Moocs et emploi : en France, c’est pas gagné

small__33630574J’ai beaucoup apprécié la tribune de Julia Stiglitz sur Educpros, « Pourquoi l’éducation en ligne est indispensable dans le monde d’aujourd’hui » (7 mai 2014). Elle rappelle quelques vérités qui plaident toutes en faveur d’un plus large accès à la formation tout au long de la vie :

– En sortant des études secondaires, on ne peut avoir une idée très claire des savoirs et savoir-faire dont on aura besoin dans ses emplois futurs, et l’on choisit sa spécialité d’études dans un ici et maintenant qui sera vite dépassé;

– Les connaissances elles-mêmes deviennent vite obsolètes, il faut donc se mettre à jour régulièrement;

– Des centaines de milliers d’emplois sont non pourvus (aux Etats-Unis mais aussi ailleurs), il est donc intéressant de pouvoir se former rapidement pour y prétendre;

– Les jeunes semblent être plus mobiles que leurs aînés en matière d’emploi, changeant de poste tous les 3 ans environ aux US (en France, toutes tranches d’âge confondues, on change d’emploi en moyenne tous les 7 ans, et je ne serais pas surprise que la durée moyenne d’un emploi chez les 20-30 ans soit la même qu’aux US) et par conséquent ayant besoin fréquemment de compléments de formation.

J. Stiglitz s’appuie sur ces faits peu contestables pour asseoir la valeur des MOOC (elle est responsable du développement chez Coursera), leur utilité sociale en quelque sorte. Mais en fait, l’articulation entre le besoin professionnel et la décision de suivre un MOOC n’est pas aussi claire qu’elle y paraît. Pour de très nombreuses personnes, le fait de suivre un MOOC n’est pas un choix contraint mais à l’inverse une affirmation de liberté. Je suis libre d’apprendre ce que je veux : l’art du bonheur, la magie à la manière de Harry Potter ou encore comment nourrir un cheval même si je n’en possède pas !

 

Protéger l’emploi revient à en interdire l’accès aux chômeurs

Revenons à la formation tout au long de la vie. Effectivement, si j’ai la quasi-certitude de pouvoir compléter ma formation à tout moment de mon parcours professionnel  et à moindre frais, je vais peut-être oser quitter un emploi peu valorisant, postuler à un autre qui me semblait hors d’atteinte, et surtout reprendre espoir lorsque je serai au chômage. Mais il faudrait pour cela que j’évolue dans un marché de l’emploi fluide, où les entrées et sorties de postes ne ressemblent ni à des parcours du combattant pour les premières, ni à des tragédies pour les secondes.

Dans leur livre « Nos phobies économiques« , Alexandre Delaigue et Stéphane Ménia décrivent bien la rigidité du marché du travail français, fondée sur un décalage considérable entre l’emploi et le chômage. Le chômage est une catastrophe. Il dure, il stigmatise, il isole, il déqualifie. En sortir est extrêmement difficile, voire impossible passé 45 ans pour de nombreuses personnes. Et ceci, parce que l’emploi est hyperprotégé. D’un côté, licencier est considéré comme un crime. De l’autre, on préfère s’user la santé et le moral dans des boulots médiocres que d’aller chercher ailleurs. Les jeunes rêvent de fonctionnariat, pour que soit réglée une fois pour toute la question de la recherche d’emploi. Ceci, parce qu’on ne se relève jamais indemne du chômage. La boucle est bouclée. « Cette situation fait de l’entreprise un endroit dont on ne s’échappe pas, de peur de ne pas retrouver un autre point de chute » (p. 114 – 115).

En conséquence, la formation professionnelle vise bien plus à conserver son emploi qu’à en trouver un nouveau. Ayant longtemps travaillé avec des personnes en reconversion professionnelle, j’ai pu mesurer la hauteur des montagnes qu’elles s’apprêtaient à gravir. Il leur fallait suivre une formation longue et diplômante, sans laquelle elles n’auraient aucune crédibilité devant leurs futures employeurs. Se retrouver pendant 8 ou 10 mois assis dans une salle de classe, avec des travaux à rendre à peu près chaque semaine; suivre patiemment des cours dont beaucoup connaissaient, de par l’expérience accumulée, même dans un autre domaine, une bonne partie des contenus; démarcher pour trouver un stage non rémunéré dans une entreprise; passer des examens; sortir de là épuisé… et affronter un nombre incalculable de portes fermées, car il y a toujours quelque chose qui ne va pas : pas d’expérience dans le domaine est la raison la plus souvent invoquée pour ne pas retenir la candidature d’un reconverti. On s’obstine à voir un verre à moitié vide là où il est en réalité immensément plein d’expériences variées, sources de créativité, de regard neuf et de changement. Mais justement, ne changeons rien !

