Mooc : le big bang

Il est extrêmement difficile d’avoir une vision générale de l’état de la formation à distance dans les établissements d’enseignement supérieur français. Elle existe dans de nombreux établissements, mais sous différentes formes et dans des proportions différentes, relativement à la formation en présence qui reste évidemment la modalité de formation massivement privilégiée.  J’ai entendu dire, voici déjà longtemps, que la Mission numérique de la Direction générale our l’enseignement supérieur et l’insertion professionnelle souhaitait commander une étude à ce sujet. Mais je n’ai vu aucune publication sur ce thème. Peut-être que je cherche mal.

Quoi qu’il en soit, on ne peut qu’être frappé de la relative discrétion des établissements français en matière de formation à distance, surtout face à leurs homologues anglo-saxons. Les universités nord-américaines (USA et Canada) proposent systématiquement des cours à distance. Certaines universités (TELUQ au Québec, Université de Phoenix Arizona) sont même spécialisées dans le domaine. Au Royaume-Uni, on ne présente plus l’Open University, acteur majeur du e-learning. Nombre d’universités britanniques ont par ailleurs rejoint Coursera, la plateforme de cours en accès libre et gratuit créée par un enseignant de Stanford.

Face à Coursera, Udemy, EdX… en France, nous avons les UNT. C’est un début. D’autres établissements (regroupement ParisTech par exemple) mettent également à disposition des centaines de cours en ligne. Mais force est de constater :

- Qu’il s’agit surtout d’espaces de dépôt de ressources d’apprentissage, plus que d’espaces de formation, ce qui passe par l’élaboration de parcours organisés où alternent contenus, activités et temps d’(auto)évaluation;

- Que ces ressources s’adressent essentiellement aux étudiants en cursus, et pas à un public plus large; ceci, même si les étudiants eux-mêmes utilisent finalement assez peu les ressources.

Dans ce paysage assez brouillon est apparu récemment un tout petit objet volant non identifié, le Mooc ITYPA. Il s’agit d’un cours ouvert, en accès libre et gratuit, distribué à distance. Il a été conçu et est animé par quatre professionnels de l’éducation et de la formation, sans rattachement institutionnel. J’ai l’honneur et le plaisir de faire partie de cette petite équipe d’animation.

Ce cours rassemble actuellement plus de 1000 inscrits. Et au vu du nombre d’ingénieurs pédagogiques et enseignants universitaires qui figurent parmi ces participants, on comprend que le Mooc commence à intéresser les acteurs de l’enseignement supérieur.

D’ailleurs, deux écoles d’ingénieurs, Centrale Nantes et Télécom Bretagne, où travaillent mes trois collègues animateurs d’ITYPA, ont déjà intégré le cours à leur offre de cours optionnels, en lui attribuant 2 UCTS. Une quarantaine d’étudiants y sont inscrits.

D’aucuns disent que les Moocs vont tout emporter sur leur passage, que les universités vont devoir s’y mettre pour enfin s’inscrire dans le paysage profondément modifié par Internet de l’apprentissage tout au long de la vie.

Personnellement, je n’ai pas d’avis étayé sur la question, n’appartenant pas à l’université mais au monde de la formation professionnelle. Il me semble malgré tout que les établissements d’enseignement supérieur disposent de structures très solides, voire trop solides, pour effectuer la révolution suivante : intégrer le monde dans lequel se trouve les apprenants, plutôt que de chercher à les intégrer à leur propre univers.

La nouveauté du Mooc tient moins à son mode de distribution et encore moins aux disciplines auxquelles il pourrait se preêter, qu’au changement radical d’attitude qu’il implique chez les enseignants.

Et là, c’est le big bang.

Contrairement à ce que l’on pense parfois, dans un Mooc l’enseignant peut parfaitement conserver sa position d’expert, à l’égal de celle qui est la sienne dans un cours en présence ou dans de la formation à distance traditionnelle. Nous avons choisi de ne pas nous positionner avant tout comme experts dans ITYPA, nous n’animons pas un cours sur nos domaines d’expertise académique. Mais ce serait tout à fait possible, et il n’est pas exclu que nous le fassions à l’avenir. C’est d’ailleurs la position prise dans les dispositifs tels que Coursera et EdX évoqués plus haut : un enseignant expert met son cours à disposition du plus grand nombre et évalue les apprentissages des apprenants.

