Le GENEPI : un exemple inédit d’évolution de l’engagement associatif étudiant

Le 6 décembre 2014, Mathilde Robert, la Présidente du GENEPI, une association étudiante intervenant en milieu carcéral, a prononcé un discours dans le cadre de la 38ème journée prison, en présence de Christiane Taubira, la ministre de la Justice.

Ce discours, que je vous conseille vivement de lire, est très riche et pose des questions extrêmement complexes. Il est un cas d’étude très intéressant dans le cadre de ce blog et en dit long sur les engagements étudiants aujourd’hui, ou tout du moins sur les engagements étudiants en milieu carcéral.

UNE ASSOCIATION ETUDIANTE… À L’INITIATIVE DU CABINET DE VALÉRY GISCARD D’ESTAING

Avant toute chose, revenons sur l’histoire du GENEPI. À l’inverse de la grande majorité des associations étudiantes, elle révèle une désinstitutionnalisation de l’association.

Le GENEPI a été créé en 1976 par Lionel Stoléru alors conseiller économique de Valéry Giscard d’Estaing. Les années 1970 sont témoins de nombreuses difficultés au sein des prisons françaises : des personnels sont pris en otage par des prisonniers en décembre 1971 à Toul ; à Lyon, en 1972, un détenu blesse mortellement un surveillant ; à Clairveaux, la même année, les célèbres détenus Buffet et Bontems se rebellent, la rébellion qui entraîne la mort d’une infirmière et d’un surveillant -etc. Ces événements conduisent notamment l’administration pénitentiaire à supprimer les colis de Noël. Cette punition, très mal vécue par les détenus, entraîne des mobilisations plus massives. C’est ici qu’interviennent des associations pour aider les détenus à structurer leurs revendications, le mouvement s’organise et ce sont plus de 40 prisons qui connaissent alors des révoltes.

Lors de la campagne qui précède l’élection présidentielle de 1974, les révoltes atteignent leur paroxysme. Mais, lors d’une visite dans les prisons de Lyon, Valérie Giscard d’Estaing sert la main de l’un des prévenus. Ce geste excessivement symbolique amorce un dialogue entre deux sphères qui n’avaient jamais communiqué : la sphère politique et cette zone de non-droit qu’est la prison. Des réformes succèdent à ce geste : le personnel carcéral est augmenté ; la réforme de 1975 a pour objectif premier la réinsertion sociale.

C’est dans ce contexte que naît le GENEPI, à la demande de l’institution politique. Les premiers étudiants bénévoles de cette association sont essentiellement issus des grandes écoles car l’objectif fixé est celui de sensibiliser les futurs chefs d’entreprise à la réinsertion professionnelle des ex-détenus. A l’époque, l’objectif social de l’association est de « collaborer à l’effort public en faveur de la réinsertion sociale des personnes incarcérées par le développement de contacts entre les étudiants de l’enseignement supérieur et le monde pénitentiaire ».

UNE ASSOCIATION D’ÉDUCATION POPULAIRE ?

Le discours de Mathilde Robert rappelle le changement connu par le GENEPI ces dernières années. L’association a choisi de rompre avec un discours élitiste et condescendant vis-à-vis de l’enseignement, de l’éducation et plus généralement, de la réinsertion.

Le GENEPI est une association agréée jeunesse et éducation populaire, ce qui signifie que les pouvoirs publics reconnaissent la valeur éducative de l’association. Pourtant, le discours de sa Présidente rompt avec une certaine vision de ce qu’est l’éducation populaire. Il ne s’agit en aucun cas pour les « bons » jeunes d’aller dans les prisons pour éduquer les « mauvais » détenus. Et c’est justement ce que Mathilde Robert nous dit : « le GENEPI n’a plus rien d’une association de boy-scouts, il a mûri, réfléchi et a une approche infiniment plus politique ». Le GENEPI s’inscrit davantage dans un mouvement d’éducation populaire qui vise à l’amélioration de notre système social, un système social qui inclut le milieu carcéral.

