De l’individuel au collectif, la jeunesse construit sa reconnaissance

Nous ne sommes jeunes qu’un temps, il s’agit d’une condition éphémère mais qui se répète à l’infini, et qui est par conséquent extrêmement complexe à définir et particulièrement difficile à catégoriser.

La quête de reconnaissance est propre à chaque individu et essentiellement à chaque minorité au sens politique du terme. La jeunesse peut être catégorisée parmi ces minorités et souffre d’un déni de reconnaissance, plus ou moins fort selon le niveau d’étude, la situation géographique, le degré d’engagement ou encore la façon de s’engager.

Pour autant, nous l’avons vu dans le premier article, la jeunesse – quelle qu’elle soit – est victime de nombreux stéréotypes véhiculés par d’anciens jeunes devenus « adultes » qui ne supportaient certainement pas d’être qualifiés de la sorte à une certaine époque. Un cercle sans fin pour ainsi dire, qu’il devient urgent de rompre.

L’engagement, sans que cela soit l’objectif initial, peut être un vecteur de reconnaissance. Il est important de garder à l’esprit, bien que cela ne soit pas l’objet de cet article, que dans un contexte de nouveau rapport à la politique, l’échelle de l’engagement varie.

LA CRÉATION D’ANIMAFAC : UN CHANGEMENT D’ÉCHELLE D’ACTIONS

Le fait que l’échelle de l’engagement varie peut se traduire par la création de nouvelles structures. C’est dans ce contexte que d’anciens militants de l’UNEF ont créé le Réseau associatif étudiant Animafac en 1996. Le constat était simple : de nombreux étudiants ne trouvaient pas d’espace pour se construire, pour échanger, puisque distants face à un engagement traditionnel de type syndical.  Ils ont donc imaginé une inversion radicale où l’on partait des activités des individus et de leur mise en réseau pratique plutôt que de l’affirmation d’une organisation. Afin de ne pas s’inscrire en rupture avec les formes traditionnelles d’engagement, Animafac a fait le choix de ne pas être une organisation représentative et, par conséquent, de ne pas porter la voix des étudiants lors des élections universitaires ou du CROUS. L’association se constitue sous la forme d’un réseau constitué d’associations à projets. Ainsi, Animafac répond à un besoin urgent de proposer aux étudiants et aux associations étudiantes une structure qui permettrait d’échanger et de fédérer des expériences tout en  leur donnant la possibilité d’exister autrement et de voir leur engagement être reconnu.

La création d’Animafac tend à répondre à deux problèmes : celui de la reconnaissance individuelle mais aussi celui de la reconnaissance du groupe jeune. Les choses ne sont pas pour autant évidentes. Bien que l’union fasse la force et lui donne un certain poids, Animafac doit conquérir une légitimité, une place, et cela prend nécessairement beaucoup plus de temps que pour les organisations traditionnelles, puisqu’Animafac ne peut pas revendiquer un nombre d’élus au CNESER.

METTRE EN RÉSEAU POUR FAVORISER LA RECONNAISSANCE COLLECTIVE

Le réseau devient alors à la fois une réponse et une force : l’engagement s’appuie sur des projets concrets, rien n’est jamais figé et bien que les années se suivent, elles ne se ressemblent jamais puisqu’elles avancent au rythme des projets. Le réseau peut devenir une sorte de contre-pouvoir mouvant au sein duquel il est difficile de déterminer le nombre de membres. Les individus en interaction les uns avec les autres voient leurs liens qualifiés de faibles au sens de liens dits électifs, choisis, souvent beaucoup plus nombreux que les liens dits forts, subis, mais aussi plus facilement réversibles. Les projets qui construisent le réseau sont par essence temporaires, comme l’écrit Jacques Ion dans La fin des militants ?: « l’aptitude à se dégager d’un projet de façon à être disponible pour de nouveaux liens compte autant que la capacité d’engagement ».

Cette structure permet l’émancipation de l’individu face au collectif, l’individu n’est pas contraint, soumis à des règles strictes. L’émergence des structures réticulaires vont de pair avec l’émergence de l’individu désormais placé au cœur de la société.

