Refondation dans la refondation?

Posted by Claude Lelièvre on mai 9th, 2017 under collège, ESPE, refondation de l'Ecole, rythmes scolaires  •  No Comments

Il s’agit de « refonder l’Ecole » s’est exclamé Emmanuel Macron au soir du premier tour. Mais est-ce une refondation hors de la refondation en cours, en rupture avec elle ? Ou bien une « refondation dans la refondation ? », à l’instar du titre d’un célèbre ouvrage de Régis Debray : « Révolution dans la révolution ? » paru il y a tout juste 50 ans, en 1967.

« Restaurations » ou « simples aménagements de l’existant » ?

Certains des propos tenus par Emmanuel Macron lors du débat télévisé d’entre-deux-tours semblent aller dans le sens d’une  »restauration » et s’adresser électoralement aux  »révolutionnaires de l’immobilisme » (comme disent certains) : « Je veux rétablir les heures d’enseignement dont le français, l’enseignement du latin au collège, les travaux dirigés, les classes bilingues ».

Mais ce n’est peut-être pas si sûr ou si simple ; du moins si l’on juge par ce qui peut être dit par l’équipe  »éducation » d’Emmanuel Macron (avec sa cheville ouvrière, Anousheh Karvar, une  »ministrable »). D’abord la mise en avant de la notion de « parcours bilingues » (et non de classes-bilingues) au-delà des  »bilingues de continuité » (pour éviter la reconstitution de groupes-classes homogènes et le rétablissement de logiques de filières). D’autre part, les EPI (enseignements pratiques interdisciplinaires) ne seraient pas démantelés mais feraient l’objet d’aménagements sous des formes encore non précisées mais compatibles avec le maintien des  »maquettes horaires » actuelles.

Cependant, tout cela reste  »au conditionnel ». Seule  »assurance » : contrairement à nombre de ses concurrents à l’élection présidentielle, Emmanuel Macron n’ a pas repris à son compte le mot d’ordre d’ « abrogation de la réforme du collège »

Pour ce qui concerne les  »rythmes scolaires », on sait que les choix (de continuité, d’infléchissements voire de ruptures) ont été renvoyés publiquement  »à la base » par Emmanuel Macron : ce sera aux communes et aux conseils d’école de trancher en 2019 s’ils souhaitent conserver le modèle actuel, garder ou supprimer les activités périscolaires ou revenir à la semaine de quatre jours.

« Refondation dans la refondation ». « Pas de  »Grand Soir » ! »

C’est ce que semble bien avoir indiqué Emmanuel Macron dans sa réponse écrite au questionnaire de la Société des agrégés envoyé aux candidats à l’élection présidentielle. « Il faut mobiliser les énergies pour faire, non pour défaire. Il ne s’agit pas de dire que tout ce qui a été fait précédemment est nul et non avenu : si de profonds changements doivent être engagés, il faut bannir le mythe du  »Grand soir » »

Pour être au clair là dessus, le mieux est de revenir à la définition de la « refondation » telle qu’elle a été donnée à certains députés de droite qui s’interrogeaient sur son sens lors du débat à l’Assemblée nationale du 12 mars 2013 par le rapporteur de la loi d’orientation Yves Durand (approuvée par le ministre de l’Education nationale Vincent Peillon) : « Le thème de la refondation de l’école républicaine doit d’abord et avant tout être compris comme la priorité enfin donnée aux fondations, c’est-à-dire à l’école maternelle dans sa spécificité et à l’école élémentaire dans toute son importance, puis au collège, ainsi qu’à ce qui est jugé fondamental, à savoir la qualité et la formation professionnelle des enseignants, la question de la culture qui doit être effectivement maîtrisée par chacun, l’attention privilégiée aux élèves « fragiles »‘ ».

Pour ce qui concerne « la culture qui doit être effectivement maîtrisée par chacun » et pour la première fois dans notre histoire scolaire, les programmes de la scolarité obligatoire – depuis le cours préparatoire jusqu’à la troisième – ont été pensés ensemble, toutes disciplines confondues, par cycles successifs de trois années . Contrairement, là encore, à certains de ses concurrents à l’élection présidentielle, Emmanuel Macron ne s’est nullement prononcé pour les remettre en cause.

Par ailleurs, la politique scolaire menée sous le quinquennat qui vient de s’achever a accordé une grande importance à la formation professionnelle des enseignants en ventilant à cette fin près de la moitié des postes budgétaires créés, et en instituant les Ecoles supérieures du professorat et de l’éducation. Il apparaît qu’Emmanuel Macron n’envisage nullement de revenir là dessus, mais compte au contraire approfondir cette dimension : chaque enseignant devrait désormais bénéficier chaque année de trois journées de formation continue ; et il est prévu d’étendre la formation en alternance dès la licence pour les étudiants qui se destinent aux métiers de l’enseignement.

On sait aussi que la politique scolaire menée ces dernières années, conformément à « la loi d’orientation et de programmation » votée en juillet 2013, a accordé la priorité à l’école primaire.

« La mère des batailles » : la priorité à l’école primaire

Lors du débat télévisé de l’entre-deux-tours, Emmanuel Macron a même commencé par là son intervention lors du court passage consacré à l’Ecole : « mon projet est de concentrer les moyens sur l’école primaire. Il y a 20 % des élèves qui ne savent pas lire au CM2, que l’on va retrouver dans les jeunes qui sortent du système scolaire à 18 ans sans emploi ni formation. La mère des batailles , c’est l’école primaire ».