 

Le diplôme, statue du commandeur

Je doute fortement que les MOOCs et autres dispositifs ouverts de formation en présence ou à distance permettent à eux seuls d’assouplir le marché du travail. Le chômage n’est pas uniquement une question d’inadaptation des compétences et des formations. D’ailleurs,  de nombreuses personnes estimées inemployables en période de vaches maigres retrouvent subitement bien des attraits en période de plein emploi !

Dire comme J. Stiglitz que « La pertinence de l’éducation informelle s’accroît à mesure que chacun cherche à se différencier sur le marché de l’emploi » me paraît pour le moins prématuré sur le marché français du travail. J’ai évoqué à de nombreuses reprises lors de discussions publiques la question des badges (permettant précisément de valider des compétences acquises lors de parcours informels) et à chaque fois, la réponse à été la même : les entreprises n’en voudront jamais ! Elles ne sont pas les seules. Voici quelques jours encore, lors d’un séminaire à l’AUF, une responsable du numérique au Ministère de l’Enseignement supérieur traitait les certificats acquis à la fin des MOOCs de « médailles en chocolat ».

Les MOOCs et autres parcours ouverts de formation sont aujourd’hui en France pris entre le marteau de l’académie (qui joue aux MOOCs, si l’on en croit la personne mentionnée plus haut) et l’enclume d’un marché de l’emploi vitrifié dans lequel on ne jure que par l’alliance magique du diplôme reconnu et de l’expérience spécialisée. Les mooqueurs devront apporter eux-mêmes les preuves de leur valeur, non seulement en tant qu’apprenants en ligne dans un cours ouvert, mais plus globalement en tant que personnes capables de gérer elles-mêmes l’enrichissement de leurs savoirs et savoir-faire dans le dialogue permanent du dire et du faire, de l’apprentissage et de l’application, en autonomie. À nous, concepteurs et promoteurs des MOOCs de qualité, de rendre ces dispositifs de formation chaque jour plus crédibles et de contribuer à la reconnaissance de ceux qui s’y engagent.
photo : ruminatrix via photopin cc

 

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9 commentaires “Moocs et emploi : en France, c’est pas gagné”

  1. Le blog de Christine Vaufrey » Blog Archi... dit:

    […]   […]

  2. matthieu-cisel dit:

    Dieu sait si je suis d’accord avec toi Christine … mais je pense, ou tout cas j’espère que les mentalités vont évoluer. Il y aura peut être un avantage sélectif à terme pour les entreprises qui préféreront les compétences au diplôme, mais cela reste à prouver. Nous pourrions alors voir émerger une société plus fluide et moins sclérosée et rigidifiée par le sacro-saint culte du diplôme. Seul hic, ce n’est pas dans l’intérêt de tout le monde, et les décideurs qui pourraient faire bouger les choses sont en général précisément les personnes qui ont bénéficié de ce culte du diplôme (et qui comptent sûrement en faire bénéficier leurs enfants). Ah, la reproduction sociale, ce n’est pas demain la veille qu’Internet pourra empêcher cela, et je ne pense pas que Bourdieu nous contredirait …

  3. Clara dit:

    Merci pour cette mise au point Christine. Les DRH sont souvent débordés et n’ont pas le temps de suivre. Expérience perso : ils ont entendus parler des moocs mais n’ont pas encore eu le temps de s’y pencher. Pourtant, vu la baisse des crédits formation en interne, ce serait de bons relais, c’est ce que je leur ai dit. Je crois qu’ils sont sceptiques sur la qualité du contenu et ils n’ont pas de preuves qu’on y passe du temps et qu’on a compris, donc mérités nos badges. C’est pas gagné.