In fine, le réseau permet aux associatifs étudiants de conserver la maîtrise de leur engagement, de parler en leur nom. L’individu n’est, théoriquement, pas sacrifié au profit du collectif. « Certes, auteurs de leur engagement, les individus du groupement, réunis en réseau, continuent d’agir en nom collectif ; mais pour cela, vivre le collectif n’est plus un pré-requis » (Jacques Ion, Bernard Ravon). Pour autant, l’ancrage de l’engagement dans une structure facilite la publicisation de l’action, et de facto, la reconnaissance.

 

Complexe, la jeunesse refuse d’être catégorisée

Le 25 février 2014, Le Monde, après avoir soutenu l’enquête « Génération Quoi ? » lancée par France Télévisions, titre l’un de ses articles « Frustrée, la jeunesse française rêve d’en découdre ». Reprenant les résultats obtenus grâce à cette grande enquête qui vise à comprendre les valeurs et les attentes des jeunes Français, la journaliste du Monde Pascale Kremer fait un constat sombre, si ce n’est alarmant. La majorité des 18-34 ans ayant répondu au questionnaire se sent sacrifiée, désabusée et perdue.

De la même façon, la défiance vis-à-vis de la politique traditionnelle est forte : 86 % des répondants déclarent ne pas avoir confiance en la politique. Plus généralement, c’est le rapport aux institutions qui est questionné, qu’elles soient politiques, religieuses ou médiatiques.

L’enquête relève enfin un potentiel de révolte fort chez les jeunes Français, des jeunes Français qui sont massivement allés à l’école, qui ont joué le jeu de la méritocratie républicaine et qui traversent désormais une violente phase de désenchantement. A la question, « demain ou dans les prochains mois, participerais-tu à un mouvement de révolte de grande ampleur, type mai 68 ? », 61% des jeunes répondent oui. Cécile Van De Velde, l’une des deux sociologues ayant participé à la création de cette grande enquête, explique que trois stratégies peuvent être adoptées en temps de crise : loyalty (s’adapter au système), exit (s’en aller) ou voice (se révolter).

2/3 DES JEUNES CROIENT EN LEUR AVENIR

Il n’est pourtant pas question de tomber dans le misérabilisme, ni d’être alarmiste. Si les jeunes Français se montrent méfiants vis-à-vis de la politique traditionnelle et ne placent qu’une confiance relative dans les institutions, leur désir d’engagement reste fort et ils sont 81% à considérer que l’Etat devrait créer un service civil obligatoire.

Victimes d’une forme de désillusion, les jeunes ne sont pas pour autant pessimistes car ils se disent être la génération du changement, une génération connectée et résiliente. Paradoxalement, si la jeunesse se dit désenchantée, elle ne perd pas espoir. Les jeunes n’ont pas confiance en l’avenir de la société mais ils ont de l’espoir en leur propre avenir, à 62 %. Ils sont 67% à penser qu’ils vivront autre chose que la crise et, à la question « pour toi, réussir ta vie c’est avant tout ? », ils sont 52 % à répondre que réussir sa vie, c’est être heureux.

L’enquête « Génération Quoi ? » est la plus récente mais elle est précédée de peu par l’enquête « Valeurs » qui réalise un suivi des valeurs des jeunes et de la façon dont elles évoluent sur plus de 30 ans (1981, 1990, 1999, 2008). On trouve une analyse des résultats de cette enquête dans l’ouvrage dirigé par Olivier Galland et Bernard Roudet, intitulé Une jeunesse différente ? Les valeurs des jeunes depuis 30 ans. Deux tendances fortes se dégagent de l’enquête de 2008 : une convergence des valeurs selon l’âge et un clivage selon le niveau d’études. L’enquête met en relief deux systèmes de valeurs : le premier système oppose les valeurs traditionnelles aux valeurs d’autonomie ; le second système distingue les Français intégrés dans la vie sociale, économique ou politique et ceux qui ne le sont pas. Entre 1981 et 1990, les valeurs des jeunes, caractérisées par un attachement au mouvement contestataire, se sont progressivement rapprochées du pôle traditionnel. Ils « s’éloignent donc progressivement des attitudes manifestant une distance à l’égard des normes et des institutions, tandis que les adultes ont fortement modéré leur adhésion à celles-ci, adhésion très importante dans la première enquête ». En cela, dès la fin des années 1980, l’écart entre les classes d’âge est de moins en moins significatif.