Il se situe ainsi dans la continuité de ce qui a été défini comme le « cœur de la refondation » par la priorité qu’il accorde aux « fondations », au « primaire ». Mais dans une continuité relative si l’on regarde de près ses modalités concrètes , notamment sa  »proposition phare » telle qu’il l’a énoncée lors du débat de l’entre-deux-tours : « Dans les ZEP, je veux qu’on réduise le nombre d’élèves par classe en CP et CE1 , 12 élèves par classe, 12000 postes d’enseignants ».

C’est sans doute un bon slogan de campagne électorale, qui peut attirer et fixer l’attention. Mais cela pose aussi sans doute plus de problèmes que de solutions effectives. S’il s’agit de classes de 12 élèves, cela pose la question du dédoublement des salles de classes (apanage des communes). Surtout, cela fermerait la voie à la co-intervention (à la base du dispositif  »plus de maîtres que de classes » qui a commencé à être mis en place durant le quinquennat précédent et qui apparaît le plus souvent intéressant). On peut aussi noter qu’avoir deux enseignants permet non seulement de mieux différencier et d’apporter des réponses aux difficultés propres à chacun, mais amène aussi ces mêmes enseignants à échanger et à co-élaborer leurs séquences et leur travail.

Selon l’équipe  »éducation » d’Emmanuel Macron (avec sa cheville ouvrière Anousheh Karvar, toujours aussi  »ministrable ») la  »mesure phare » d’Emmanuel Macron se mettrait en place progressivement : en septembre, en CP, dans les REP+ et une partie des REP par redéploiement des 5000 postes consacrés au « plus de maîtres que de classes » créés sous le quinquennat précédent. Ensuite, les recrutements seraient fléchés sur ce dispositif pour les rentrées 2018 et peut-être 2019, avec financement pour la création de 5000 postes ( cf « Le Monde. La Lettre de l’éducation n° 918). Mais pourquoi, comme l’a souligné une note récente de l’Institut Alain Savary, mettre fin une fois de plus (à l’instar de ce que fait trop souvent le politique) à une innovation avant même qu’on puisse vraiment apprécier ce qu’elle génère ?

Alors, in fine, « la refondation de la refondation » ou la « refondation dans la refondation » ?

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« La mère des batailles »?

Posted by Claude Lelièvre on mai 5th, 2017 under ESPE, refondation de l'Ecole  •  No Comments

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, ce n’est pas Marine Le Pen. Et ce n’est pas non plus l’ensemble de la question de l’Ecole comme l’avait affirmé le premier Alain Juppé. Ce n’est plus finalement que la priorité accordée à l’école primaire dans les questions scolaires.

C’est du moins ce qui est apparu dans la courte intervention d’Emmanuel Macron sur ces sujets lors du débat télévisé de l’entre-deux-tours : « mon projet est de concentrer les moyens sur l’Ecole primaire […]. La mère des batailles, c’est l’école primaire ».

Les deux finalistes de l’élection présidentielle n’ont parlé que trois minutes chacun de l’Ecole. « Accident médiatique » sans trop de signification n’impliquant pas un net recul de ce thème (alors même qu’il avait été très présent depuis plus d’un an, en particulier lors des  »primaires » )?  Pas si sûr. On peut noter, par exemple, que Marine Le Pen a totalement fait l’impasse sur le sujet dans sa profession de foi de quatre pages d’avant-second tour ; et que seulement une dizaine de points concernent l’école et l’enseignement supérieur dans son programme complet en 144 points.

Il en va plutôt différemment pour Emmanuel Macron, même s’il a rétrogradé le « chantier de l’éducation et de la culture » de la première à la deuxième place de ses priorités dans son dernier tract. Mais il consacre au moins un chapitre entier de son programme au thème de l’éducation.

Il apparaît même qu’il n’est pas dans le renoncement sur ce sujet (bien au contraire) puisqu’il a indiqué juste avant le premier tour qu’il s’agissait de rien moins que de « refonder l’Ecole ». S’agirait-il de « refonder » la « refondation » qui est en cours depuis le début du quinquennat ? Apparemment non, puisque Emmanuel Macron a aussi indiqué en préambule de sa réponse écrite au questionnaire de la Société des agrégés envoyé aux candidats à l’élection présidentielle : « Il faut mobiliser les énergies pour faire, non pour défaire, Il ne s’agit pas de dire que tout ce qui a été fait précédemment est nul et non avenu : si de profonds changements doivent être engagés, il faut bannir le mythe du Gand soir ».

Et cela est effectivement possible (sous réserve d’éclaircissements sur certains points ou certains aspects ) si l’on en juge par référence à la définition de la « refondation » telle qu’elle a été donnée à certains députés de droite qui s’interrogeaient sur son sens lors du débat à l’Assemblée nationale du 12 mars 2013 par le rapporteur de la loi d’orientation Yves Durand (approuvée par le ministre de l’Education nationale Vincent Peillon) : « Le thème de la refondation de l’école républicaine doit d’abord et avant tout être compris comme la priorité enfin donnée aux fondations, c’est-à-dire à l’école maternelle dans sa spécificité et à l’école élémentaire dans toute son importance, puis au collège, ainsi qu’à ce qui est jugé fondamental, à savoir la qualité et la formation professionnelle des enseignants, la question de la culture qui doit être effectivement maîtrisée par chacun, l’attention privilégiée aux élèves « fragiles »‘ ».

