Le MOOC, ou le retour du prof

medium_8573233746Aujourd’hui, j’ai eu le plaisir de participer à la conférence intitulée « MOOC et formation continue« , évènement organisé par CCM Benchmark, avec le concours d’Orange, du JDN, du Figaro étudiant, et tout ceci à l’université Paris-Dauphine.

Je suis intervenue sur le thème « MOOC et e-learning : points de convergence et de divergence », en compagnie de Véronique Saguez, enseignante de SVT et consultante académique pour les TICE.

La première chose qui m’a été demandée, et la seule que je traiterai dans ce billet, c’est « est-ce que les MOOCs constituent une rupture vis à vis du e-learning tel qu’il se pratique depuis 20 ans« . Car oui, on n’a pas attendu les MOOCs pour pratiquer le e-learning, diplômer des apprenants entièrement à distance, expérimenter les modèles tout en ligne, hybride, présence renforcée, etc. (ça vous rappelle de bons souvenirs mes chers collègues, n’est-ce pas ?). Ce qui me frappe en travaillant sur les MOOCs, en les préparant, en les animant, en analysant ce qui se fait ailleurs, c’est de constater que toutes les questions que nous nous sommes déjà posées pour le e-learning se posent à nouveau pour les MOOCs : vont-ils fournir de la formation au rabais ? Ne faudrait-il pas former les profs avant de leur demander de faire des MOOCs ? Comment convaincre les OPCA de considérer les MOOCs comme de véritables parcours de formation continue ? Les MOOCs doivent-ils être suivis sur le temps de travail ou en dehors ? Faut-il des stratégies « nationales » pour les MOOCs, ou laisser les établissements s’organiser comme bon leur semble ? Peut-on acquérir des compétences en ligne, ou seulement des savoirs ? Quels supports sont les meilleurs ? La vidéo n’est-elle pas « l’avenir de la formation en ligne » ?

J’arrête là, persuadée que vous pouvez vous-même poursuivre la liste ad libitum.

J’arrête là, pour focaliser mon propos sur trois points :

L’accompagnement de l’apprenant. Dans un MOOC, l’apprenant n’est pas accompagné par l’organisme organisateur ni l’enseignant, mais par ses pairs. Clairement, ce n’est pas suffisant pour tout le monde. L’analyse que nous avons faire à l’issue d’ITyPA converge avec celle de Véronique Saguez, qui travaille avec des publics beaucoup plus jeunes : l’autonomie de l’apprenant ne peut pas être considérée comme une principe acquis avant le cours, sauf à ne travailler que pour les mieux dotés, une fois de plus. Cette autonomie se construit au fil du temps, au travers de dispositifs pédagogiques adaptés. Mais, alors qu’avec un public jeune d’une part, un public victime de ce qu’on appelle la fracture numérique qui est largement une fracture sociale d’autre part, l’institution mettra en place au moins une partie de ce dispositif, l’accompagnement pourra être beaucoup plus léger avec un public habitué aux outils numériques et au travail en mode projet, les participants ayant les capacités de s’organiser eux-mêmes en groupes bienveillants et favorables aux apprentissages. Les MOOCs que nous voyons aujourd’hui s’adressent avant tout à ce public « de niveau 2″. Ce qui ne signifie absolument pas qu’ils doivent ne s’adresser qu’à ce public. On peut parfaitement envisager des modalités d’apprentissage hybrides, avec une part variable de rassemblements physiques. En d’autres termes le MOOC, qui est l’archétype du dispositif de social learning, ne dérogera en rien à ses principes constitutifs (dont aucun, soit dit en passant, n’est gravé dans le marbre) en étendant cette dimension sociale IRL, dans la vraie vie.

