La France, bientôt championne des Moocs premiums ?

EtretatRécemment, j’ai lu quelque part sur Internet que dans le cadre de l’OpenCourseWare du MIT, de nouveaux cours sur la photographie étaient disponibles. L’OpenCourseWare, c’est l’ancêtre d’EdX : un espace en ligne, accessible à tous, dans lequel on trouve des dizaines de milliers de ressources créées par les enseignants du MIT, rattachées à des cours qui ont effectivement été dispensés dans cette célèbre institution. L’OCW comme on l’appelle quand on est branché est né en 2001 et ambitionnait à l’époque de rendre le meilleur de l’enseignement mondial accessible à tous partout dans le monde, une rhétorique qui rappellera quelque chose à ceux qui ont suivi la mise sur orbite des Moocs aux Etats-Unis. Et les mêmes se souviendront que ça n’a pas du tout fonctionné comme annoncé : beaucoup moins de connexions que prévu, des réussites sociales / éducatives directement liées à l’utilisation de ce matériel en tout petit nombre mais en revanche une excellente image de marque pour le MIT apparaissant comme le bienfaiteur du monde.

 

Où est le cours promis ?

Me voici donc toute contente avec la perspective de me plonger dans un cours sur le photojournalisme et la photographie documentaire. Je me rends sur la page et après avoir lu la description, parcouru l’abondante bibliographie, je cherche les ressources de cours. Longtemps. Très longtemps, consultant des dizaines de pages. Avant de comprendre qu’il n’y en a pas. Il n’y a pas de ressources de cours ! Il n’y a pas de cours ! Ce qui est proposé ; un « syllabus » (découpage du cours en séances sur la durée du semestre, sans la moindre adaptation à la mise en ligne) – une bibliographie, avec liens directs depuis chaque ouvrage vers Amazon – La liste des devoirs à réaliser par les étudiants -Une galerie présentant quelques images (de qualité très moyenne) réalisées par les étudiants ayant suivi le cours en 2009. Bref, rien d’utilisable.

Le pire, c’est qu’il y a des milliers de « cours » de ce genre sur le site de l’OCW du MIT. Certains cours sont heureusement plus copieux, avec des captations réalisées en amphi, des notes rédigées par les profs. Mais il ne semble pas y avoir de standards de qualité minimale pour ce qui est déposé sur le site : l’essentiel, c’est l’abondance. Très dépitée, j’abandonnai donc ce site.

 

Les UNT : de belles endormies à réveiller !

Deux jours plus tard, par le hasard de la navigation et de la sérendipité, je suis tombée sur ceci : Ce que nous apprend l’anthropologie, réalisé par Jacques Willemont en 2014, disponible sur le portail de l’UOH, Université Ouverte des Humanités. C’est également un cours, un cours d’introduction à l’anthropo et à ses relations avec les disciplines connexes. Eh bien franchement, c’est mille fois mieux que les pseudos-cours déposés sur l’OCW. J’ai commencé à regarder les premières diapos, je n’ai pas pu m’arrêter, jusqu’à la fin. Les ressources vidéos sont exceptionnelles, on se croirait à la télé, devant un très bon documentaire. Mais il ne s’agit pas seulement de télé éducative. Les nombreux documents écrits, l’existence d’un carnet de notes téléchargeable pour conserver des traces de sa réflexion, l’abondante bibliographie, la possibilité de consulter les ressources multimédias hors du parcours… Tout est réfléchi pour aider l’utilisateur à apprendre de manière autonome. Je rappelle qu’il s’agit d’un cours réalisé par une équipe française, disponible sur l’une des Universités Numériques Thématiques dont bien peu de gens ont entendu parler, même parmi ceux qui se passionnent pour les Moocs.

Et ce cas n’est pas isolé : allez donc voir par exemple sur le site de l’Aunege, UNT dédiée à l’économie et à la gestion. vous y découvrirez des centaines de cours très bien structurés, avec ou sans multimédia, mais dans lesquels vous allez vraiment apprendre des tas de trucs. Si vous n’avez pas envie de réfléchir pendant des heures aux comportements financiers irrationnels (quoique ça me semble très utile par les temps qui courent) ou à la manière d’étudier les séries chronologiques de données chiffrées, vous pourrez vous précipiter vers « Les essentiels », les clips de quelques minutes qui mettent en scène un prof s’exprimant de manière synthétique et limpide, provoquant chez vous ce fameux -« effet ha-a » qui signale que vous avez enfin compris quelque chose d’important. Voilà ce qui mérite de s’appeler des « cours ». Il ne leur manque qu’une distribution sur 6 ou 8 semaines et une dimension sociale pour se transformer en Moocs magnifiques, de haut niveau, bien meilleurs que la production moyenne actuelle.