Contrairement à Marine Le Pen qui souhaite « une refonte complète des programmes et de l’enseignement »  selon son conseiller Alain Avello, Emmanuel Macron ne les a nullement mis en cause (alors que c’est une pièce maîtresse de la refondation, et une nouveauté historique de première grandeur ; cf mon billet précédent). Emmanuel Macron, contrairement à Marine Le Pen là aussi, ne s’en est pas pris à la création des « Ecoles supérieures du professorat et de l’éducation » (et au choix fort qui a été fait d’accorder près de la moitié des postes budgétaires créés durant le quinquennat à la formation professionnelle des enseignants). Et il se situe aussi dans la continuité de ce qui a été défini comme le cœur de la refondation par la priorité qu’il accorde aux « fondations », au « primaire ».

Il reste qu’un certain nombre de points avancés également par Emmanuel Macron lors de ces présidentielles suscitent bien des interrogations ( et demandent des éclaircissements que l’on espère à venir pour en juger au mieux). Ce sera l’objet de prochains billets, au cours des législatives qui vont suivre. Pour le moment, il est avéré qu’il n’y a pas photo avec Marine Le Pen, cela va sans dire.

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La jeune ministre a tenu bon la rampe

Posted by Claude Lelièvre on avril 30th, 2017 under collège, lycée, refondation de l'Ecole  •  3 Comments

Najat Vallaud-Belkacem a été la première femme à être nommée ministre de l’Education nationale, jeune qui plus est (la plus jeune après Jean Zay, le ministre du Front populaire) ; et c’est peu dire qu’on l’attendait  »au tournant ». Et cela d’autant plus – en ces temps troublés voire troubles – qu’elle était issue d’une famille marocaine musulmane.

Eh bien, on peut dire qu’elle a fait face (en dépit de rumeurs multiples et insistantes qui ont commencé dès son arrivée), avec un grand calme le plus souvent et beaucoup de détermination et d’engagements publics. Les difficultés n’ont pas manqué : un contexte politique où le gouvernement était en perte de confiance ; et des secteurs ou domaines scolaires très délicats à  »refonder », en particulier redéfinir les programmes de l’ensemble de la scolarité obligatoire et réformer le collège.

Le collège est historiquement le lieu des tensions maximum de toutes sortes du  »système éducatif  ». Il est l’occasion de turbulences médiatiques très fortes lorsqu’on tente effectivement de traiter le problème qu’il pose (par exemple, à sa façon, René Haby lors de la création du  »collège unique ») et non de faire semblant (genre dans lequel se sont illustrés bien des ministres de l’Education nationale…). On peut noter, entre autres, Claude Allègre qui s’était chargé personnellement d’une  »réforme des lycées » et d’une  »Charte du primaire », mais s’était défaussé du  »cactus du collège » sur sa ministre déléguée aux Enseignements scolaires – Ségolène Royal – qui elle-même n’avait trouvé rien de mieux que de noyer les problèmes centraux à résoudre dans une annonce d’une quarantaine de mesures dont personne ne se souvient aujourd’hui…

Cela n’a pas été le choix de Najat Vallaud-Belkacem : quel que soit soit le sort qui leur sera réservé dans le futur, on se souviendra en particulier de la mise en place de classes bilingues pour tous dès la cinquième et surtout de l’institution des EPI ( enseignements pratiques interdisciplinaires).

Sur le plan  »programmatique », la jeune ministre a dû faire face à des détournements voire à des emballements médiatiques créés de toute pièce (avec pour arrière fond de soi-disant  »crédibilité » son origine familiale arabe musulmane). On peut citer – entre autres – les polémiques sur la présence de la religion musulmane dans le programme d’histoire de la classe de cinquième (alors qu’elle figure en bonne place là depuis au moins le début de la cinquième République) ; ou bien encore les déclarations réitérées sur une prétendue obligation de l’apprentissage de l’arabe en CP , en lieu et place de l’importance de l’enseignement de la langue française. Cerise sur le gâteau (mais qui n’est pas sans lien si l’on y songe), une prétendue réforme de l’orthographe initiée par la ministre de l’Education nationale Najat Vallaud-Belkacem (emballement médiatique qui a tenu la France en haleine durant deux semaines…), alors qu’il s’agissait de mesures évoquées une trentaine d’années plus tôt (sous l’égide de Michel Rocard), reprises dans les nouveaux programmes de 2008 (sous le ministère de Xavier Darcos) et finalement d’intégrer tout simplement ces anciennes recommandations dans les nouveaux manuels scolaires.

En dépit de ces turbulences (finalement surmontées, mais non sans difficultés ou sans  »casse ») le fait est là ; et il est advenu sans drames majeurs (ce qui a pour effet qu’il est passé médiatiquement presque inaperçu) : pour la première fois dans notre histoire scolaire, les programmes de la scolarité obligatoire – depuis le cours préparatoire jusqu’à la troisième – ont été pensés ensemble, toutes disciplines confondues, par cycles successifs de trois années . Un beau travail mené sous la houlette du Conseil supérieur des programmes présidé par /Michel Lussault. Et cela-même devrait assurer un net progrès dans la continuité et la cohérence des progressions, ainsi que dans leur faisabilité. On n’en parle pas beaucoup, mais cela devrait être porté en premier lieu au crédit de Najat Vallaud-Belkacem, non seulement en raison de son importance et de sa nouveauté historique, mais aussi parce que c’est elle qui a tenu bon (en pleine conscience des risques encourus) pour que cela se fasse d’un coup, en même temps (et non pas par vagues successives, comme il a pu lui être conseillé). Chapeau l’artiste !

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Laisser du temps au temps pour bien refonder l’école républicaine

Posted by Claude Lelièvre on avril 20th, 2017 under refondation de l'Ecole  •  1 Comment

Tribune parue dans « Le Monde des Idées », il y a quatre ans…

Il faut déterminer les enseignements et former les maîtres avant de se pencher sur l’organisation de l’école et le statut des enseignants, estime Claude Lelièvre, historien de l’éducation.

