Non, le e-learning n’est pas né en 2011 !

Le 15 mai dernier, on pouvait lire dans Les Echos un article intitulé « Les universités américaines pionnières de l’enseignement en ligne ». Un pionnier désignant l’individu qui, le premier, réalise quelque chose, je m’attendais à lire un historique de la formation à distance.

C’est effectivement le cas… mais le problème, c’est que l’article nous laisse croire que la formation en ligne est née avec Coursera, en 2011, donc. Avant, il n’y a avait rien que les classes traditionnelles : « L’éducation n’a guère changé depuis cinq cents ans : le savoir se transmet essentiellement en classe, par l’intermédiaire d’un professeur, d’un tableau noir et de livres. A voir le débat qui est en train d’enflammer l’Amérique sur l’éducation en ligne, Internet pourrait néanmoins rapidement changer la donne« .

Quel dommage que le journaliste ayant commis cet article n’ait pas eu connaissance de l’infographie ci-dessous, qui lui aurait donné un minimum de recul par rapport au sujet qu’il prétendait traiter !


The Evolution of Distance Learning
Created by: www.DistanceLearning.com
Un journaliste doit effectuer un minimum de recherches avant d’aborder un sujet dans son article, il me semble que c’est une règle communément admise. Si Massimo Prandi, auteur de l’article évoqué, avait été un simple citoyen et que sa réflexion sur la formation en ligne n’avait pas été partagée avec les milliers de lecteurs des Echos, on aurait pu lui pardonner sa bourde, tant il est vrai que la formation à distance, puis la formation en ligne, ont longtemps peiné à se faire reconnaître dans le paysage de l’éducation et de la formation.

Si vous concevez ou animez des cours en ligne dans votre établissement, vous devez être familier de ce genre de réflexions : « ouais, c’est pas mal ton truc mais franchement, ça vaut pas un bon cours en amphi, non ?« , « Comment tu fais pour enseigner à distance : tu te filmes et les gens ils te regardent sur leur ordinateur, c’est ça ?« , « Mon boulot, c’est de faire cours, pas de bricoler avec des ordinateurs !« ; et un petit dernier pour la route « Mes cours sur Internet, jamais ! Je veux pas que n’importe quel abruti me les pique et dise ensuite que c’est le siens !« .

Pour résumer, disons que la formation à distance a longtemps été considérée par une part non négligeable d’enseignants, d’administrateurs et d’apprenants potentiels comme un sous-produit universitaire, distribuant des diplômes au rabais, faite pour des pauvres gens qui n’ont pas la chance de pouvoir fréquenter nos merveilleux campus. Et pendant des années, il a fallu argumenter et se justifier en présentant les dispositifs d’accompagnement des étudiants, des scénarios pédagogiques, les espaces de classe virtuelle et des résultats aux examens plus qu’honorables, équivalents sinon meilleurs à ceux qui étaient obtenus dans les classes en présence. Et malgré tout ça, nous avions le sentiment persistant d’être pris dans des sables mouvants et que plus on avait d’inscrits, moins on nous prenait au sérieux.

Alors, il n’est pas vraiment étonnant que pour de nombreuses personnes, la formation en ligne soit née en 2011, avec les MOOCs des grandes universités américaines. Dans ces universités d’ailleurs, ce sont des enseignants plutôt rétifs au e-learning qui se sont les premiers enthousiasmés pour les MOOCs, comme le signale une très intéressante enquête réalisée par The Chronicle of Higher Education . Les MOOCs des universités américaines séduisent parce qu’ils ne remettent pas en cause la pédagogie universitaire la plus classique : l’enseignant et son savoir sont au centre, les étudiants en périphérie. Ils séduisent également car tout le monde peut y accéder, sans condition de diplôme, de fortune ou de localisation. Ils apparaissent donc comme les nouveaux ambassadeurs de la mission civilisatrice américaine, chargée par le pouvoir divin de répandre la lumière sur le monde.  Et surtout, ils séduisent parce qu’ils sont gratuits : n’oublions pas que près de la moitié des inscrits dans un MOOC vivent aux Etats-Unis, pays où le coût d’une année études supérieures dépasse aisément le montant d’un salaire modeste (25 000 dollars par an, soit 1000 dollars par semaine de cours, n’est pas rare), et où la dette étudiante dépasse les 1000 milliards de dollars.

Clairement, la vogue des MOOCs ne tient pas essentiellement à leur pédagogie : en ce domaine, il y en a d’excellents comme d’exécrables. Elle ne tient pas non plus à l’usage des technologies numériques : la formation en ligne existe depuis 1976 (regardez l’infographie !). Elle tient au story telling, à l’histoire dans laquelle ces produits sont intégrés, une histoire d’excellence, de générosité et d’amélioration de l’humanité. C’est un discours extrêmement fréquent aux Etats-Unis : on ne compte plus le nombre de produits et d’applications qui vont « changer le monde » ou le sauver. Ce discours est le produit d’un pays qui se réinvente en permanence, au risque de redécouvrir la roue plusieurs fois par siècle. Ceci étant dit, il faut rétablir la vérité : le discours élevé à la gloire des MOOCs ne doit surtout pas faire oublier l’expertise accumulée par les praticiens de la formation en ligne classique, ni les dizaines de millions de personnes qui, depuis plus de 30 ans maintenant, apprennent, interagissent et obtiennent des diplômes par le biais du e-learning.