 

Les Moocs premiums à portée de main 

Qui sautera le pas ? Qui osera envisager le Mooc comme un produit d’assemblage, de ré-exploitation de l’existant (surtout quand il est excellent) augmenté par les outils d’interaction et une inscription dans le temps ? Il n’est pas obligatoire de créer 100 % de ressources originales pour faire un Mooc. Plutôt que des vidéos très moyennes (c’est un euphémisme) de prof statique débitant son résumé face caméra, je préfère mille fois me plonger dans des vidéos scénarisées, bien montées, faites à partir de ressources diverses et sélectionnées. Je suis préoccupée par le fait que le MIT ose appeler « cours » ce qui n’est qu’une trame de cours, la base sur laquelle le prof va construire son cours mais en aucun cas le « cours » tel qu’il doit être proposé à l’apprenant.

Je suis préoccupée également par le fait que les concepteurs de Moocs raisonnent dans leur majorité plus en termes de produits nouveaux et de valorisation de la personne de l’enseignant, que de qualité des contenus. Mais j’espère que quelques courageux vont se pencher sur les pépites enfouies dans les UNT et les sites des universités, quand ce n’est pas au fond d’une archive qui n’a jamais connu la lumière d’Internet. Qu’ils vont les redécouper, les réassembler dans des parcours de formation en ligne (car les Moocs sont avant tout des parcours de formation, ne l’oublions pas), les immerger dans une démarche de social learning qui va leur redonner vie. Nous avons en France un matériel de haute qualité pour créer des Moocs largement meilleurs que ce que nous voyons habituellement, partout dans le monde. Ne perdons pas cette opportunité de nous distinguer et de valoriser notre patrimoine académique.

Photo : Antonio Ponte, Flickr, Licence CC

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Article du on Mardi, juillet 22nd, 2014 at 8:21 dans la rubrique conception de cours, enseignement supérieur, MOOC, utilisation ressources numériques. Pour suivre les flux RSS de cet article : RSS 2.0 feed. Vous pouvez laisser un commentaire , ou un trackback sur votre propre site.

10 commentaires “La France, bientôt championne des Moocs premiums ?”

  1. ActionsFLE dit:

    Bonjour Christine,

    Merci pour cet article qui rappelle que nous produisons, en France, des ressources de qualité et que la formation en ligne ne passe pas forcément uniquement par des vidéos réalisées à la va-vite…

    Quelques remarques :
    – la plateforme de MOOC australienne, Open2Study, propose un MOOC sur la photographie ;-)https://www.open2study.com/courses/the-art-of-photography

    – ré-utiliser des ressources : c’est ce que nous avons fait dans ITyPA 1 & 2 même si ce n’était pas, à proprement parler, des ressources éducatives libres comme sur les UNT. Nous avons montré qu’il était possible de créer un MOOC sans investir lourdement dans de la vidéo et en utilisant des pépites du web.

    Bon été !

  2. Christine Vaufrey dit:

    Bonjour Anne-Céline,

    Merci pour l’info à propos du Mooc australien ! C’est l’hiver là-bas, mais le plein été et les vacances ici… Je vais avoir du mal à me motiver !!
    A propos d’ITyPA, bien sûr, nous avons fait de l’assemblage. Même chose dans le Mooc Le Digital Vivons-le ensemble. dans les deux cas, cela répondait à un choix de la part des concepteurs, de nous en sommes :-), de ne pas mobiliser temps, énergie et ressources sur la création de ressources « moyennes », alors qu’il y en a tant d’excellentes qui hibernent quelque part sur le web… Mais voilà, n’avons pas créé ces Moocs dans un cadre strictement académique. Nous avions le droit ! Je m’étonne que les universités et écoles, qui pleurent constamment sur le fait qu’elles manquent de moyens pour créer leurs Moocs, n’utilisent pas les meilleures de leurs ressources pour gagner à la fois en argent et en qualité. Il y a des raisons à cela, des acceptable et des inacceptables : difficulté à gérer les droits, problèmes d’ego, difficulté à concevoir les ressources initiales comme un « matériau » à travailler et donc à adapter, etc. Mais le fait est que tant qu’on passe l’essentiel du budget d’un Mooc sur la création de ressources, on fait fausse route, sauf exception (mécénat, prestige, volonté de « pousser » un sujet jusque là peu présent en ligne, etc.). C’est aux antipodes de la philosophie numérique, porteuse de viralité et de succès : la séparation du fond et de la forme, la capacité des ressources à être dupliquées et ré-exploitées à l’infini. Cette caractéristique majeure se trouvait aux fondements de l’e-learning, avec la norme SCORM garantissant la réutilisabilité, par exemple. Norme qui doit évoluer et même probablement être abandonnée pour quelque chose de plus souple, mais la philosophie et le principe d’économie qui avaient présidé à sa création me semblent toujours aussi pertinents.