LE MONDE | 12.03.2013 à 16h33 • Mis à jour le 12.03.2013 à 17h21 | Par Claude Lelièvre, historien de l’éducation

Il ne saurait s’agir de « révolutionner » ou de « réformer » d’un seul coup, globalement, le système éducatif dans toutes ses composantes – tâche impossible, et qui n’a jamais existé de près ou de loin dans l’histoire de l’éducation en France -, mais de commencer (enfin !) par le commencement, à savoir « les fondations » et ce qui apparaît « fondamental ». La « refondation de l’école républicaine » ne peut être possible et faisable que si, précisément, elle établit clairement des priorités et fait – momentanément ou non – des impasses sur certains secteurs ou certains sujets, et ne prétend pas tout traiter en même temps ou de la même façon.

Il doit être clair aussi qu’une vraie refondation doit prendre du temps et prendre son temps. Il y a lieu de se rappeler, à cet égard, que le moment fondateur de l’école républicaine, pour le « simple » secteur de l’enseignement primaire, a duré dix ans. Depuis la loi de 1879 sur la généralisation des écoles normales primaires de filles, jusqu’à la décision de faire des enseignants des écoles communales des fonctionnaires d’Etat en 1889, en passant par les premières Instructions de 1880, la loi de 1881 sur la gratuité, la loi de 1882 sur l’obligation et la laïcité, la loi dite « organique » de 1886 sur les types de personnels et l’organisation de l’école primaire, et les Instructions de 1887 enfin stabilisées et qui dureront jusqu’à celles de 1923.

On remarquera aussi que, pour l’essentiel, ce mouvement de fondation a commencé par les questions de la détermination des enseignements et de la formation des maîtres, pour se préoccuper ensuite des types de personnels, de l’organisation de l’école et enfin du statut des enseignants. Et l’on remarquera aussi que, pour l’essentiel également, c’est l’ordre de principe adopté pour la refondation de l’école républicaine ; contrairement à l’ordre inverse – si l’on peut dire -, préconisé avec constance par la droite, en particulier ces dernières années et dans le débat qui vient de s’ouvrir ; ce qui n’est pas un détail.

REVENIR AUX FONDAMENTAUX

Il faut par ailleurs mesurer la nouveauté historique du choix fondamental qui est fait. Au moment de la loi d’orientation Jospin de 1989, les sociologues Christian Baudelot et Roger Establet ont écrit qu’« il n’y a aucune raison que la situation s’améliore tant qu’on comptera sur la hausse du plafond pour relever le plancher ». Et ils ont préconisé de « ne plus considérer l’école depuis son sommet, mais à partir de sa base ». Les deux sociologues n’ont guère alors été entendus pour aller dans le sens de cette « révolution copernicienne » (à rebours de notre élitisme dit républicain). Mais on peut penser que l’on y est enfin.

Le thème de la refondation de l’école républicaine doit en effet d’abord et avant tout être compris comme la priorité enfin donnée aux fondations, c’est-à-dire à l’école maternelle dans sa spécificité et à l’école élémentaire dans toute son importance, puis au collège, ainsi qu’à ce qui est jugé fondamental, à savoir la qualité et la formation professionnelle des enseignants, la question de la culture qui doit être effectivement maîtrisée par chacun, l’attention privilégiée aux élèves « fragiles » [explicitation citée telle quelle par le rapporteur de la loi d’orientation Yves Durand ce même jour lors du débat du 12 mars 2013 sur le sens de la  »refondation » à l’Assemblée nationale, et approuvée par le ministre de l’Education nationale Vincent Peillon]

Comme on a pour la première fois un projet de loi non seulement d’orientation mais aussi de programmation – une nouveauté effective historique aussi, trop souvent négligée par nombre d’observateurs et pourtant sans précédent -, on peut juger s’il y a bien un « amorçage du changement de cap » en ce sens.

Sur les 54 000 postes qui seront créés dans l’éducation nationale durant le quinquennat – 5 000 le seront dans le supérieur et 1 000 dans l’agriculture -, il est prévu que pas moins de la moitié ira à la formation des enseignants (26 000 postes d’enseignants stagiaires et 1 000 postes de formateurs) : un effort sans précédent là aussi, et un choix capital. La priorité à l’école primaire est, elle aussi, très clairement affirmée, en même temps que le souci de porter une attention privilégiée aux élèves « fragiles ». L’enseignement primaire bénéficiera en effet de 14 000 postes supplémentaires d’ici à 2017, dont 3 000 consacrés à la scolarisation des moins de 3 ans dans les zones « difficiles » ou rurales, et de 7 000 maîtres « surnuméraires » pour instaurer une prise en charge différente de la difficulté scolaire. L’enseignement secondaire n’aura que 7 000 postes supplémentaires qui devraient aller surtout aux collèges, dans des établissements « sensibles ». Sans compter 6 000 postes supplémentaires dans les domaines éducatifs, administratifs, sociaux ou de la santé.

Bien sûr, cela ne saurait suffire, et ce n’est qu’un cadre et un cap, même s’il est primordial d’en saisir l’importance et la nouveauté : l’essentiel se jouera dans les déclinaisons de tous ordres qui devront en être faites et dans lesquelles la prise de conscience, l’inventivité et les initiatives, la détermination des uns et des autres, individus comme collectifs, seront sans doute déterminantes. Une histoire à suivre et, si cela commence bien, à multiples épisodes.