Voici une ressource en français sur l’histoire de la formation à distance :

Peraya Daniel : De la correspondance au campus virtuel. Formation à distance et dispositifs médiatiques. (pdf)

En 2012-2013 le Gehfa a organisé un cycle de séminaires sur « La langue histoire inachevée de la formation à distance (1840 – 2012)« . Rien n’est en ligne. Espérons que le dépôt sur le site de l’UOH ne prenne pas deux ans ou plus…

 

 

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Article du on Jeudi, mai 16th, 2013 at 17:11 dans la rubrique MOOC. Pour suivre les flux RSS de cet article : RSS 2.0 feed. Vous pouvez laisser un commentaire , ou un trackback sur votre propre site.

12 commentaires “Non, le e-learning n’est pas né en 2011 !”

  1. Le blog de Christine Vaufrey » Blog Archi... dit:

    [...]   [...]

  2. Non, le e-learning n’est pas né en... dit:

    [...] Le 15 mai dernier, on pouvait lire dans Les Echos un article intitulé « Les universités américaines pionnières de l’enseignement en ligne ». Un pionnier désignant l’individu qui, le premier, réalise quelque chose, je m’attendais à lire un historique de la formation à distance.  [...]

  3. Non, le e-learning n’est pas né en... dit:

    [...] Le 15 mai dernier, on pouvait lire dans Les Echos un article intitulé « Les universités américaines pionnières de l’enseignement en ligne ». Un pionnier désignant l’individu qui, le premier, réalise quelque chose, je m’attendais à lire un historique de la formation à distance.C’est effectivement le cas… mais le problème, c’est que l’article nous laisse croire que la formation en ligne est née avec Coursera, en 2011, donc. Avant, il n’y a avait rien que les classes traditionnelles : « L’éducation n’a guère changé depuis cinq cents ans : le savoir se transmet essentiellement en classe, par l’intermédiaire d’un professeur, d’un tableau noir et de livres. A voir le débat qui est en train d’enflammer l’Amérique sur l’éducation en ligne, Internet pourrait néanmoins rapidement changer la donne« .Quel dommage que le journaliste ayant commis cet article n’ait pas eu connaissance de l’infographie ci-dessous, qui lui aurait donné un minimum de recul par rapport au sujet qu’il prétendait traiter !  [...]

  4. Le blog de Christine Vaufrey » Blog Archi... dit:

    [...] Non, le e-learning n'est pas né en 2011 ! – http://t.co/ZLFfyA9wpS http://t.co/ZLFfyA9wpS  [...]

  5. Le blog de Christine Vaufrey » Blog Archi... dit:

    [...] Le 15 mai dernier, on pouvait lire dans Les Echos un article intitulé « Les universités américaines pionnières de l'enseignement en ligne ». Un pionnier désignant l'individu qui, le premier, réalise quelque chose, …  [...]

  6. labord florence dit:

    bonjour,

    Merci pour ce post qui recadre les choses …Je confirme votre titre en témoignant : En 2001 je travaillais en maitrise d’œuvre sur un projet européen de R&D sur dispositif PIC EQUAL en matière de e-learning pour créer des grains pédagogiques en flash (avec Flash 6 à l’époque) qui ont été portés sur un développement spécifique puis SYFADIS et MOODLE ….Ici une archive de 2003 pour en témoigner…
    http://web.archive.org/web/20030206062458/http://www.cyber-ecole.prd.fr/foad.php
    Cdt, Florence Labord
    ExpertWeb.fr

    Florence

  7. Le blog de Christine Vaufrey » Blog Archive » Le MOOC, ou le retour du prof dit:

    [...] rupture vis à vis du e-learning tel qu’il se pratique depuis 20 ans« . Car oui, on n’a pas attendu les MOOCs pour pratiquer le e-learning, diplômer des apprenants entièrement à distance, expérimenter les modèles tout en ligne, [...]

  8. Le MOOC, ou le retour du prof | Jamais sans mon laptop dit:

    [...] une rupture vis à vis du e-learning tel qu’il se pratique depuis 20 ans". Car oui, on n’a pas attendu les MOOCs pour pratiquer le e-learning, diplômer des apprenants entièrement à distance, expérimenter les modèles tout en ligne, [...]

  9. Sophie dit:

    Effectivement, c’est étonnant de trouver de telles affirmations sous la plume d’un journaliste ! L’e-learning ne date pas d’hier…

  10. Peregrine dit:

    Effectivement, l’e-learning ne date pas d’hier… mais il n’est PAS un synonyme de « formation à distance » (il n’est même pas réellement synonyme d’enseignement en ligne…)!!
    Aujourd’hui, on a tendance à mettre « dans le même sac » enseignement médiaté, formation à distance, enseignement à distance, apprentissage à distance (eh oui! 3 choses différentes!), mais aussi formation en ligne, enseignement en ligne et apprentissage en ligne (encore 3 choses différentes entre elles, et différentes des 4 précédentes!). On prend tout ça, et on l’appelle « e-learning » par effet de mode et/ou par facilité!
    Donc, avant de dénoncer un article mal renseigné, merci d’éviter les amalgames!

  11. Peregrine dit:

    Par contre, votre réflexion sur les MOOC est très pertinente!

  12. christine-vaufrey dit:

    On peut raffiner à l’extrême les catégories, vous en citez déjà 7, mais il me semble que le point fondamental n’est pas, dans une communication grand public, de savoir dans quelle configuration exacte on se trouve, mais de rappeler tout simplement que la formation en ligne (= disponible sur Internet) n’est pas née avec les MOOCs.

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