  3. julien-redelsperger dit:

    Bonjour,

    Merci pour cet article très intéressant. J’en profite pour apporter ma petite pierre à l’édifice avec le site http://www.creativelive.com/ qui offre des cours gratuits en temps réel dans de nombreux secteurs (notamment la photographie, la vidéo, l’audio, les arts créatifs, mais aussi design, marketing et entrepreneuriat). Son modèle économique est intéressant, puisque si on ne peut pas regarder en direct le cours gratuitement, celui-ci est disponible bien séquencé par module moyennant finance. Une sorte de mix entre mooc et tutoriels de qualité.

  4. Olivier Ridoux dit:

    Je suis étonné que vous vous étonniez aujourd’hui de l’inégale qualité des cours OCW ! Pourtant c’était dans les gènes de OCW. Malgré tout je persiste à penser que c’était une excellente stratégie d’amorçage, et que cela resterait une excellente stratégie pour qui tenterait l’amorçage maintenant. Au lieu d’imaginer des usines à gaz, le MIT a juste demandé à ses enseignants de laisser publics des documents que de toute façon ils auraient produits, mais qui autrement auraient eu une durée de vie d’un semestre. On n’avait donc pas le cours de relativité restreinte du MIT gravé dans le marbre dans toute sa splendeur, mais le cours de relativité restreinte donné par M. Jones aux semestres d’automne des années 2002 et 2003, mais aussi celui de M. Smith donné au semestre de printemps de 2005. Ceux qui ont voulu y voir plus ont juste fait comme le facteur du film Jour de Fête de Jacques Tati. Mais c’était un formidable marche-pied pour faire plus, le Open Courseware Consortium puis le Open Education Consortium, où la France est quand même singulièrement discrète.

    Je trouve ce genre de stratégie beaucoup plus rationnelle que de viser l’excellence du premier coup. La recherche de l’excellence paralyse plus qu’elle ne stimule, et elle conduit au mépris de ceux qui agissent mais ne sont pas excellents. Et puis quand même, l’excellence est trop souvent dans les yeux de ceux qui l’évalue. Un jour dans mon université, j’ai dit devant un public très très restreint que pour diffuser des connaissances au XXI° siècle, je préférai les livres de poches aux vitraux. Mais il y avait un cafteur dans la salle, qui a vite rapporté mes propos au président, qui a jugé utile de me rappeler à l’ordre car je ne devais pas contester la politique d’établissement ! Mais 10 ans après, les résultats parlent d’eux-mêmes, l’université ne valorise toujours pas ses livres de poche (dans le genre « cachez ce PDF que je ne saurais voir »), c-à-d. toutes ces ressources latentes dont vous parlez, et les vitraux restent rares et chers.

  5. Christine Vaufrey dit:

    Olivier, je suis entièrement d’accord avec vous sur le fait que la recherche d’excellence du premier coup paralyse. Mais ce n’est pas mon propos dans l’article : je n’ai rien contre le cours de M. Smith ou de M. Jones, à condition qu’il y ait bien le cours ! Juste le découpage en séquences et une bibliographie, ça ne s’appelle pas un cours, désolée. S’il y avait au moins 2 ou 3 de ces fameux pdf qui envahissent les plateformes d’e-learning, on pourrait commencer à parler de cours (en serrant les dents, mais on le ferait quand même). Dans l’exemple évoqué, on dirait que l’enseignant veut bien bénéficier de l’affichage, mais surtout pas livrer la moindre parcelle de ses contenus. Je me trompe ?

  6. Vahid Masrour dit:

    très intéressant post, qui m’a fait découvrir 2 sites qui m’étaient complètement inconnus, et je suis pourtant féru de MOOCs.

  7. Marie Peterlongo dit:

    Bonjour,
    Bien conscients des pépites présentes au sein d’Unisciel, l’UNT des sciences, nous avons entrepris de mettre en place des parcours de formation pour toutes les licences scientifiques. Actuellement l’intégralité de la L1 de maths, physique, chimie et sciences de la vie est en ligne: http://socles3.unisciel.fr/

  8. christine-vaufrey dit:

    Bravo pour cette initiative ! Et rendez-vous très bientôt sur ce blog pour parler plus longuement d’Unisciel, exemplaire en effet :-)

  9. christine-vaufrey dit:

    Je suis allée sur votre site, apparemment il s’agit plutôt de tutoriels. Rien de neuf dans la possibilité d’y accéder à la demande en payant, mais le principe de la consultation en direct gratuite est assez intéressant. Comme je ne veux pas m’inscrire, pouvez-vous nous dire s’il y a des forums et des activités à réaliser en temps réel dans cette option ? Merci !

  10. Le blog de Christine Vaufrey » Blog Archi... dit:

    […]   […]

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