Revues, science citation Index, impact factor, open access : petite histoire de l’IST à l’usage de toutes les générations

 

 

Correct_Your_Nose_by_James_Vaughan_CC_via_FlickrCorrect your nose by James Vaughan – CC – via Flickr 

 

On lit régulièrement ici ou là des critiques, plus ou moins fouillées, plus ou moins informées, du système actuel de la publication scientifique. On en déplore souvent l’évolution, on en prédit parfois l’effondrement. On se demande rarement comment on en est arrivé là.

Ce billet ne prétend pas apporter une réponse exhaustive à cette dernière question : ce n’est pas le bon format, et cela excède largement mes connaissances. Mais si les quelques lignes qui suivent pouvaient susciter des recherches sur le sujet, ou même plus modestement appeler de la part de ses lecteurs des compléments utiles à tous et d’abord à moi-même, je me suis dit que l’exercice pouvait avoir quelque utilité. C’est donc sans prétention aucune que j’ai décidé de me lancer, et de repérer, pour ce que j’en connais ou ai pu en lire, certains jalons qui me semblent importants ; j’essaierai d’expliquer pourquoi.

Pendant longtemps, l’IST[1] n’a pas représenté un enjeu économique en tant que tel (caractère pointu voire ésotérique des savoirs, lectorat potentiel très faible) : pour ne remonter qu’à l’époque moderne, où le discours scientifique conquiert progressivement son autonomie vis-à-vis de la philosophie et de la théologie, le commerce entre savants passe par des échanges épistolaires (Pascal, Fermat, Descartes, Newton, Leibniz, …), illustrant le fait que la recherche est avant tout une immense conversation.

Puis apparaissent les premières revues académiques (la première s’appelle Philosophical Transactions of the Royal Society of London,« Phil. Trans. » pour les initiés, et naît Outre-Manche en 1665). Ce type de support connaîtra une fortune certaine jusqu’à la première moitié du XXe siècle, à travers la multiplication des sociétés savantes, dont ils constituent le média de prédilection. L’édition scientifique est alors un marché de niche, non rentable, une édition de prestige.

Il convient de s’attarder sur cette première époque de la publication scientifique moderne, ainsi que le fait Jean-Claude Guesdon, dans son fameux article « À l’ombre d’Oldenburg : bibliothécaires, chercheurs scientifiques, maisons d’édition et le contrôle des publications scientifiques »[2]. Jean-Claude Guesdon y souligne clairement le double rôle assigné dès l’origine aux revues académiques par Henry Oldenburg, secrétaire de la Royal Society of London et fondateur des Phil. Trans. : « Phil. Trans. fut aussi conçue à une époque où la question de la propriété intellectuelle revêtait une acuité particulière et nombre de ses caractéristiques doivent ainsi être considérées dans ce contexte. En particulier, elle introduisit un degré de clarté et de transparence dans le processus d’expression de revendications novatrices en philosophie naturelle, et, en conséquence, elle commença à jouer un rôle comparable à celui d’un ‘bureau des brevets’ pour les idées scientifiques. L’objectif était d’atténuer et de gérer les conflits de ‘paternité’et les polémiques intellectuelles de façon àne pas laisser transparaître sur la scène publique ce spectacle potentiellement déplaisant. Oldenburg – et d’autres – avaient bien compris que si les querelles scientifiques pouvaient être résolues de manière posée, civilisée et ordonnée, les philosophes de la nature pourraient offrir au public une meilleure image d’eux-mêmes, plus digne. Par la même occasion, l’existence d’un registre public des innovations scientifiques aiderait à créer des règles de conduites internes, conduisant à une société hiérarchisée et bien structurée. » Dès lorigine, diffusion des connaissances, évaluation de la recherche et reconnaissance avant tout symbolique de la paternitédes innovations scientifiques sont donc indissociablement liées.

Un premier tournant conduisant à la situation actuelle se situe après la seconde guerre mondiale : À la faveur de l’impulsion politique et financière dont bénéficie la recherche dans le contexte de la Guerre froide, le commerce entre savants s’intensifie, ainsi que la recherche interdisciplinaire : il s’ensuit une première hausse du nombre de publications scientifiques, et subséquemment, une crise du référencement bibliographique. C’est alors qu’inspirés par le célèbre article « As we may think » de Vannevar Bush (le premier àavoir l’intuition de ce qui deviendra l’hyperlien), Eugene Garfield, linguiste, et Joshua Lederberg, prix Nobel de médecine, ont l’idée du Science Citation Index (SCI) et de son célèbre impact factor (IF) : en analysant qui cite quoi et avec quelle intensité, il est possible, au milieu de la myriade de titres de revues scientifiques existantes, de déterminer les publications qui comptent (on parle alors de core science : un nombre restreint de revues, àl’époque environ 750 titres, qui permettent de saisir l’essentiel de la production scientifique).

Très vite, suivant sa pente naturelle, le système aboutit àétablir une cote des revues académiques (le SCI est régulièrement publiéàpartir de 1963), ce qui leur permet de fonctionner comme des marques, des labels, avec le paradoxe qui sinstalle bientôt que ce nest plus la qualitédes articles publiés qui fait la valeur dune revue, mais la notoriétéde la revue qui confère sa valeur aux articles quelle accueille. Le SCI est donc d’abord conçu par les scientifiques comme une boussole, permettant de ne pas se laisser déborder par l’inflation documentaire, mais il va très vite lier plus indissociablement encore édition académique et évaluation scientifique, et devenir ainsi un outil de gestion des carrières des chercheurs, dans un système aujourd’hui parfaitement établi pour la plupart des domaines des STM[3] (beaucoup moins en SHS [4], mais dont il ne faut jamais perdre de vue qu’il n’a que quelque décennies.

