MOOCs : du passé faisons table rase… ou pas

Reflets dans un immeuble de Long Beach, Californie. Mur de l'ancien quartier juif de Palerme, Sicile.

« Disruptive inovation » : c’est en ces termes que le MOOC est fréquemment décrit outre-Atlantique. Il n’est pas facile de traduire « disruptive« . Cet adjectif qualifie un élement qui bouleverse, perturbe profondément, change à jamais l’ordre des choses.

Tous les créateurs d’applications numérique rêvent de créer l’application « disruptive« , celle après laquelle rien ne sera jamais plus pareil. Et ceux qui ont lancé les MOOCs académiques se sont vus comme des messagers du « disruptif » total dans le champ éducatif.

Cette aspiration est profondément ancrée dans la culture américaine, qui fait volontiers table rase du passé pour construire du neuf, au propre comme au figuré. Les villes américaines comptent quelques rues ou bâtiments mis sous cloche, intouchables, à côté de quartiers tout neufs, constamment tout neufs. Les maisons à ossature de bois, si fréquentes, ne sont pas faites pour durer. On les quittera sans un regard en arrière, laissant le fauteuil à demi-éventré et le vaisselier en plastique imitation bois prendre la poussière dans le living room déserté, lors d’un énième déménagement.

On retrouve ce goût du flambant neuf dans les produits éducatifs américains, et dans les commentaires portés sur ces produits. Nous autres Européens, avons souvent le sentiment que nos collègues américains réinventent la roue chaque matin, avec un enthousiasme sans cesse renouvelé.  Car nous qui évoluons dans un espace où s’entrechoquent les siècles, nous qui considérons comme un peu jeunes les villes de moins de 1000 ans et avons l’habitude d’installer nos restaurants au milieu des ruines romaines, avons bien du mal à sauter de joie devant la douzième version du portfolio numérique, le vingt-deuxième réseaux social dérivé de Facebook, la x-ième plateforme de MOOC sortie en moins de deux ans. Et ce, même si des millions de dollars ont été investis dans la réalisation de ces produits, dont 99 % seront engloutis dans les ténèbres – le % restant suffisant à modifier durablement nos façons de travailler, communiquer et apprendre.

« Nouveau » n’est pas toujours « Innovant »

Les plateformes de MOOC les plus connues (Coursera, EdX, Canvas) sont-elles à la hauteur du potentiel « disruptif » de cours massifs qu’elles accueillent ? Franchement, on en doute. N’hésitez pas à vous inscrire à un MOOC, et testez les différentes fonctions des plateformes. Vous verrez que ce sont de bien pauvres LMS, structurés autour des vidéos de cours. Des vidéos dont on commence à comprendre qu’elles satisfont sans doute plus les profs que les participants aux MOOC, ces derniers n’hésitant pas à les sauter pour se précipiter sur la seule chose qui les fasse vraiment avancer : l’activité d’apprentissage. C’est du moins ce qui ressort des premières analyses des données collectées sur Coursera et Udacity, comme on peut le lire dans un récent article publié sur le site de la MIT Technology Review :

« Since MOOCs first appeared, bite-sized videos have provided the bulk of the teaching, accompanied by online assessments and exercises to help cement the content in students’ minds. However, both Coursera’s data and Udacity’s reveal a large subset of students who prefer to skip videos and fast-forward as much as possible. »

Le MOOC, d’abord social

La véritable valeur des MOOCs ne tient évidemment pas aux vidéos, dont on peut penser qu’elles ont été choisies comme vecteur principal du cours non pour leurs qualités intrinsèques de supports éducatifs, mais parce que après des années d’OpenCourseWare et d’iTunesU, les universités américaines et les enseignants en maîtrisent le technique. Cette valeur ne tiendra pas non plus aux activités en ligne qui vont certainement se faire plus nombreuses, car les praticiens du e-learning ont appris à scénariser leurs cours et à organiser des activités variées sur plateforme, les LMS les plus populaires offrant là des modules fort intéressants dont les concepteurs de plateformes de MOOCs feraient bien de s’inspirer. La valeur des MOOCs tient à l’explosion de la dimension sociale de l’apprentissage. Des milliers de participants peuvent s’appuyer les uns sur les autres et travailler ensemble non seulement pour satisfaire aux exigences de la certification, mais aussi pour apprendre beaucoup plus, autrement, ailleurs. Les fonctions sociales permettant d’organiser des activités d’apprentissage : voilà ce que les plateformes de MOOCs devraient privilégier, pour être à la hauteur de leur réputation « disruptive ».

Faire évoluer les plateformes qui ont fait leurs preuves

Mais n’oublions pas que les plateformes américaines dans leur majorité sont nées… de rien. Comme s’il n’y avait jamais eu de LMS auparavant. Leurs promoteurs tentent de faire passer cette amnésie pour de l’innovation. Et nous ne sommes pas obligés de suivre aveuglément cette stratégie si nous voulons nous aussi, en Europe, bâtir nos propres plateformes.

Tout doit-il être jeté, sous prétexte de MOOC, dans les plateformes d’e-learning les plus connues ? Moodle (américaine à l’origine mais depuis longtemps alimentée par des communautés oeuvrant dans le monde entier), Claroline, Chamilo… ne peuvent-elles évoluer pour accueillir des MOOCs ? Bien sûr que si ! Il est mille fois préférable d’alimenter l’évolution de LMS ayant déjà fait leurs preuves et ayant déjà pris le virage du social learning (car ces MOOCs  sont eux aussi le produit d’une histoire éducative), que de créer des plateformes sommaires de toutes pièces, en y engloutissant des sommes qui seraient sans doute mieux employés ailleurs. Moodle a déjà fait sa mue et peut compter sur des millions d’utilisateurs enthousiastes. Claroline va très bientôt changer radicalement d’aspect et de fonctionnement, focalisant d’avantage sur les activités des apprenants que sur le matériel de cours; les autres plateformes pourront évoluer si leurs développeurs le souhaitent.

Cette démarche raisonnable et qualitative manquera peut-être un peu de panache face à la création ex nihilo de plateformes nouvelles. Cependant, à l’usage, parions que les plateformes les plus robustes et les plus évolutives ne seront pas les plus récentes, mais celles qui auront déjà fait la preuve de leur adaptabilité.

Illustration : Reflets dans un immeuble de Long Beach, Californie. Mur de l’ancien quartier juif de Palerme, Sicile (photos personnelles).

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Article du on Mardi, juin 18th, 2013 at 0:28 dans la rubrique culture numérique, MOOC. Pour suivre les flux RSS de cet article : RSS 2.0 feed. Vous pouvez laisser un commentaire , ou un trackback sur votre propre site.

9 commentaires “MOOCs : du passé faisons table rase… ou pas”

  1. MOOCs : du passé faisons table rase&hell... dit:

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  2. MOOC | Pearltrees dit:

    […] Le blog de Christine Vaufrey » Blog Archive » MOOCs : du passé faisons table rase… ou pas […]

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    […] le billet complet de Christine Vaufrey via http://blog.educpros.fr/christine-vaufrey/2013/06/18/linnovation-de-rupture-un-mythe-americain/ Infolettre de Carrefour […]

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    […] Reflets dans un immeuble de Long Beach, Californie. Mur de l'ancien quartier. « Disruptive inovation » : c'est en ces termes que le MOOC est fréquemment décrit outre-Atlantique. Il n'est pas facile de traduire « disruptive« .  […]

  9. Le blog de Christine Vaufrey » Blog Archi... dit:

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