnez des exemples, citez des anecdotes !

Qui dit interaction dit … »action » des deux parties. On devrait considérer la passivité de l’étudiant en cours comme un signal d’alarme, bien plus que comme une norme. Admettre la passivité de l’étudiant, c’est déjà admettre que l’on a échoué à enseigner.

Attention : un étudiant immobile et silencieux n’est pas nécessairement passif ! La lumière dans les yeux, la qualité du silence, la prise de note rapide, sont des manifestations d’activité intellectuelle intense. Si vos étudiants sont comme ça, ne changez rien ! Vous êtes en phase avec eux, ils répondent 5/5 à ce que vous attendez d’eux.

La passivité, c’est l’absence d’activité physique ou intellectuelle, le refus d’échanger, de s’emparer de vos propos, l’absence de questions à la fin du cours ou de la séquence du développement. Et si vos propos endorment votre auditoire, il vous faut changer de stratégie : faites travailler vos étudiants en groupes, ouvrez-leur des espaces de discussion, même brefs, avec leur voisin (oui, ça marche même dans un amphi de 400 places) après chaque point de votre cours, posez des questions, laissez-les présenter une synthèse d’une ou plusieurs séances devant l’amphi… bref, laissez-leur de la place ! Il y aura toujours assez de temps et d’espace pour le contenu, ne craignez rien.

Et puis, si vous avez identifié les outils numériques comme vos pires ennemis, transformez-vous en karatekas : utilisez leur force pour les neutraliser. Si vous avez le wifi dans votre classe (oui, je sais, tout le monde ne l’a pas, et les smartphone n’en ont pas besoin !), ouvrez un back channel sur Framapad, par exemple ou même sur Twitter, pour que vos étudiants aient la possibilité de commenter en direct le contenu du cours ou de partager les résultats de la recherche en ligne que vous leur aurez donnée à effectuer. Utilisez les boîtiers de vote pour recueillir leurs avis et représentations. Encore plus simplement, fouillez parmi les conférences en ligne dans lesquelles d’extraordinaires orateurs parlent précisément d’un sujet que vous traitez ce jour-là. Ne vous en faites pas, les étudiants seront beaucoup plus enclins à vous remercier d’avoir mis à leur disposition ce matériau exceptionnel quà vous faire payer le fait d’être moins bon en public que ce prof star…

Tout cela, rappelons-le, ne vise qu’à éviter aux enseignants la triste situation qui consiste à parler devant un auditoire qui s’en moque éperdument. Ce ne sont que quelques pistes d’aménagement des cours. Pour une matière bien mieux organisée, voyez notamment le travail d’Amaury Daele sur son blog, et en particulier ce billet sur l’enseignement aux grands groupes.

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Article du on Lundi, août 27th, 2012 at 18:02 dans la rubrique enseignement supérieur. Pour suivre les flux RSS de cet article : RSS 2.0 feed. Vous pouvez laisser un commentaire , ou un trackback sur votre propre site.

11 commentaires “L’humiliation de l’inattention”

  1. un chercheur dit:

    j’apprécie votre billet, mais je crains que subsiste un problème :

    après l’enseignement ainsi mené, il faudra que les élèves retravaillent leurs notes, fassent des exercices, et se frottent à la difficulté.

    S’ils retiennent que tout doit être amusant, intéressant et tout de suite, ça risque d’être douloureux….

  2. Pierre Dubois dit:

    Superbe billet !

  3. Michèle Pachter dit:

    C’est fou ce que je suis d’accord avec ce billet!

    Un peu (ou beaucoup, et c’est encore mieux) de passion pour la discipline enseignée, et l’envie de la partager avec son auditoire, c’est le point de départ, la « mise en musique », c’est ensuite affaire d’imagination pédagogique, largement facilitée par les multiples outils numériques.

    Tout cela ne me concerne plus, mais j’ai eu la chance d’avoir des étudiants passionnés…et talentueux!

  4. Tairusu dit:

    Je ne suis pas d’accord avec le fait que la non réponse aux questions des profs soit un signe d’inattention.
    Je me considère comme plutôt attentif en cours, mais je n’ai jamais répondu à une seul question d’un prof. Même lorsqu’un silence pesant se fait sentir, et globalement c’est la même chose pour de nombreuses personnes que je côtoie. D’ailleurs, on est plusieurs a détester quand les profs s’adressent à nous (alors que d’autres adore cette interactivité ).
    Par contre je comprends le caractère humiliant d’avoir le sentiment que l’auditoire ne vous écoute pas, ou pire lorsque la moitié des élèves discutent entre eux. C’est quelque chose que je n’ai jamais compris, surtout lorsque les cours sont facultatifs.

    Bonne courage à vous pour la rentrée des L1. Moi j’espère que tout ce passera mieux durant mon année de M1 !

  5. Olivier Ridoux dit:

    À la manifestation d’inattention s’ajoute aussi la manifestation de défiance quand l’auditoire choisit systématiquement les places du fond quelle que soit la taille de la salle ; jepudonctan ?

    J’ai l’impression qu’à la réponse énergétique qui vise à susciter de l’attention en dépensant toujours plus d’énergie, on peut ajouter la réponse informationnelle qui consiste à expliquer en quoi la situation créée est extrêmement désagréable. J’essaie de faire les deux.