UN CLIVAGE INTRA GÉNÉRATIONNEL

En revanche, pendant que l’écart entre les classes d’âge se réduit, le clivage selon le niveau d’études augmente, et ce, peu importe l’âge. Plus le niveau d’études est élevé, plus l’individu est autonome et se sent intégré à la société. A l’inverse, plus le niveau d’études est bas, plus l’individu adhère à des valeurs traditionnelles et se montre méfiant vis à vis de la société et de ce qu’elle peut lui apporter.

Nous pouvons expliquer l’évolution des valeurs en partie par le nouveau rôle joué par les parents qui ne contraignent plus moralement leurs enfants et qui souhaitent avant tout les aider à trouver leur place dans la société, ce que corroborent les résultats de l’enquête « Génération Quoi ? » : la famille a une image très positive chez les jeunes français. 89 % des répondants déclarent que leurs parents sont fiers de leurs parcours et 91 % se sentent soutenus dans leurs choix.

Ces enquêtes montrent un rapprochement intergénérationnel. Les valeurs des jeunes, contrairement à ce que l’on nous laisse croire, ne sont pas démesurément éloignées de celles des générations précédentes. Le vrai clivage est intra générationnel. Cela montre bien que l’idée d’une jeunesse unique est illusoire : le poids du diplôme reste fort et ceux qui pâtissent le plus de cette crise économique sont évidemment ceux qui n’en ont pas. In fine, ce que constatait Edgar Morin à propos des adolescents juste après la nuit de la Nation en 1963 n’est pas très éloigné du portrait que l’on fait de la jeunesse française d’aujourd’hui : « je me suis dit qu’il y avait une adolescence qui n’est plus dans le cocon familial, qui n’est pas intégrée au monde adulte et professionnel, et qui exprime des aspirations à plus de liberté, à plus de communauté et qui, par là, a un potentiel de révolte».

Crise des engagements ou simples transformations ?

Égoïste et repliée sur elle-même, désengagée et désenchantée, individualiste et désintéressée de la chose publique, tels sont bien souvent les mots (et les maux) utilisés aujourd’hui pour caractériser la jeunesse. Sur quels critères ? Difficile de le savoir vraiment.

UNE JEUNESSE MULTIPLE

La jeunesse est difficile à définir. Ce blog vise à traiter des engagements étudiants. Dans l’imaginaire collectif, les étudiants sont jeunes, ce qui est en effet le cas pour une grande majorité puisque seuls 8% des Français de plus de 30 ans suivent une formation dans l’enseignement supérieur ou sont inscrits à l’université. Par conséquent, je serai contrainte d’être discriminante dans la suite de ce blog mais pas aujourd’hui, aujourd’hui je contextualise.

Pour définir la jeunesse, nous utiliserons la définition donnée par l’INJEP : «  D’un point de vue sociologique, la jeunesse peut être définie comme la phase de préparation à l’exercice des rôles conformes à l’âge adulte et comme le passage des principales étapes introduisant à ces rôles : le départ de la famille d’origine et l’accès à un logement indépendant, l’entrée dans la vie professionnelle, la formation d’un couple et enfin, étape irréversible, l’arrivée du premier enfant. De nos jours, les principaux seuils d’entrée dans l’âge adulte se réalisent moins qu’auparavant de façon simultanée et définitive : ils s’étalent sur une période plus longue, ils sont davantage graduels, discontinus et parfois réversibles. »

La jeunesse est donc une période difficile à définir et il serait réducteur d’en parler au singulier. La jeunesse est multiple : un individu ne vivra pas cette période de la même façon s’il est étudiant ou s’il est déjà inséré sur le marché de l’emploi, s’il poursuit son chemin sans difficultés ou s’il est considéré comme décrocheur, etc. In fine, il y a autant d’individus que d’expériences individuelles et de façons de vivre sa jeunesse. Cependant, par souci d’efficacité, j’utiliserai dans le cadre de ce blog la définition de l’INJEP et je me concentrerai essentiellement sur le public estudiantin, bien que l’on puisse être amené à quelques digressions.