medium_240359464Dans le même ordre d’idée, j’ai insisté sur le fait que tout dispositif pédagogique est le produit de sa culture. Il n’est alors pas étonnant d’avoir vu naître les MOOCs sur le sol des Etats-Unis : ce pays valorise l’affirmation de soi, l’autonomie de choix, et même le « branding » personnel (le fait de se considérer soi-même comme une marque. Il paraît que c’est un progrès). Les apprenants comme les enseignants oeuvrant dans les MOOCs veulent être « populaires »; les posts des participants sont notés par les pairs qui ajoutent des « like » comme sur n’importe quel réseau social. Il est de nombreux endroits dans le monde où l’enseignement se base sur des concepts bien différents : l’obéissance, la déférence vis à vis de la parole du maître, le travail acharné (en réponse à une prescription qui dépasse bien souvent les limites de la survie), l’importance cruciale du cadre d’apprentissage et de ses rituels… Y jouent des rôles essentiels. Si vous avez déjà enseigné à des étudiants asiatiques, vous verrez ce dont je veux parler. Et au début d’ITyPA, plusieurs participants nous ont demandé où étaient la classe, les devoirs, ce qu’il fallait apprendre, quand allait arriver le prof (puisque nous nous présentions comme des animateurs)… On reconnaît là les indices d’une certaine culture scolaire. S’il s’agit de celle dans laquelle vous avez grandi et que subissent aussi vos enfants, à quelques modifications près, comment pouvez-vous imaginer que désormais, le web tout entier est votre salle de classe, la plateforme n’est faite que pour discuter entre nous, on décide souverainement du temps que l’on doit passer sur chaque apprentissage, et même de ce qu’on va produire en fin de parcours ? Donc, emparons-nous des MOOCs mais attention à ne pas nous tromper de culture éducative ! Nous avons de très belles et bonnes choses à défendre en Europe en matière de rapport au savoir et d’apprentissage social.

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Jusque là, nous ne voyons pas de véritable rupture entre le e-learning et les MOOCs, juste des points de vigilance. Le véritable changement, ce qui fait que les MOOCs sont bien mieux acceptés par les profs que les modalités habituelles d’e-learning, c’est que précisément, le MOOC redonne la main à l’enseignant dans la conception et l’animation de cours. Les pratiques d’e-learning souffrent d’une anonymisation radicalement étrangère à la culture enseignante. Qu’il s’agisse de la préparation d’un « master course », sorte de cours standard qui peut être distribué par n’importe quel enseignant, de l’effacement de l’enseignant, vulgaire « expert de contenu », derrière le tuteur, ou des pratiques dépersonnalisantes des Universités numériques thématiques qui engloutissent dans d’immense sacs fourre-tout (si peu organisés hélas, dans de trop nombreux cas) les ressources produites par les universités dans des contextes spécifiques, les ressources et pratiques numériques ne valorisent pas le travail de proximité de l’enseignant. Avec les MOOCs, tout change : aux USA, les MOOCs des profs stars ressemblent à s’y méprendre aux captations des concerts des géants du rock. Et les enseignants qui ne disposent ni de cette audience, ni peut-être du talent d’orateur de leurs célèbres collègues, refusent avec la dernière énergie de voir leurs propres séquences de transmission des savoirs remplacées par les MOOCs des universités les plus prestigieuses : même moins bon, même un peu bricolé, eh bien c’est mon cours, celui que j’ai fait moi-même !

Et poussons encore un peu la réflexion : qu’est-ce qui fait qu’un prof s’éclate en préparant et en donnant son cours ? Le fait de l’avoir scénarisé. Ce n’est pas le contenu lui-même (les verbes irréguliers en anglais pour la 17e ou la 28e fois de sa carrière…) mais tout le scénario mis en place pour intéresser les élèves ou les étudiants, les multitudes de décisions qui doivent être prises, les ciseaux et la colle, la recherche de documentation, le rythme du cours… qui représentent l’expertise du prof.