    D’une manière générale, je pense que nous ne parlons pas assez aux étudiants, et ce depuis leur petite enfance. Du coup, ils adoptent des comportements grégaires où nous n’avons pas de place. Mais on peut guère leur en vouloir si on ne leur a jamais expliqué les choses, ou si on ne leur explique qu’à 20 ans passés.

  6. christine-vaufrey dit:

    @ un chercheur : votre commentaire laisse penser que le véritable apprentissage passe nécessairement par l’aridité. Mais les tâches que vous citez, qui sont effectivement indispensables à l’apprentissage, doivent-elles nécessairement être ennuyeuses et arides ? Je ne le pense pas. Tout dépend de l’objectif que l’enseignant leur donne. C’est l’absence de sens d’une tâche qui est aride, pas la tâche en elle-même. Surtout qu’il revient à l’enseignant d’organiser les tâches d’apprentissage de manière à len rendre plus intéressantes en elles-mêmes. un enseignant de droit à Lyon 3 par exemple organise de la reprise de notes collective entre ses étudiants. Il révise la version des étudiants et le tout est déposé sur la plateforme de cours de l’université. Par rapport à la traditionnelle reprise individuelle des notes de cours, celle-ci présente plusieurs avantages : collectif (partage de la tâche, interaction facilitant la compréhension), validation, valorisation. De quoi améliorer l’intérêt des étudiants pour l’exercice et l’usage fait de ces notes, me semble t-il.

  7. christine-vaufrey dit:

    @ Tairusu : pourquoi n’aimez-vous pas répondre aux questions de vos enseignants en classe ? Ce serait intéressant de le savoir. Moi-même enseignante, je suis toujours dépitée quand les étudiants ne me répondent pas, et si j’en savais plus sur le sujet, ça me serait vraiment utile. Pouvez-vous m’aider ?

    Et bonne chance pour cette année de M1 !

  8. christine-vaufrey dit:

    @ Olivier Ridoux : je partage votre observation sur l’attrait irrésistible du fond de classe. Personnellement, quand ça m’arrive, je fais systématiquement cours… au fond, au plus près de ceux qui ont choisi ces places.
    Et tout à fait d’accord sur le fait qu’on ne parle pas assez aux étudiants. Le message que nous transmettons à cette occasion est clair : le seul qui parle ici, c’est moi, et je ne parle à personne !

  9. Marie dit:

    Merci de cet article tellement constructif et positif! Si ces réflexions pouvaient également alerter les pourvoyeurs de réforme!…

    C’est cette formation-là (« tête bien faite et non tête bien pleine »)qu’il faudrait aux enseignants de tous les lieux de connaissances(de la maternelle à l’enseignement supérieur): dès que l’on s’approprie les outils pour comprendre le sens de la situation, dès que l’on admet que rien n’est figé et standardisé dans la relation au groupe, dès que l’on se souci de l’autre et qu’on lui montre cet intérêt, dès que l’on lache prise sur la toute-puissance de celui qui sait en invitant l’autre à se situer comme acteur de ce temps cadré de transmission, on peut (presque) tout enseigner…Oui, cela demande de passer par des doutes, des mises en scènes de vrai comédien, des attentions verbalisées, des acceptations d’avis surprenants et parfois inquiétants. Mais il existe aussi des grands moments de plaisir partagé, de trans-formation époustouflante, de participation modeste mais certaine à la construction de l’autre et d’enrichissement venant de l’apprenant.
    Prendre le temps de se remettre en question lorsque l’on est « passeur de savoir » permet aussi de s’enrichir de l’autre dont l’attitude, a priori, ne nous semble pas conforme…Au risque de la relation?

    Le coeur de métier est ici, dans le « comment et le pourquoi » et non dans la thématique transmise.Cela ne rend pas la tâche plus aisée, mais cela permet de retrouver une « juste distance » peut-être.

    J’interviens rarement sur les articles mais, là, je suis touchée dans ce qui fait de ces métiers leur reconnaissance ultime: être pédagogue s’apprend et se questionne en équipe, la matière n’est qu’un support.

    Juste dire sur moi que je suis née dans une école primaire avec deux parents enseignants passionnés. J’ai été formatrice en école supérieure et je suis cadre dans un centre de formation professionnelle. Encore merci!
    Marie

  10. Anne dit:

    Bonjour,
    Sur l’attrait irrésistible du fond de la classe et le silence assourdissant quand l’enseignant pose une question, je pense que le regard des autres étudiants y est pour beaucoup, cad la peur de passer pour un « fayot ». Je suis convaincuequ’il y aurait certainement plus d’interactions si les cours magistraux se faisaient via skype. L’enseignant c’est effectivement comme quelqu’un l’a déjà dit, le seul qui a le droit de parler pendant que je dois me taire, c’est celui qui me note, qui me juge, qui me catalogue, bref c’est l’ennemi. C’est presque un miracle qu’il reste aux étudiants un peu (parfois beaucoup) de respect pour les plus brillants d’entre eux.

  11. Anne dit:

    Encore moi!
    Pour ceux qui sont confrontés à ce problème, voilà quelqu’un qui fait des formations pour les profs, pour leur apprendre à utiliser leur voix et la communication non verbale pour capter l’attention de leur auditoire. J’en suis une en ce moment, c’est passionnant et très constructif.
    http://spiralconnect.univ-lyon1.fr/webapp/website/website.html?id=1448151&read=true
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