Le changement fondamental de rôle est ailleurs : dans l’accompagnement des apprenants. Un Mooc encourage l’autonomie des apprenants. On dit souvent que l’autonomie ne doit pas être considérée comme un pré-requis de la formation en ligne, qu’elle se construit pas à pas au fil du cours. D’où l’existence de dispositifs d’accompagnement, voire d’encadrement très présents, qui se matérialisent par la présence d’un important volume de consignes, l’existences de tâches obligatoires en grand nombre, des lectures obligatoires, le tracking des apprenants sur les plateformes (fermées) pour évaluer le temps qu’il consacre à ses apprentissages, un tutorat proactif, etc.

Avec le Mooc ITYPA, nous avons adopté les postulats suivants :

- Si les participants s’inscrivent dans ce cours, c’est qu’il disposent déjà d’une certaine autonomie leur permettant de prendre en charge leurs apprentissages : ils ont décidé librement de s’inscrire à un cours qui leur permettra de construire ou consolider leur environnement personnel d’apprentissage. En d’autres termes, ce sont des adultes libres de leurs décisions, qui ont identifié un besoin de formation et veulent le satisfaire.

- Les compétences permettant de diriger soi-même ses apprentissages (en se fixant des objectifs, en établissant une méthode de travail, en formant des groupes de pairs…) vont se construire au fil du cours, non pas essentiellement via des instructions fournies par les animateurs, mais surtout par l’intermédiaire des interactions entre apprenants.

S’efforcer de traduire ces postulats dans un parcours de formation, et donc par le biais de l’ingénierie pédagogique, est extrêmement déstabilisant.

Brutalement, il faut abandonner tous ses réflexes de formateur instructeur, qui cherche à contrôler l’activité des apprenants. Mais ceci n’est pas le plus difficile, et un bon bout de chemin a déjà été fait par de nombreux enseignants et formateurs dans ce domaine, qui les conduit à redéfinir leur rôle auprès des apprenants, moins instructeur et plus facilitateur.

Il faut aussi savoir résister aux demandes des apprenants eux-mêmes, dont une proportion importante réclame de l’encadrement. Et à, c’est vraiment difficile, car nous avons tous été formés dans le même moule, apprenants et enseignants : l’apprenant reçoit, l’enseignant donne. Pas nécessairement du contenu (il y en a tant en ligne qu’il suffit de savoir le sélectionner), mais de la méthodologie d’apprentissage, des rétroactions sur les productions, une direction générale.

Il me semble que pour les enseignants, la principale difficulté du Mooc se trouve là : dans la création d’un nouveau savoir-faire professionnel, équidistant de la directivité traditionnelle et du laisser-faire absolu. Chacun devra inventer pour lui-même. Mais ceux qui sont tentés par l’aventure pourront très certainement s’appuyer sur l’expérience des précurseurs, je pense notamment à la formation professionnelle d’adultes et à l’éducation populaire, pour ce qui est du domaine français. Ce ne sera sans doute pas suffisant, et il faudra aller puiser dans les ressources internationales, du côté par exemple de Paulo Freire au Brésil ou de Sugata Mitra en Inde puis en Grande-Bretagne.

Il s’agit d’innovation pédagogique. Dans ce domaine, les frontières nationales et culturelles ne comptent pas autant qu’on serait tenté de le penser. On ne sait jamais d’où viendra la bonne idée. Un espace immense nous est ouvert, accessible à tous par le biais d’Internet. Il reste à créer des espaces de mutualisation des bonnes pratiques pour tous ceux qui sont intéressés par l’aventure.

Photo : NASA’s Marshall Space Flight Center , Flickr, licence CC

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Article du on Jeudi, octobre 11th, 2012 at 13:36 dans la rubrique culture numérique, Formation enseignants, Non classé, utilisation ressources numériques. Pour suivre les flux RSS de cet article : RSS 2.0 feed. Vous pouvez laisser un commentaire , ou un trackback sur votre propre site.