La fin des années soixante va sceller le modèle économique actuel de l’IST en STM : les revues de la core science (essentiellement des revues de sociétés savantes créées àpartir de la fin du XVIII siècle) s’avèrent trop peu nombreuses pour donner audience à la myriade de jeunes chercheurs issus de la massification/démocratisation de l’enseignement supérieur que connaissent les pays industrialisés à partir des années 50 et 60. C’est alors que Robert Maxwell, personnalité controversée s’il en fût, lance les Pergamon science reviews, qui vont rapidement faire passer le petit éditeur scientifique Pergamon, acquis par Maxwell en 1951, dans la cour des grands : vont en effet faire son succès les jeunes générations de chercheurs en STM, dénués du capital social nécessaire àla publication de leurs travaux dans les revues les plus reconnues de l’époque. Dans une logique de concentration horizontale classique, Maxwell acquerra par la suite Reed International en 1981, avant que sur les ruines de l’empire de Maxwell, mystérieusement disparu en 1991, Elsevier ne rachète les Pergamon Press en 1992, pour fusionner en 1993 avec Reed, créant ainsi le géant de l’édition scientifique actuelle que l’on connaît.

Entretemps, avec la crise pétrolière des années 1970, les budgets des bibliothèques universitaires connaissaient une contraction brutale, conduisant les acquéreurs de revues scientifiques, d’abord aux États-unis puis en Europe à concentrer leurs achats sur les titres les plus efficients (rapport coût/consultation), amplifiant ainsi la ruine des petits éditeurs, la concentration du marché, et l’importance du SCI, devenu un véritable CAC 40 de l’édition scientifique. Et ce d’autant plus que dans le même temps, dans les pays développés et aujourd’hui dans les BRICS, l’accession d’un nombre toujours croissant d’élèves du secondaire à l’enseignement supérieur et au doctorat (symbolisée en France par la suppression de la thèse d’État au profit de la thèse de 3e cycle telle que nous la connaissons) jetait sur le marché symbolique de la publication scientifique un nombre toujours accru de nouveaux postulants à la reconnaissance académique : l’offre de revues où publier explosa d’autant, et la révolution numérique accentua encore le phénomène, tout comme le font actuellement le système du gold open access et les     « éditeurs prédateurs » régulièrement dénoncés.

Le marché ainsi constitué déjoue les règles classiques de la loi de l’offre et de la demande : il se caractérise en effet par une demande inélastique[5], et une structure au moins biface (publications contre visibilité côté chercheurs, abonnements contre espèces sonnantes et trébuchantes côté bibliothèques), bien connue de l’économie des médias.

Que nous apprennent ces quelques éléments d’histoire ?

1.Avant tout que la question de la diffusion de lIST et celle de l’évaluation de la recherche sont indissociablement liées. S’il faut travailler à la promotion du green open access, cela ne suffira pas à renverser le rapport de force avec les géants de l’édition scientifique, car ce faisant, on ne joue que sur l’une des faces du marché, celle qui concerne les bibliothèques et la diffusion de l’IST : on ne touche pas au commerce symbolique qui se joue entre éditeurs et publiants.

On navancera pas sur ces questions sans un travail commun entre professionnels de linformation et chercheurs. Non que les premiers soient qualifiés pour intervenir dans le système d’évaluation de la recherche. Mais ils en connaissent les effets sur leurs crédits d’acquisitions, et ont une expertise éprouvée dans le domaine de l’économie de l’édition scientifique et de celle du numérique, qui sont aujourd’hui en train de converger. Cette expertise est complémentaire de celle des chercheurs, qui porte sur l’autre versant du marché, celui de l’économie symbolique de la publication. Ensemble, seulement ensemble, ils peuvent faire avancer les choses.

2. Ensuite, qu’on publie beaucoup, et de plus en plus. Trop ? Trop mal ? Beaucoup de chercheurs le disent. C’est la course au publish or perish, accentuée en France par les spécificités propre de notre système universitaire. Il y a lieu par exemple de se demander si tout docteur a vocation à devenir un publiant professionnel. Ne faudrait-il pas au contraire revoir la formation des doctorants pour leur apprendre à faire certes de la recherche, mais aussi d’autres choses, et les préparer à d’autres débouchés que ceux, saturés, du monde académique ? Pas si loin de nous, de l’autre côtés e la Manche, un PhD ouvre de tout autres horizons…

3. Pour finir, et indubitablement, que les questions dIST sont tout à fait stratégiques pour les établissements denseignement supérieur et de recherche.

Tirons-en toutes les conséquences.

 

[1] Information scientifique et technique (IST) : information produite par et pour les chercheurs.

[2]https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00395366

[3]Sciences, techniques, médecine.

[4] Sciences humaines et sociales (dans l’acception reçue, inclut le droit).

[5]La demande est inélastique quand, quelles que soient les variations de prix, la demande est peu affectée (en clair, dans l’économie symbolique de la publication scientifique, les chercheurs ont un besoin vital de publier). Dans ces conditions, même si la compétition entre les acteurs est intense, le marché ne peut être compétitif : on dit qu’il est visqueux.

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