Claude Lelièvre, historien de l’éducation

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Fillon: la posture de l’imposture du retrait des allocations familiales

Posted by Claude Lelièvre on avril 12th, 2017 under Non classé, refondation de l'Ecole, sélection  •  No Comments

Dans la ligne des rigueurs financières qu’il envisage pour les pauvres (mais pas pour lui-même), François Fillon vient de déclarer qu’il « rétablirait la loi sur la suspension des allocations familiales pour les familles n’assurant pas la présence de leurs enfants à l’école »

Le 17 janvier 2013, la majorité de gauche du Parlement a définitivement adopté une proposition de loi qui supprimait la loi proposée par le député UMP Eric Ciotti et votée par la majorité de droite en septembre 2010. Mis effectivement en place en janvier 2011, le dispositif prévoyait, en cas d’absentéisme trop fréquent et non justifié, après une convocation des parents et un avertissement, que l’inspection d’académie puisse exiger de la Caisse d’allocations familiales (CAF) la suspension partielle des allocations. La ministre déléguée à la Réussite scolaire, George Pau-Langevin, a défendu la proposition d’abrogation. Elle a notamment jugé que la loi Ciotti était « injuste et inefficace dans plus de 80% des cas ». Il y aurait eu quelque 80 000 signalements notifiés lors de l’année scolaire 2011-2012 et 620  suspensions d’allocations décidées.

Si l’on en juge par la proportion d’élèves  »absentéistes » les mois de janvier de 2011 à 2015 (le mois de janvier étant retenu comme élément de comparaison le plus fiable par la DEPP), on a une quasi stabilité du taux durant toutes ces années. « Tous types d’établissements confondus, le taux d’absentéisme se concentre toujours autour des 5% depuis janvier 2011 [date de mise en place du dispositif  »Ciotti » ; son abrogation datant de janvier 2013]. Selon le type d’établissement, l’évolution du taux d’absentéisme dans le temps est légèrement différente. Dans les collèges, l’absentéisme se maintient autour de 3% les six dernières années. Pour les LEGT, il oscille autour des 6 % avec un maximum de 6,4% en janvier 2015. Quant aux LP, ils accusent une baisse en janvier 2014 avec un taux inférieur à 13 % » (note de mars 2017 de la DEPP).

En Angleterre, où les sanctions financières sont monnaies courantes en cas d’absentéisme scolaire, ce n’est pas plus probant, loin s’en faut. Ce qui explose, c’est le nombre de cas poursuivis et le taux des amendes. Les derniers chiffres viennent de sortir. Le nombre des amendes infligées a presque doublé depuis 2011 passant de 12 344 à 19920 en 2015. Et leur montant moyen a lui aussi grimpé, atteignant 176 £ (plus de200 €) en 2015.

Mais ce n’est qu’un début, continuons le combat, pérore le » rigoureux » et  »vertueux » François Fillon.

 

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Le cercle vicieux du calendrier scolaire

Posted by Claude Lelièvre on mars 23rd, 2017 under rythmes scolaires  •  1 Comment

L’éternel retour de la question du nombre des  »zones » va avoir lieu une nouvelle fois aujourd’hui devant le Conseil supérieur de l’éducation et soumis à son appréciation. Cependant, il y a fort à parier que la décision finale ne sera pas le fait du ministère de l’Education nationale, mais relèvera de l’arbitrage de l’Elysée et du futur président élu. C’est une affaire d’Etat ! Qu’en pensent les candidats à l’élection présidentielle ?

Dès hier, le site ToutEduc – encore une fois bien informé – a révélé que « la commission qui a travaillé sur les rythmes scolaires annuels va notamment proposer de réduire à deux (au lieu de trois actuellement) le nombre de zones ». « La Lettre de ToutEduc » du 22 mars souligne que « les avantages sont indéniables. Pour les parents séparés, c’est l’assurance d’avoir une semaine en commun avec leur enfant pendant les vacances d’hiver et de printemps, et la période de congés s’étalant sur trois semaines au lieu de quatre la possibilité pour le calendrier scolaire d’être au plus près du rythme 7/2 (sept semaines de classe suivies de deux semaines de congé) recommandé par les chronobiologistes). Mais c’est aussi deux semaines de moins pour les stations de sports d’hiver »

Le choix de deux zones ou de trois zones pourrait être un bon révélateur des choix des candidats à l’élection présidentielle. S’agirait-il, pour eux, de choisir d’abord l’intérêt des élèves selon les recommandations des chronobiologistes et celui des parents séparés (deux zones) ou l’intérêt d’un secteur économique et celui des familles aisées qui fréquentent ces stations de sport d’hiver (8%) ?

Un long retour sur le passé peut être tout à fait instructif. Il faut attendre le début des années 1980 pour que l’on commence à réellement écouter des scientifiques tels que les professeurs Montagner, Reinberg, Testu, Touati et des médecins pédiatres tels que Courtecuisse, Guran, Vermeil.

Cela se traduit finalement par un grand changement dans le calendrier scolaire de l’année 1986-1987 décidé après consultation par le ministre de l’Education nationale Jean-Pierre Chevènement. La rentrée est fixée au 3 septembre ; les vacances de la Toussaint du 25 octobre au 6 novembre ; les vacances d’hiver ( 2 zones ) du 14 février au 2 mars ou du 21 février au 9 mars ; les vacances de printemps ( 2 zones ) du 11 avril au 27 avril ou du 18 avril au 4 mai ; les vacances d’été du 30 juin au 3 septembre. Le 7/2 est établi. Ce « calendrier presque trop parfait » selon certains ne durera qu’un an (le ministre suivant, René Monory, venant de l’Industrie et du Commerce, et ayant d’autres priorités…)

Quelques années plus tard, nouvelle passe d’arme significative (et récurrente). Les retours de vacances d’hiver sont difficiles le samedi 16 février 1991. De la neige ; des bouchons ; des mécontents. Le Premier ministre Michel Rocard se prononce publiquement pour un retour aux trois zones, allant même jusqu’à suggérer que l’on pourrait étaler à nouveau les vacances d’été. Les lobbies s’engouffrent dans la brèche.