  4. christine-vaufrey dit:

    Oui Matthieu, les expériences antérieures d’apprentissage mutuel, en particulier, ont précisément été interrompues parce qu’elles étaient trop efficaces et menaçaient les positions acquises. Mais ce n’est pas le cas partout et le cas de la Suède est intéressant à cet égard : les cercles d’étude (http://4cristol.over-blog.com/article-les-cercles-d-etude-et-les-apprentissages-collaboratifs-106262865.html ) y sont financés par l’Etat depuis le début du XXe siècle, et les universités populaires (http://www.ambafrance-se.org/Folkuniversitetet-ou-l-universite ) y sont bien vivantes. Un étudiant européen peut même demander à effectuer son année Erasmus dans l’une de ces structures. Le Danemark est également un pionnier de cet apprentissage pour tous (Grundtvig était danois). Au Canada, en grande-Bretagne se mènent également des expériences intéressantes. Et l’école 42 (apprentissage et évaluation par les pairs) a relancé le débat en France.
    Bref, les choses bougent lentement. Ce qui semble clair, c’est que plutôt que d’être obsédé par ce qui se passe aux US, dans un contexte très spécifique, nous aurions intérêt à nous rapprocher de nos voisins européens qui font des choses magnifiques en matière d’apprentissage ouvert depuis quelques siècles…

  5. christine-vaufrey dit:

    Clara, j’espère que nous aurons bientôt l’occasion de créer des évènements ciblés sur l’intérêt des MOOCs pour la formation professionnelle interne et intra. Les entreprises ont tout intérêt à créer leurs propres MOOCs ou à composer leurs programmes de formation à partir (notamment) des MOOCs existants. La certification des MOOCs via les badges, c’est à dire d’éléments non plus déclaratifs mais apportant les preuves des compétences acquises, peuvent faire avancer les choses de manière décisive. Mais il n’y a pire sourd que celui qui ne veut entendre…

  6. Yves Epelboin dit:

    Le MOOC peut devenir diplômant, même en France. J’aime bien l’image suivante : le diplôme est un sapin, les MOOC réussis en sont la décoration. Et ceci est important pour la recherche d’emploi parce que cela montre, si on a suivi les bons MOOCs, qu’on a travaillé à son employabilité en plus de l’acquisition des connaissances du diplôme universitaire. La définition de la décoration reste entièrement à faire : un MOOC sur la magie d’Harry Potter peut parfaitement en faire partie s’il démontre certaines capacités recherchées dans son emploi comme, la capacité à apprendre à tout âge, la ténacité pour suivre une formation tout en travaillant… Je laisse imaginer toutes les bonnes raisons.

    En ce qui concerne les médailles en chocolat, et pour avoir participer activement à la mise en place de FUN, je pense qu’il y a mauvaise interprétation. Aujourd’hui les attestations (attention au terme) de succès à un MOOC sont des médailles en chocolat parce qu’on ne peut pas garantir ni l’identité de l’apprenant ni qu’il a effectivement travaillé seul. Des solutions sont à l’étude – Coursera a déjà toute une panoplie de sérieux d’attestations -, un groupe de travail de FUN s’y est attelé et on offrira bientôt tous les degrés(certifications et mêmes obtention d’ETS) en fonction des sujets et des conditions d’examens.

    Un dernier point que m’ont soulevé un certain nombre d’interlocuteurs : dans le contexte actuel de la formation continue il est nécessaire de délivrer des attestations de présence. Il faudra faire évoluer la réglementation et mettre en place des critères attestant de la participation à distance. Là aussi rien d’infranchissable.

  7. christine-vaufrey dit:

    L’attestation de présence est le boulet de la formation à distance. Si les MOOCs permettaient de s’en débarrasser, ils auraient déjà rendu un fier service à l’humanité apprenante :-) L’attestation de présence est un instrument de contrôle, complètement antinomique avec la notion d’apprentissage ouvert et libre sur laquelle sont nés les MOOCs.
    Quant aux médailles en chocolat, du côté de ceux qui écoutent il n’y a pas du tout de mauvaise interprétation : ceux qui ont travaillé pour compléter leur MOOC ne sont pas ravis de savoir que les concepteurs / distributeurs leur ont donné un hochet mais n’accordent aucune valeur à l’attestation mise en place.

  8. Moocs et emploi : en France, c’est pas ga... dit:

    […] J’ai beaucoup apprécié la tribune de Julia Stiglitz sur Educpros, « Pourquoi l’éducation en ligne est indispensable dans le monde d’aujourd’hui » (7 mai 2014).  […]

  9. François dit:

    Peut être faudrait il proposer aux parlementaires de changer le terme « attestation de présence » par attestation de participation ! On peut malheureusement être présent sans participer :-) Ensuite si les attestations de participation efficace, c’est au dire les badges ou tout au dispositif de certification complète ou partielle, sont délivrées par un organisme agréé, alors elles ont bien la même valeur que n’importe quelle autre formation certifiée ou attestée.
    Ça ne me paraît pas si compliqué !

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