7 commentaires “Mooc : le big bang”

  1. Francois dit:

    Effectivement la France est encore en retard dans ce domaine, mais on remarque de plus en plus l’apparition d’acteurs privés, des « pure players » fonctionnant uniquement à distance et sur Internet
    A ce jour http://www.Laformationadistance.fr est le portail qui répertorie le plus d’ écoles en ligne

  2. Lucas Gruez dit:

    Bonjour
    Merci à vous pour avoir été l’une des premières en France à nous informer sur les MOOCs via Thot. Je me permets de vous signaler que le dernier numéro de Courrier International aborde ce sujet:
    http://www.scoop.it/t/easy-mooc/p/3184283646/courrier-international-met-a-la-une-le-phenomene-mooc
    ITYPA est une expérience particulièrement intéressante auquel je n’ai pu participer car inscrit depuis septembre à deux MOOCs anglo-saxon. Je suis préfet des études dans l’Académie de Lille et à titre professionnel (Innovation pédagogique) et personnel je me suis intéressé à ce nouveau vecteur éducatif depuis cet été. J’utilise Scoop.it depuis mars 2011 sur différents sujet, et j’ai débuté depuis peu une activité de curation sur les MOOCS, car je trouve que Scoop.it est un excellent outil personnel d’apprentissage.
    Très cordialement
    Lucas Gruez

  3. Simone dit:

    Bonjour, je suis en train de travailler sur les nouvelles façons d’apprendre dans l’économie de partage. J’ai donc eu l’occasion de lire de nombreux article sur les MOOCs (à quand un bon acronyme en français ?) en anglais, sur des sites américains. Les MOOCs ne constituent pas une solution à tout, mais il me semble que cela pose la question de l’intégration des nouvelles technologies dans l’apprentissage et l’adaptation des contenus aux nouveaux supports. Pour ceux qui ont lu « La Troisième Révolution Industrielle » de Jeremy Rifkin (que je vous conseille fortement), on comprend comment notre société est en train de changer. Il est temps que l’éducation franchisse le pas pour s’adapter aux nouveaux besoins et contraintes.

  4. christine-vaufrey dit:

    @simone et @Lucas : Merci pour votre commentaire. Effectivement, les Moocs font la une de l’actualité de l’enseignement supérieur américain, et je précise à Simone qu’une première initiative en français a été lancée cette automne (lien dans mon billet). Ces dispositifs de cours valent au moins autant; si ce n’est davantage, par ce qui s’y apprend (le sujet), que sur les modes d’apprentissages eux-mêmes. Non seulement au niveau de l’intégration de contenus à ces nouveaux supports (ce qui constitue l’essentiel de la réflexion américaine), mais aussi à celui des modes d’apprentissage par les pairs qui s’y jouent, notamment lorsqu’il s’agit de cMooc (modèle canadien élaboré par Downes, siemens et Cormier) tel celui que nous animons en français.
    J’ai lu l’ouvrage de Rifkin, et je suis tout à fait en accord avec la notion de production partagée qu’il y développe. Manifestement, il y a ici une piste très sérieuse, actuellement explorée par les Mooc, pour donner un coup d’accélérateur significatif à la formation des adultes, sur un mode communautaire. C’est pour cette raison que j’ai intitulé mon article « Le big bang », qui désigne le changement de posture de l’enseignant, qui doit alors apprendre à considérer les apprenants comme des individus responsables et autonomes, et interagir différemment avec eux.
    Cette conception présidant à la construction des savoirs et savoir-faire me semble actuellement mieux adaptée à la formation professionnelle des adultes en cours d’emploi qu’à la formation initiale. Si vous avez déjà animé de la formation pro, vous avez constaté que les adultes qui font le choix de suivre une formation en plus de leur travail et de leurs autres obligations sont beaucoup plus maîtres de leurs apprentissages que les étudiants, gavés de cours pendant des années entières, qui semblent vouloir avant tout que ça se termine au plus vite, avec les meilleurs résultats possibles, c’est à dire le diplôme.
    Les futurs Mooc universitaires francophones seront probablement plus à l’image de ceux qui sont développés par les universités américaines qu’à celle des cMooc canadiens, car ils présentent l’avantage de laisser les différentes catégories de protagonistes à la place qu’ils occupent depuis toujours. Les changements seront inévitablement progressifs, et se réaliseront pendant longtemps à petite échelle. En revanche, du côté de la formation pro, on peut aller beaucoup plus loin, et plus vite. C’est en ce sens que le Mooc me paraît être un dispositif de formation adapté à la formation tout au long de la vie.

