Complexe, la jeunesse refuse d’être catégorisée

Le 25 février 2014, Le Monde, après avoir soutenu l’enquête « Génération Quoi ? » lancée par France Télévisions, titre l’un de ses articles « Frustrée, la jeunesse française rêve d’en découdre ». Reprenant les résultats obtenus grâce à cette grande enquête qui vise à comprendre les valeurs et les attentes des jeunes Français, la journaliste du Monde Pascale Kremer fait un constat sombre, si ce n’est alarmant. La majorité des 18-34 ans ayant répondu au questionnaire se sent sacrifiée, désabusée et perdue.

De la même façon, la défiance vis-à-vis de la politique traditionnelle est forte : 86 % des répondants déclarent ne pas avoir confiance en la politique. Plus généralement, c’est le rapport aux institutions qui est questionné, qu’elles soient politiques, religieuses ou médiatiques.

L’enquête relève enfin un potentiel de révolte fort chez les jeunes Français, des jeunes Français qui sont massivement allés à l’école, qui ont joué le jeu de la méritocratie républicaine et qui traversent désormais une violente phase de désenchantement. A la question, « demain ou dans les prochains mois, participerais-tu à un mouvement de révolte de grande ampleur, type mai 68 ? », 61% des jeunes répondent oui. Cécile Van De Velde, l’une des deux sociologues ayant participé à la création de cette grande enquête, explique que trois stratégies peuvent être adoptées en temps de crise : loyalty (s’adapter au système), exit (s’en aller) ou voice (se révolter).

2/3 DES JEUNES CROIENT EN LEUR AVENIR

Il n’est pourtant pas question de tomber dans le misérabilisme, ni d’être alarmiste. Si les jeunes Français se montrent méfiants vis-à-vis de la politique traditionnelle et ne placent qu’une confiance relative dans les institutions, leur désir d’engagement reste fort et ils sont 81% à considérer que l’Etat devrait créer un service civil obligatoire.

Victimes d’une forme de désillusion, les jeunes ne sont pas pour autant pessimistes car ils se disent être la génération du changement, une génération connectée et résiliente. Paradoxalement, si la jeunesse se dit désenchantée, elle ne perd pas espoir. Les jeunes n’ont pas confiance en l’avenir de la société mais ils ont de l’espoir en leur propre avenir, à 62 %. Ils sont 67% à penser qu’ils vivront autre chose que la crise et, à la question « pour toi, réussir ta vie c’est avant tout ? », ils sont 52 % à répondre que réussir sa vie, c’est être heureux.

L’enquête « Génération Quoi ? » est la plus récente mais elle est précédée de peu par l’enquête « Valeurs » qui réalise un suivi des valeurs des jeunes et de la façon dont elles évoluent sur plus de 30 ans (1981, 1990, 1999, 2008). On trouve une analyse des résultats de cette enquête dans l’ouvrage dirigé par Olivier Galland et Bernard Roudet, intitulé Une jeunesse différente ? Les valeurs des jeunes depuis 30 ans. Deux tendances fortes se dégagent de l’enquête de 2008 : une convergence des valeurs selon l’âge et un clivage selon le niveau d’études. L’enquête met en relief deux systèmes de valeurs : le premier système oppose les valeurs traditionnelles aux valeurs d’autonomie ; le second système distingue les Français intégrés dans la vie sociale, économique ou politique et ceux qui ne le sont pas. Entre 1981 et 1990, les valeurs des jeunes, caractérisées par un attachement au mouvement contestataire, se sont progressivement rapprochées du pôle traditionnel. Ils « s’éloignent donc progressivement des attitudes manifestant une distance à l’égard des normes et des institutions, tandis que les adultes ont fortement modéré leur adhésion à celles-ci, adhésion très importante dans la première enquête ». En cela, dès la fin des années 1980, l’écart entre les classes d’âge est de moins en moins significatif.

UN CLIVAGE INTRA GÉNÉRATIONNEL

En revanche, pendant que l’écart entre les classes d’âge se réduit, le clivage selon le niveau d’études augmente, et ce, peu importe l’âge. Plus le niveau d’études est élevé, plus l’individu est autonome et se sent intégré à la société. A l’inverse, plus le niveau d’études est bas, plus l’individu adhère à des valeurs traditionnelles et se montre méfiant vis à vis de la société et de ce qu’elle peut lui apporter.

Nous pouvons expliquer l’évolution des valeurs en partie par le nouveau rôle joué par les parents qui ne contraignent plus moralement leurs enfants et qui souhaitent avant tout les aider à trouver leur place dans la société, ce que corroborent les résultats de l’enquête « Génération Quoi ? » : la famille a une image très positive chez les jeunes français. 89 % des répondants déclarent que leurs parents sont fiers de leurs parcours et 91 % se sentent soutenus dans leurs choix.

Ces enquêtes montrent un rapprochement intergénérationnel. Les valeurs des jeunes, contrairement à ce que l’on nous laisse croire, ne sont pas démesurément éloignées de celles des générations précédentes. Le vrai clivage est intra générationnel. Cela montre bien que l’idée d’une jeunesse unique est illusoire : le poids du diplôme reste fort et ceux qui pâtissent le plus de cette crise économique sont évidemment ceux qui n’en ont pas. In fine, ce que constatait Edgar Morin à propos des adolescents juste après la nuit de la Nation en 1963 n’est pas très éloigné du portrait que l’on fait de la jeunesse française d’aujourd’hui : « je me suis dit qu’il y avait une adolescence qui n’est plus dans le cocon familial, qui n’est pas intégrée au monde adulte et professionnel, et qui exprime des aspirations à plus de liberté, à plus de communauté et qui, par là, a un potentiel de révolte».

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