C’est ainsi que l‘association a changé d’objet social en 2011, un changement qui vient du refus de l’infantilisation des détenus, du refus de la négation de leur individualité. Cela se traduit par le rejet du concept de réinsertion que l’association juge profondément moralisateur. Ce changement d’objet social marque une rupture avec l’institution judiciaire et politique, bien que cette – rupture soit tout de même à relativiser car l’association est toujours hébergée dans une annexe du Ministère de la Justice. Quoi qu’il en soit, l’association s’est désormais fixé pour objectif de « décloisonner l’institution carcérale ».

DES DETENUS DANS UN ESPACE PUBLIC… ZONE DE NON DROIT

Décloisonner l’institution carcérale implique de repenser le dialogue entre les sphères – publique, politique et de non droit. C’est particulièrement instructif ici car la Présidente du GENEPI interpelle son auditoire pour souligner la difficulté des détenus à faire émerger dans la sphère publique (au sens de Nancy Fraser) des revendications. Après tout, pourquoi les détenus ne pourraient-ils pas faire émerger une parole collective et avoir le droit de parler pour eux-mêmes ?  Il est revendiqué ici de laisser la possibilité aux détenus, comme à tout autre citoyen, de se constituer en contre public subalterne défini par Nancy Fraser comme « des arènes discursives parallèles dans lesquelles les membres des groupes sociaux subordonnés élaborent et diffusent des contre-discours, ce qui leur permet de développer leur propre interprétation de leurs identités, de leurs intérêts, de leurs besoins ». Et c’est bien tout le contraire qui se produit car, comme le rappelle Mathilde Robert, la prison est une zone de non droit. Le GENEPI joue alors ce rôle d’intermédiaire, celui d’une société civile qui tend à instaurer un dialogue entre cette zone de non droit et une sphère publique, politique, jugée légitime.

LA « MAUVAISE JEUNESSE » DES PRISONS

La question de la légitimité ne se limite pas aux dialogues avec l’institution politique. L’enjeu est aussi de lutter contre une rupture intra-générationnelle mais également de souligner l’effondrement du mythe républicain qui présuppose que nous naissons tous égaux. Comme le souligne à juste titre la présidente du GENEPI, il ne s’agit en aucun cas d’opposer deux jeunesses : une jeunesse éduquée, étudiante, qui représente la fierté de nation et une jeunesse que l’on aurait le droit de mépriser et même plus, que l’on aurait le droit de cacher. Mathilde Robert le rappelle : 45% des personnes incarcérées ont moins de 30 ans. La jeunesse n’est pas unique, c’est certain. Cependant, entrer dans un schéma binaire qui consisterait à opposer les bons jeunes aux mauvais est excessivement réducteur et pose des questions bien plus profondes que celles évoquées ici sur les représentations de cette période de la vie.

LES « MILITANTS » DU GENEPI : A LA CROISÉE DES MODÈLES D’ENGAGEMENT

Ce qui m’interpelle particulièrement dans ce discours, c’est la façon dont sont définis les bénévoles du GENEPI. Pour les qualifier, la présidente parle de militants. L’habitude des associations étudiantes est plutôt de lutter contre ce qualificatif qui serait davantage propre aux membres des syndicats ou des partis politiques. Mais ici, l’engagé.e étudiant.e est un.e militant.e dont les revendications sont extrêmement politiques. Si l’on reprend les propos de Jacques Ion évoqués plus haut dans ce blog, à l’engagement timbre, total et militant, succéderait un engagement post-it, pragmatique, négocié et résiliable à tout moment.

Il semblerait que les membres de l’association sont justement à la croisée de ces deux modèles d’engagement : une formation politique dense, une posture de militants mais une volonté forte de voir les choses avancer tout en sachant que le défi est grand et qu’il faudra du temps pour obtenir les résultats escomptés.

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