Les apprentis-sorciers

alchimieAujourd’hui, mercredi 6 février, c’est le « Digital Learning Day », la « journée de l’apprentissage en ligne ». Si vous n’en avez jamais entendu parler, ne vous en faites pas, et ne vous dites pas que décidément, vous êtes complètement dépassé : cette journée ne concerne que les Etats-Unis; elle a été créée par une association (un lobby, plutôt) basé à Washington, qui vise à promouvoir l’e-learning auprès des membres du gouvernement, du sénat et de la chambre des représentants.

Je baigne dans l’e-learning, les Tice, et je n’avais jamais entendu parler de ce Digital Learning Day avant de lire cet article publié dans le Washington Post d’hier, intitulé « How online class about online learning failed miserably ». Autrement dit : « Comment un cours en ligne traitant de l’apprentissage en ligne a lamentablement échoué ». L’article relate la mésaventure des promoteurs d’un cours délivré sur la célèbre plateforme de Moocs Coursera, qui traitait effectivement de la conception de cours en ligne, en garantissant aux participants qu’après 8 semaines de cours, ils seraient capables de bâtir leur propre cours en ligne. Conséquemment 40 000 personnes s’y sont inscrites. Eh oui, ça se passe comme ça chez McDonald aux Etats-Unis, quand vous promettez quelque chose d’appétissant, tout le monde se précipite, sans perdre de temps à examiner votre pedigree, si on peut suivre le cours sur son temps de travail, si les frais éventuels seront remboursés, si on risque d’y croiser des gens connus, toutes choses auxquelles personne ne pense, jamais, nulle part.

Eh bien, aujourd’hui ces 40 000 personnes se retrouvent dans la nature, car le cours a fermé après une semaine seulement. Manifestement, l’enseignante responsable a été débordée par l’affluence, avait mal choisi ses outils (une feuille de calcul unique sur Google Doc pour 40 000 personnes, alors que l’application autorise 50 contributeurs simultanés), pris de mauvaises décisions quant à la formation des groupes de travail et fourni des ressources documentaires calamiteuses, en l’occurrence des diaporamas remplis de listes à puces, ce genre de diaporamas que plus personne ne fait, jamais, nulle part.

Parmi ces 40 000 personnes, il y avait bien sûr des internautes très au point en matière de diffusion de nouvelles sur les réseaux sociaux, et le buzz a enflé pendant tout le week end dernier, pour assassiner médiatiquement la malheureuse enseignante, et épingler Coursera par la même occasion. Brûler ce que l’on a adoré quelques jours plus tôt reste le sport favori de bon nombre d’Internautes, les participants déçus estimant de plus avoir été trompés sur la marchandise et avoir subi un dommage irréparable. Les pros du e-learning et du Mooc y sont allés de leur commentaire plein de mansuétude, car ils  savent bien que ça peut arriver à n’importe qui, et que ceux qui n’hésitent pas à clouer les Moocs au pilori oublient un peu vite que des cours en présence peuvent eux aussi être calamiteux, poussant des centaines d’étudiants à se planquer dans leur chambre et à attendre que les quelques volontaires désignés pour la semaine déposent leurs notes dans une Dropbox quelconque pour en faire profiter tout le monde.

De cette mésaventure, je tire trois leçons qui, j’espère, seront entendues :

- Ne s’improvise pas enseignant en ligne qui veut;

- Ne s’improvise pas concepteur et animateur de Mooc qui veut;

- La médiatisation indispensable au recrutement des participants à un Mooc devient un cauchemar lorsque le cours ne fonctionne pas, ou s’avère seulement moins intéressant que ce qui avait été espéré.

Les projets de Moocs fleurissent en France, de toutes parts, depuis que nous avons ouvert le bal francophone avec ITyPA. Je me bornerai à rappeler qu’il nous a fallu 4 mois de travail soutenu pour créer ITyPA; que notre complémentarité, en termes disciplinaires et de savoir-faire, s’est avérée essentielle; que l’animation du cours pendant sa diffusion nous a demandé l’équivalent d’un temps plein (réparti entre nous quatre); que nous avons repéré plusieurs points qui doivent sérieusement être améliorés et qu’actuellement nous travaillons dur pour cela, quand les activités de restitution de notre expérience et notre activité habituelle nous en laissent le temps.

Beaucoup d’entre nous continueront de faire des erreurs, dans la conception de Moocs. Sachons du moins tirer profit de nos expériences respectives ou communes, et ne pas pêcher par excès de confiance, pour éviter le désastre.

photo : Brian Hathcock via photopin cc

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Article du on Mercredi, février 6th, 2013 at 14:18 dans la rubrique conception de cours, enseignement supérieur. Pour suivre les flux RSS de cet article : RSS 2.0 feed. Vous pouvez laisser un commentaire , ou un trackback sur votre propre site.

5 commentaires “Les apprentis-sorciers”

  1. Loïc dit:

    Merci beaucoup pour cette anecdote, que j’avais laissée passer ! Elle est très intéressante, et permet de rappeler qu’effectivement 1°) on ne peut s’improviser enseignant en ligne sans soutien / support / expérience (et même sans avoir fait des erreurs, qui restent un excellent moyen d’apprentissage :-)), et que 2°) le e-learning (le mooc, en l’occurence) n’est pas la solution ultime pour former des armées de personnes à coût nul. C’est un type de formation, comme d’autres, qui nécessite un investissement multiple (en temps, humain, financier, intellectuel), et c’est hélas trop souvent et trop facilement oublié…
    Merci encore pour votre blog et pour l’animation de Thotcursus ! :-)
    Loïc

  2. ActionsFLE dit:

    « ce genre de diaporamas que plus personne ne fait, jamais, nulle part. »

    Ca fait un moment que tu n’as pas assisté à des colloques scientifiques, non ? Parce que, malheureusement, les docupoints sont toujours à la mode…

    Bravo pour ce très bon article qui rappelle bien que nous sommes aux prémisses des cours en ligne, ouverts et massifs, ce « massif » faisant une grande différence avec les cours en ligne auxquels nous étions habitués.

    Tirer les leçons d’expériences, n’est-ce pas aussi une des étapes principales d’un apprentissage ?

  3. proximity1 dit:

    Des « MOOC » et semblabes trucs,

    Répète après moi :

    « Anglo-American Educational Practices » (A.O.C.*)

    * « appellation d’origine corrompue »

    ou bien « fill-in-the-blank »:

    « Anglo-American ___(remplir)___ Practices » (A.O.C.*)

  4. Le blog de Christine Vaufrey » Blog Archi... dit:

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  5. Le blog de Christine Vaufrey » Blog Archi... dit:

    [...] 1 bide à méditer pour la eformation  [...]

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