  5. Anne dit:

    Bonjour,

    On trouve de plus en plus sur le web des critiques acerbes (Christine, ne prenez pas ça pour vous, je trouve le ton de votre article tout à fait mesuré) de « la relative discrétion des établissements français en matière de formation à distance, surtout face à leurs homologues anglo-saxons ».

    C’est vrai, vrai aussi que les ressources mises à disposition par les universitaires Français sont le plus souvent « des d’espaces de dépôt de ressources d’apprentissage, plus que d’espaces de formation, ce qui passe par l’élaboration de parcours organisés où alternent contenus, activités et temps d’(auto)évaluation »

    Mais s’il vous plait, n’oublions pas que les enseignants chercheurs de nos universités sont submergés par une charge d’enseignement beaucoup, beaucoup plus lourde que leurs collègues étrangers, de réunions en tout genre liés aux multiples strates administratives de l’université, et doivent passer un temps considérable à répondre aux appels d’offre aux taux de rejet considérable pour trouver 3 sous pour mener leur recherche.

    Travaillant dans une université (mais pas en tant qu’enseignante), tous les jours je suis admirative devant ceux qui font l’effort de faire des formations pour améliorer la qualité de leur enseignement, de mettre leurs cours et TD en ligne, car tout ce qu’ils ont à y gagner c’est de ralentir leur carrière (ils sont évalués uniquement sur leur activité de recherche) et éventuellement de se faire piller leur travail et de se faire descendre par leurs collègues sur la qualité de leurs cours. C’est bien pire que du bénévolat, cela n’a pour eux que des inconvénients. Dans les conditions où ils le font, c’est même miraculeux qu’il y ait quelques cours en ligne.

    Alors oui, y mettre « des parcours organisés où alternent contenus, activités et temps d’(auto)évaluation » ce serait l’idéal, si les journées avaient 48 heures, ou si on leur faisait l’aumone de quelques décharges d’enseignement pour ça. S’il vous plait, arrêtez de tirer sur l’ambulance!

  6. Anonyme dit:

    MOOC ITyPA…

  7. Fred dit:

    Anne,
    je ne doute pas de la réalité que vous décrivez pour beaucoup d’enseignants chercheurs. J’ai récemment entendu une interview sur France Culture d’un directeur de recherche universitaire qui indiquait passer 50% de temps juste à trouver des financements.
    Mais il y a une situation globale ou la porosité au monde extérieur de l’université et l’agilité, j’entends en particulier la capacité à expérimenter, à évoluer est par trop réduite.
    Ceci est probablement du à un formatage trop important des esprits autour de méthodes et pratiques. Et à une direction au plus haut niveau qui ne met pas en mouvement cette institution très ancienne. Si ce n’est par des coupes de réduction de budget trop souvent arbitraire, dans le sens où il n’y a pas suffisamment de justification sur les conséquences et les résultats en terme d’efficience des apprentissages.

    A Me Vaufrey,
    Alors je tiens à dire bravo à notre petit groupe d’expérimentateur Mooc, qui doit prendre sur leurs « réputation » professionnelles pour ces expérimentations avec des risques certains.
    Je vous invite à faire découvrir avec plus de profondeur et avec le développement d’une métrique des résultats de ces expériences. Et à faire apparaître les bonnes pratiques et les limites qui en découlent.
    Les faits ont toujours raison sur l’obscurantisme et l’immobilisme.
    Bonne continuation,
    Frédéric.

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