Le ministère de l’Education nationale rend public le 13 mars 1991 un projet d’arrêté visant à modifier le calendrier scolaire triennal (qui avait été adopté à l’unanimité des 62 membres du Conseil supérieur de l’éducation en juin 1989). Le directeur de cabinet de Lionel Jospin, Olivier Schrameck, indique qu’il s’agit d’un « ajustement » né d’une « concertation entre le ministère de l’Education nationale et celui du Tourisme, à la demande du Premier ministre Michel Rocard ». Les modifications porteront sur les congés d’hiver et de printemps pour lesquels les trois zones seront rétablies. Pour manifester leur désapprobation, 56 des 62 membres du Conseil supérieur de l’éducation (qui n’ont qu’un rôle consultatif) quitteront la salle au moment du vote, le 28 mars 1991.

Les ministres qui suivront resteront dans cette ligne de compromis, quelles que soient par ailleurs leurs professions de foi ou leur détermination en matière de « rythmes scolaires »

Avec une ‘’cerise sur le gâteau’’ apportée par François Bayrou (qui s’était pourtant targué devant le congrès de la Fédération de parents d’élèves ‘’PEEP’’ d’être du « parti des enfants »). Le ministre de l’Education nationale François Bayrou (malgré deux examens de passage difficiles devant le Conseil supérieur de l’éducation en mars 1994) modifie le calendrier scolaire en réduisant la durée des vacances de la Toussaint et en créant un congé de quelques jours à l’Ascension. En contradiction formelle avec les recommandations des spécialistes des « rythmes scolaires » (qui indiquent que des vacances trop courtes, loin d’être  »réparatrices », sont nuisibles).

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Les armes singulières du lycéen de Grasse

Posted by Claude Lelièvre on mars 16th, 2017 under lycée, violence  •  No Comments

Il était armé d’un fusil, de deux armes de poing et de deux grenades, ce qui est tout à fait contraire à la « tradition française » de violences avec armes dans les établissements scolaires qui, dans la quasi totalité des cas, se font non pas avec des « armes à feu » (comme aux USA) mais avec des « armes blanches ».

En milieu de journée, ce lycéen de 17 ans scolarisé au lycée Tocqueville de Grasse (Alpes-Maritimes) a blessé deux personnes, dont le proviseur de l’établissement.

Contrairement à ce que l’on pense souvent, la liste de ces agressions à l’arme blanche (parfois à l’issue fatale) est longue, et date de longtemps. J’en ai donné certains exemples dans le livre que j’ai écrit avec maître Francis Lec (avocat-conseil national de la « Fédération des Autonomes de Solidarité Laïque », une mutuelle pour faire face aux  »risques du métier » d’enseignant) paru chez Fayard en 2007 : « Histoires vraies des violences à l’école ».

Longtemps, dans l’espace public et notamment la presse, les  »’violences à l’école » ont été traitées comme des faits divers mais pas comme un sujet en tant que tel, spécifique

Par exemple «  Le Monde » ne se fait pas faute de mettre en évidence tel ou tel cas de violence à l’école, mais toujours à titre de « faits divers ». Ils peuvent parfois être nombreux et suggestifs, comme durant les années 1977-1978. A titre d’exemple : « Un élève tue un de ses professeurs au collège d’enseignement secondaire Saint-Marcel à coup de couteaux » (28 février 1978) ; « Un professeur poignardé et blessé dans un lycée de Lille » (18 novembre 1978) ; « Un collégien de 12 ans tue un camarade dans une bagarre à Aubervillers » (22 octobre 1979 ) ; « Un lycéen grenoblois de 17 ans blessé à coups de ciseaux en essayant de s’opposer à une tentative de racket » (20 novembre 1979).

On peut aussi citer pour mémoire deux drames qui ont défrayé la chronique en 1992 et 1993, période durant laquelle la thématique de la violence scolaire a justement émergé sur la place publique et a commencé à devenir une affaire d’Etat.

« Un lycéen est mortellement poignardé pendant une récréation » ( « Le Monde »). Le 12 novembre 1992, dans la cour du lycée d’Alembert, Djamel Essargi, un lycéen de 19 ans, est blessé alors qu’il tente de défendre l’un de ses camarades pris à partie par quelques jeunes. Poignardé dans le dos à l’aide d’un couteau de chasse, Djamel décède en début d’après midi au CHU de Saint-Etienne. L’auteur du meurtre, Abdelkader Rahou, 18 ans, est inculpé de « violence volontaire à l’aide d’une arme ayant entraîné la mort ».

« La mort d’un lycéen à Brest » ( « Le Monde » ). Le 17 septembre 1993, à la sortie de la mi-journée du lycée Amiral-Ronarc’h, dans le quartier de la Cavale-Blanche, à Brest, David, 16 ans, est tué d’un coup de feu à l’issue d’une dispute par Fahrid,16 ans également, qui est mis en examen pour « assassinat ». Dans ce dernier cas, on l’aura remarqué, il y a eu usage d’une arme à feu. Mais il s’agit d’une exception.