Alors oui, j’idéalise un peu le prof enthousiaste qui arrive tout excité dans sa classe, après avoir passé la nuit à développer l’idée géniale qu’il a eu la veille (ou qui arrive tranquille et rassurant dans sa classe, tant il est sûr de son métier) . Mais d’une part, j’estime que l’on fait du e-learning ou des MOOCs avec les enseignants et pas contre eux. D’autre part je suis absolument convaincue, pour l’expérimenter quasiment tous les jours, que si l’on enlève la scénarisation pédagogique au prof, on lui enlève l’essentiel. Et ceci est valable en présence comme à distance, et peut-être même encore plus à distance : se reconnaître dans le cours qui apparaît à l’écran est une satisfaction profonde. Et ménager des espaces pour prendre contact avec les apprenants distants, lors d’un chat audio ou vidéo, incruster sa trombine dans la page de cours, comme l’a fait Rémy Bachelet dans le MOOC Gestion de projet qui s’achève tout juste et a connu un énorme succès, fait du bien à tout le monde, apprenants comme enseignants.

Donc, finalement, quoi ? Pas de « pédagogie de rupture » dans les MOOCs, mais 1/ des problématiques bien connues sur la formation à distance et l’autonomie des apprenants, auxquelles des réponses ont été données et qu’il faut aller consulter, ce qui implique d’avoir un minimum de mémoire; 2/ un retour en grâce des enseignants à valoriser impérativement, comme la clé qui ouvrira la porte de la participation des enseignants à cette modalité de formation à distance.

Le e-learning a malheureusement souvent été compris par les enseignants comme : beaucoup de technologies à maîtriser et très peu de vous-mêmes. Le MOOC peut renverser la tendance : beaucoup de vous-mêmes et finalement peu de technologies à maîtriser.
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Article du on Mardi, juin 4th, 2013 at 19:16 dans la rubrique conception de cours, MOOC. Pour suivre les flux RSS de cet article : RSS 2.0 feed. Vous pouvez laisser un commentaire , ou un trackback sur votre propre site.

17 commentaires “Le MOOC, ou le retour du prof”

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  2. ITYPA | Pearltrees dit:

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  4. MOOC | Pearltrees dit:

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  5. sitepédagogique | Pearltrees dit:

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  6. memoire | Pearltrees dit:

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  8. Le MOOC, ou le retour du prof | Evolution of Bu... dit:

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  9. pinte dit:

    Tout à fait ok pour reconnaître que l’on a pas attendu les MOOC pour faire du e-learning !!!!

    Je ne cesse de le répéter lorsque l’on me parle de ce environnements

  10. MOOC & co | Pearltrees dit:

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  12. Le MOOC, ou le retour du prof - Les blogs Educp... dit:

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  13. Formation, enseignement, environnement universitaire | Culture numérique dit:

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    […] "[…] La première chose qui m’a été demandée, et la seule que je traiterai dans ce billet, c’est « est-ce que les MOOCs constituent une rupture vis à vis du e-learning tel qu’il se pratique depuis 20 ans« . Car oui, on n’a pas attendu les MOOCs pour pratiquer le e-learning, diplômer des apprenants entièrement à distance, expérimenter les modèles tout en ligne, hybride, présence renforcée, etc.[…]"  […]

  15. Le MOOC, ou le retour du prof | Jamais sans mon laptop dit:

    […] Première publication : Educpros, le blog de Christine Vaufrey, 4 juin 2013 http://blog.educpros.fr/christine-vaufrey/2013/06/04/le-mooc-ou-le-retour-du-prof/  […]

  16. Votre MOOC est-il faisable ? | La révolution MOOC dit:

    […] le MOOC remet l’enseignant au centre du dispositif (cf. le billet de Christine Vauffray Le MOOC, ou le retour du prof). Celui-ci n’est donc pas uniquement un acteur, mais aussi le réalisateur du cours. On met […]

  17. Le MOOC, ou le retour du prof | MOOC & E-le... dit:

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