La jeunesse suscite à la fois la crainte et la curiosité. Les discours politiques et médiatiques évoquent une jeunesse différente, dont les valeurs seraient en rupture avec celles des générations précédentes.

Ces stéréotypes, ces idées reçues, provoquent le fameux discours du « c’était mieux avant » mais la littérature nous montre que le mythe de la bande de jeunes et plus généralement de la jeunesse incomprise et révoltée remonte à bien des années, si ce n’est des siècles. Nous pouvons prendre l’exemple de Socrate qui disait des jeunes qu’ils étaient mal élevés, n’avaient aucun respect pour l’autorité et méprisaient leurs ainés. Autre exemple, celui de Stefan Zweig qui, dans son autobiographie Le Monde d’hier-Souvenirs d’un Européen, raconte sa jeunesse à Vienne à la fin du XIXe siècle, décrivant un environnement très hostile et méfiant vis-à-vis d’une jeunesse incomprise. De la même façon, dans l’ultime roman qui met en scène son célèbre personnage, Poirot quitte la scène, Agatha Christie décrit le Capitaine Hastings qui déplore auprès de son vieil ami Hercule Poirot une époque révolue durant laquelle la jeunesse était plus disciplinée, plus respectueuse des valeurs familiales. Autrement dit, le discours craintif et critique de la jeunesse ne date pas d’hier.

UN ENGAGEMENT DIFFERENT

Ici, nous faisons le pari inverse, et s’il est évident, que notre société est confrontée à une crise des institutions et plus particulièrement à une crise du politique, il n’y a pas de crise de l’engagement en tant que telle. L’engagement est différent – mouvant, choisi, réversible, négocié, multiple – mais il existe.

L’engagement moderne qui sera traité ici est caractérisé par le « faire » plutôt que par le « dire ». Les hypothèses sont les suivantes : l’individu souhaite rester autonome, s’engage à une échelle microsociale, est davantage pragmatique[1]. Cela ne signifie pas que la jeunesse aurait perdu ses grands idéaux mais que le militantisme politique et surtout partisan ne l’intéresse plus nécessairement. L’individu engagé dans une association souhaite des résultats rapides, l’ambition est moins grande mais se veut tangible, l’engagement s’inscrit dans l’ici et maintenant, ne se fait plus à n’importe quel prix. Il participe de la construction identitaire de l’individu jeune dont l’identité n’est pas figée mais multiple. L’engagement est réflexif, critique[2]. Si certains parlent de la fin du militantisme, nous pensons qu’il s’agit davantage d’une transformation du militantisme. Le militant ne serait plus caractérisé par la forme de son engagement mais par le degré de conscientisation de son engagement. Pour autant, ce militantisme est très souvent discret, silencieux, la reconnaissance ne s’obtenant pas par l’intermédiaire d’un rapport de force direct avec l’hégémonie mais par la réalisation d’actions concrètes jour après jour.

Loin de moi l’intention de faire des généralités, il ne s’agit pas d’opposer un engagement total à un engagement affranchi, ni même de sous-entendre que les formes d’engagement traditionnel n’existent plus. Il s’agit avant tout de faire la lumière sur des formes et des modalités d’engagement encore méconnues.


[1] Jacques Ion, La fin des militants ?, Editions de l’Atelier, 1997

[2] Valérie Becquet et Chantal de Linares, Quand les jeunes s’engagent, entre expérimentations et constructions identitaires, L’Harmattan, 2005