Les attaques à l’arme blanche ne sont pas une pratique (fort rare heureusement) qui aurait débuté ces cinquante dernières années, loin s’en faut ; quelques exemples parmi bien d’autres possibles

Dans le Nord de la France, en 1757 et 1758. La première affaire est une rixe entre deux élèves du collège de la ville de Quesnoy dans les premiers jours de février 1757. Selon la lettre du subdélégué du Quesnoy à l’intendant du Hainaut, « Pasqual, le fils d’un greffier de la maîtrise des eaux et forest, âgé d’environ dix-sept ans, étudiant en la classe de rhétorique du collège, a été tué d’un coup de couteau qui lui a coupé le sifflet ; lequel lui a été porté par un fils de Ms de Lattre de Feignies âgé d’environ treize ans, étudiant de la classe de la grammaire. Ce malheur est arrivé dans le chauffoir où ils étaient à déjeuner parce que le dit Pasqual a jetté une pomme cuite contre la buse du poel dont les morceaux ont rejalis sur le chapeau du petit Feignies qui, après plusieurs paroles, lui a sauté au col et frapé dudit couteau » ( orthographe originale)

La deuxième « affaire » est d’une toute autre nature mais tout aussi significative. Il s’agit non plus d’une rixe entre élèves au dénouement d’une extrême violence ( puisque la victime a eu « le sifflet coupé » d’un coup de couteau, sans qu’aucun châtiment n’apparaisse d’ailleurs clairement ), mais d’une agression au couteau d’un élève du collège de Bavay contre le supérieur même de l’établissement, en octobre 1758.

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Modes de légitimation du financement public du privé

Posted by Claude Lelièvre on mars 1st, 2017 under Non classé  •  No Comments

Dix ans après le vote de la loi Debré, on a pu trouver cette  »profession de foi » dans le « Bulletin du Secrétariat général à l’enseignement catholique » du 15 mai 1969 : « L’enseignement libre constitue un appoint indispensable à l’oeuvre éducative de l’Etat ; il gère une partie importante du service public d’enseignement. Partant de cette constatation, la loi Debré, dans cette grande ligne, ne fait que rependre, en les adaptant au domaine de l’enseignement, des techniques déjà employées avec succès dans d’autres secteurs : la sauvegarde de l’esprit d’initiative et de responsabilité conduit souvent à recourir au procédé de la gestion d’une activité d’intérêt général par une personne ou un organisme de droit privé. Au sein même du secteur public économique, le récent rapport Nora a préconisé l’accroissement de l’autonomie des entreprises publiques ou semi-publiques. Réconciliant l’intérêt général, l’action administrative, en un mot le service public avec la souplesse, l’autonomie et la liberté, cette formule (gestion des services publics par des personnes privées) est une forme authentique de participation. La loi Debré en est un bon exemple ».

A bien des égards, la conférence de presse donnée mardi dernier par Pascal Balmand, le secrétaire général de l’enseignement catholique, s’est inscrite dans cette ligne historique (avec des illustrations tirées des pratiques plus ou moins effectives des établissements catholiques, ou bien de propositions ad hoc allant dans ce sens et figurant dûment dans un document d’accompagnement d’une vingtaine de pages)

Mais avec une nouveauté de taille : la mise à distance très explicitée de concurrents actuels et/ou potentiels (comme pour faire écho à l’article de Marie Caroline Missir publié dans  »Educpros » le 27 février : « Les fonds d’investissement à la conquête de l’école »). Et dans des termes assez étonnants.

Cela est particulièrement patent page 17 du document, à la rubrique : « Reconnaître à sa juste mesure le service rendu » : « L’enseignement privé associé n’appartient pas au secteur marchand ou lucratif. Son modèle économique emprunte historiquement et durablement à l’économie mixte, à l’économie sociale et solidaire, à l’économie de partage » (Serait-ce aussi pour amadouer Benoît Hamon, ; sait-on jamais ?)

Toujours est-il que la conclusion tombe et semble couler de source : « Ces caractères demandent que soient mieux reconnus par la loi ce statut particulier et son activité d’intérêt général, par exemple en matière fiscale ou immobilière ». Ite missa est.

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« Ce que vivre m’a appris »

Posted by Claude Lelièvre on janvier 28th, 2017 under agrégation, Non classé, refondation de l'Ecole  •  No Comments

Ce nouveau livre de Pascal Bouchard, agrégé de lettres et journaliste spécialiste des questions d’éducation est précieux parce qu’il lui ressemble : il est écrit à hauteur d’hommes (dans le  »frottement », les liaisons et les  »déliaisons » des hommes entre eux). À partir de la vie, de sa vie.

Sans acrimonie (mais non sans alacrité et un certain bonheur d’écriture), Pascal Bouchard s’en prend aux pièges de différentes  »verticalités » qui nous clivent., avec des titres de chapitres provocants. La Nature. « Le  »bio », meilleur allié du capitalisme ». Dieu. « Dieu, quia absurdum ». Le Peuple. « Et le sacré changea de camp ». « Le peuple, comme les individus, a parfois le goût de la mort ». L’argent. « L’argent n’existe pas, sauf pour ceux qui n’en ont pas »

En pleine actualité (mais sans l’avoir voulu), Pascal Bouchard traite ensuite de « La valeur travail », dans la ligne anthropologique qu’il a adoptée dès le début de son livre. Intéressant. Il poursuit par ce qui a été le centre de ses activités, à savoir l’Ecole, à partir -là encore- de la mise en cause de la  »verticalité » (impossible, et imposture). Le Savoir. « Le savoir n’existe pas, sa transmission encore moins ».

