Souvenirs de fac

universiteDemain lundi 16 septembre, c’est la rentrée pour un grand nombre d’étudiants, et donc pour leurs profs. J’y pensais ce matin (beaucoup d’étudiants autour de moi), et j’essayais de me souvenir de mes propres années d’université (1978 – 1981, puis 1987-89. Entre les deux, j’ai fait scénariste de télé et j’ai voyagé). Non que j’aie tout oublié, mais c’est un peu confus, embrouillé. Qu’est-ce qu’il y avait là, qu’il n’y a plus aujourd’hui ? Et inversement ?

La rentrée se faisait plutôt vers le début du mois d’octobre, il me semble. Je travaillais en juillet et août, et je ne me souviens pas d’avoir embrayé directement sur la fac. Je prenais des vacances. Ça devait être en septembre.

Fac de lettres, première année. Premier cours de littérature moderne, la prof nous regarde droit dans les yeux et nous assène : « J’espère que vous n’êtes pas venus là parce que vous aimez lire ! »

Bon, on n’a rien dit, impressionnés. On ne le savait pas encore, mais  en 1978 le structuralisme linguistique connaissait ses derniers spasmes. Interdit de parler de l’auteur ou de l’époque. Le texte, rien que le texte. Aimer lire ? Sans doute une maladie bourgeoise. On compte les mots, les syllabes, on emploie un vocabulaire compliqué que personne ne comprend, même pas nous. On étudie la littérature, ça rigole pas. On a tous eu 6 au premier devoir (sur La Fontaine). je me souviens du commentaire de la prof sur ma copie : « Travail très décevant ». C’était pas très structuraliste, ça.

On écrivait tout à la main. Des pages et des pages de notes. Je soulignais, je faisais des listes avec des tirets, je paginais et notais les dates. Une nouvelle feuille chaque semaine. Je me comportais comme un traitement de texte. En quatrième année, je me souviens d’avoir écrit la totalité de mon mémoire de maîtrise (sur Valery Larbaud) à la main. Puis je l’ai fait taper par les secrétaires (on avait le droit de dire « secrétaires », à l’époque) de la boîte où travaillait mon père. C’était bourré de coquilles, mais je n’ai rien osé dire. Ça m’a plu, quand j’ai découvert Word, en 1988, sur l’Amstrad prêté par un copain. J’ai passé des heures à tester les polices de caractères, à faire des essais de mise en page. Le traitement de texte me donnait une autonomie que je ne pouvais même pas imaginer. Elle n’a fait que croître depuis, avec la diversification des outils numériques. J’étais évidemment loin de savoir à l’époque qu’un jour on appellerait cette autonomie croissante la désintermédiation.

Fac de lettres, première année, le prof à l’ancienne, veste de tweed et cravate en tricot. Sa spécialité : Balzac. Premier cours : il sort les Oeuvres complètes de Balzac en Pléiade et les empile autour de lui. Il ressemble à un baron dans son donjon. J’ai eu ce prof pendant 3 ans, j’ai lu Balzac pendant 3 ans. Après, plus jamais.

Le mot « postdoc » n’existait pas. J’étais dans une petite fac, mes profs ne figuraient peut-être pas parmi les vedettes de l’université française, mais quand même, ils n’étaient pas crétins, loin de là, et beaucoup d’entre eux n’avaient pas, autour de la quarantaine, encore achevé leur thèse. Ce n’était pas bizarre.

renard2En premier cycle, j’avais aussi quelques profs sans thèse, et pas les moins bons. La thèse était comprise comme un achèvement, pas comme une première marche. C’était l’époque où il y avait moins d’un million d’étudiants, toutes disciplines confondues, en France.

Mon meilleur souvenir de fac : le cours d’histoire romane, en L3. Plusieurs fois par an, le prof nous emmenait à la campagne. On visitait des églises romanes. Il nous préparait à manger le midi, il ouvrait des boîtes de petits pois sur un réchaud butagaz. Il portait un noeud papillon. Je suis dingue d’histoire médiévale et d’églises romanes, et je sais à qui je le dois.

 

* Photo haut : je suis retournée dans mon université, j’y ai même donné une conférence. D’abord, je n’ai rien reconnu. Puis j’ai retrouvé l’ancien bâtiment de la fac de lettres (ce n’est pas celui de la photo, vous vous en doutez). J’espère qu’il y fait moins froid qu’à l’époque.

* Photo bas : un renard voleur de poule orne un des piliers romans de la basilique Notre Dame du roncier de Josselin (Morbihan).

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Article du on Dimanche, septembre 15th, 2013 at 17:44 dans la rubrique enseignement supérieur. Pour suivre les flux RSS de cet article : RSS 2.0 feed. Vous pouvez laisser un commentaire , ou un trackback sur votre propre site.

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