Bilan (de « Transition ») : « Ainsi donc, nous nous référons constamment à des principes transcendants, la Nature, Dieu, le Peuple, l’Argent, le Travail, le Savoir, qui renvoient à des irréalités ou a des réalités ambiguës, troubles, incertaines, porteuses de contradictions, de bonheur parfois, de tragédies aussi. Ces principes tirent leur force de cette zone de flou qui les entoure, de l’impossibilité de les définir vraiment, des ambivalences dont ils sont porteurs » (page 73).

Il s’agit avant tout de franchir la barrière, les barrières. D’où la fiction anthropologique du « Premier homme qui franchit la barrière » et la promotion du troisième terme de la devise républicaine – la Fraternité- à la première place. « La fraternité ne serait donc pas le troisième terme de la devise républicaine, mais le premier, celui qui fonde l’idée même d’une res publica, d’une zone de convergences des intérêts et des besoins de chacun » ( page 87).

Il s’en suit une série de  »réhabilitations » (mais sans tambours ni trompettes). « La démocratie sert-elle à quelque chose ? ». Oui, soutient Pascal Bouchard, si on arrive à une sorte de mixité entre démocratie représentative et démocratie participative dont il perçoit le modèle théorique dans le Conseil économique et social, mais qu’il faudrait généraliser dans le cadre de  »bassins » plus ou moins étendus selon que l’on est en milieu rural ou urbain. Leurs membres, explique Pascal Bouchard, « n’étant pas pris dans les logiques partisanes, ne sont pas dans l’affrontement stérile, ils recherchent le point d’équilibre acceptable par tous, ils fabriquent des consensus . Le consensus n’a pas bonne presse. Il est  »mou », il est le fruit d’un compromis nécessairement médiocre, les spécialistes estiment qu’il ne va pas assez loin, qu’il n’engage pas vraiment l’avenir. C’est cette médiocrité même qui me séduit, parce qu’elle est reconnaissance de la diversité des intérêts et de l’existence d’un intérêt commun » ( page 92).

Et Pascal Bouchard poursuit par deux chapitres aux titres éloquents : « Vive le politiquement correct et la bien pensance » ; « Eloge de la social-démocratie ».

Mais l’on retrouve l’agrégé de lettres et l’amoureux des fictions tel qu’en lui-même dans le denier chapitre (en dépit de ses charges – ou à cause de ses charges – à l’oeuvre dans les premiers chapitres du livre) : « Notre soif de fictions est inextinguible ». Bien vu, ami Pascal Bouchard.

« Ce que vivre m’a appris. Eloge de la médiocrité, du politiquement correct et de la bien-pensance », Editions Fabert, 125 pages, 14 euros.

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« Laïcité et fonction publique »

Posted by Claude Lelièvre on décembre 20th, 2016 under laïcité, Non classé, services  •  1 Comment

C’est le titre de la synthèse des travaux menés par une commission présidée par Emile Zuccarelli (ancien ministre de la Fonction publique ), qui a été publiée il y a une dizaine de jours.

Cette « synthèse » mérite d’être connue en ces temps quelque peu troublés car elle a été rendue sans retard (ce qui est plutôt rare pour une commission de cette nature, et le signe qu’une certaine sérénité a sans doute prévalu). D’autant que la commission n’a pas hésité à faire un certain nombre de préconisations précises dont on peut espérer qu’elles pourront être suivies d’effets.

Comme le rappelle le texte de synthèse, « cette commission a été formée par le ministre de la Fonction publique pour apporter des réponses concrètes aux interrogations des agents publics. Le ministre avait en effet constaté, lors de ses déplacements, que ce n’était pas tant l’affirmation du principe de laïcité que son application au quotidien qui pouvait soulever de réelles difficultés ».

La commission n’a pas été avare de « recommandations », puisqu’elles sont au nombre de vingt. Même si elles ont toutes manifestement un intérêt , il ne saurait être question de rendre compte ici de toutes. On en choisira seulement trois, à prendre comme une invitation à lire le texte entier du rapport. Il le mérite.

Recommandation n°3 : « Mettre en place un portail commun aux trois fonctions publiques, hébergé sur le site de la DGAFP, afin de répertorier les ressources utiles aux agents, et d’effectuer un travail de veille »

Recommandation n°15 : « Privilégier une approche concrète des situations dans les formations liées à la laïcité »

Et, surtout, la « recommandation n°9 » dans un champ particulièrement délicat voire difficile, mais incontournable : « Mettre les agents publics en capacité de déterminer si les structures privées avec lesquelles ils interagissent doivent être regardées comme chargées d’une mission de service public »

Comme le rappelle d’ailleurs le texte de synthèse, cette qualification est décisive puisqu’elle détermine l’application ou non du principe de neutralité aux agents qui y travaillent. Comme le souligne le rapport, « en l’absence de critères précis, il n’est pas évident pour des structures de droit privé comme pour les agents publics qui sont en lien avec elles, de déterminer si ces structures exercent une mission de service public : c’est notamment le cas pour celles mettant en œuvre la politique de la ville, ou chargées de la petite enfance ».

La commission avance donc la proposition suivante : « Pour aider ces structures, il pourrait être envisagé de les autoriser à solliciter leur préfecture de rattachement pour qu’un avis juridique leur soit fourni – afin , qu’ensuite, elles sachent quelles règles adopter en matière de laïcité (rappelons ici que s’il ne s’agit pas d’une structure exerçant une mission de service public, l’employeur ne peut prévoir des restrictions à la liberté religieuse que si ces dernières sont justifiées par la nature de la tâche à accomplir et proportionnées au but recherché) »

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