Le blog de Claude Lelievre

Les évaluations mystérieuses

Certaines évaluations scolaires défrayent actuellement la chronique ; et on peut penser que ce n’est pas près de finir quand on prend connaissance de certains éléments aussi disparates qu’énigmatiques.

 

Le mieux est de partir d’un document certes accessibles, mais dont la lecture n’est pas le lot quotidien de la quasi totalité des intéressés. Il s’agit du  » Rapport national France 2009  » adressé à la Commission européenne ( Education et formation ) dans le cadre de la réalisation du programme de travail  » Education et formation 2010  » ( qui englobe toutes les actions en matière d’éducation et de formation au niveau européen ), lancé en 2001.

Il faut se rappeler par ailleurs que la loi d’orientation ( dite ‘’Fillon’’ ) votée en avril 2005 stipule explicitement que  » le Gouvernement présente tous les trois ans au Parlement un rapport sur la manière dont les programmes prennent en compte le socle commun et sur la maîtrise de celui-ci par les élèves au cours de leur scolarité obligatoire « . Comme le décret d’application de cette loi date du 11 juillet 2006, ce rapport devait être adressé au Parlement en juillet 2009. Quid ? Mystère.

 

On apprend ( non sans surprise ) si l’on suit le  » Rapport national France 2009  » ( à la page 14 ) que  » chaque année, l’Education nationale rend compte au Parlement national du nombre d’élèves maîtrisant le socle à chacun des paliers. Ces indicateurs donnent la proportion d’élèves maîtrisant le socle commun et chacune des compétences « . Manifestement, ou bien ce qui est affirmé est très approximatif voire mensonger ; ou bien l’on nous cache des choses ( sur les procédures effectivement employées, et par qui, et avec quels résultats ).

Pour la maîtrise ‘’finale’’, au niveau de la troisième, il est dit que  » les indicateurs ‘’maîtrise de la langue française’’ et ‘’éléments de mathématiques’’ sont obtenus depuis 2007 par des évaluations sur un échantillon représentatif d’élèves de troisième à partir d’une évaluation des compétences de base en mathématiques et en français « . Il est indiqué par ailleurs que les  » indicateurs concernant ‘’la maîtrise d’une langue vivante étrangère’’ et ‘’la maîtrise des techniques usuelles de l’information et de la communication’’ sont obtenus depuis 2008 par les remontées des attestations nécessaires à l’obtention du diplôme national du brevet « .

On aura remarqué que cela ne recouvre ( si l’on peut dire ) que quatre des sept ‘’grandes compétences’’ définies par le décret d’application du 11 juillet 2006 ( il manque en effet à cette énumération les ‘’grandes compétences’’ suivantes :  » la culture humaniste « ,  » les compétences sociales et civiques « ,  » l’autonomie et l’initiative  » ). Excusez du peu. Est-ce pour cela qu’il est ajouté dans le rapport ( toujours page 14 ) :  » En 2009, à titre expérimental, l’ensemble des indicateurs seront obtenus à partir de la mesure des acquis d’un échantillon représentatif d’élèves. Cette évaluation permettra de quantifier la proportion d’élèves maîtrisant le socle commun et la proportion d’élèves maîtrisant chacune des compétences « .

 

La fin de cette dernière phrase est particulièrement importante, parce qu’il faut comprendre que les ‘’grandes compétences’’ ne peuvent pas ( dans la logique du socle commun fondé sur  » ce qu’il n’est pas permis d’ignorer  » ) être  » compensables entre elles « . En effet, une excellence dans une ‘’grande compétence’’ ne saurait compenser une défaillance dans une autre si toutes deux sont considérées comme  » indispensables  » ( et ainsi de suite, pour toutes les ‘’grandes compétences’’ ). C’est d’ailleurs pourquoi la maîtrise du socle commun concerne potentiellement tout le monde, et non pas simplement ceux qui risquent d’être en échec scolaire, comme on le croit trop souvent. C’est d’ailleurs ce qu’explicite très bien le texte du décret d’application du 11 juillet 2006 (  » Le socle commun traduit tout autant une ambition pour les plus fragiles qu’une exigence pour tous les élèves […]. Les compétences qui le constituent, avec leurs listes principales de connaissances, de capacités et d’attitudes, sont complémentaires et également nécessaires […]. Il ne peut donc y avoir de compensation entre les compétences requises « .

Quid de l’évaluation,  » à titre expérimental « , de 2009 ? Existe-t-elle ? Si oui, comment a-t-elle été conçue : on voit son importance – capitale – dans sa conception, s’il s’agit d’évaluer la maîtrise jugée suffisante ( en quoi, comment ? ) dans chaque ‘’grande compétence ? Quels ont pu être ses résultats ? Mystère !

 

Enfin, toujours à la page 14 du  » Rapport national France 2009 « , il est dit que  » afin d’évaluer la maîtrise progressive du socle commun par les élèves, trois paliers sont prévus : le premier, en fin de CE1, correspond notamment à l’acquisition de la lecture courante et de l’écriture ; le deuxième, au terme de l’école primaire, mesure en particulier l’acquisition des règles fondamentales de la grammaire, du calcul élémentaire et des quatre opérations ; enfin le brevet des collèges atteste de la maîtrise des sept compétences du socle « . Il y aurait beaucoup à dire sur ces affirmations, si l’on se posait la question de leur opérationnalité et de leur compatibilité avec l’esprit et la lettre de ce qui a été envisagé sous l’expression  » socle commun de connaissances et de compétences « .

On se contentera de mettre en évidence ( et cela peut laisser rêveur ) la note intitulée  » Socle commun et évaluation, une architecture à plusieurs étages  » ( page 13 du  » Rapport  » ) :  » Des paliers intermédiaires, adaptés aux rythmes d’apprentissage, sont déterminés dans la maîtrise du socle : CE1 ( au printemps ), CM2 ( en janvier ), sixième ( en début d’année ) et le palier final en fin de troisième : le Diplôme national du Brevet. On remarquera le tempo retenu, notamment les deux évaluations qui se succèdent la même année civile , à huit mois d’intervalle ( en janvier ! pour le CM2, en septembre pour la sixième ).

 

 Qui, in fine, est susceptible d’éclairer ces mystères ? Qui serait le mieux placé pour savoir ce qu’il en est ? A qui s’adresser ?

A l’ami Claude Thélot ( le président de la Commission nationale qui a précédé la loi d’orientation d’avril 2005, qui s’est beaucoup investi sur la question du  » socle commun  » et qui a été longtemps directeur de la Direction de l’Evaluation et de la Prospective au ministère de l’Education nationale ?).

A François Fillon, qui était ministre de l’Education nationale au moment du vote de la loi d’orientation d’avril 2005, et qui, en tant que chef du Gouvernement, doit faire appliquer la disposition de la loi prévue très explicitement, on ne saurait trop le rappeler :  » Le Gouvernement présente tous les trois ans au Parlement un rapport sur la manière dont les programmes prennent en compte le socle commun et sur la maîtrise de celui-ci par les élèves au cours de leur scolarité obligatoire « . Les trois ans ont passé, depuis plus de six mois. Qui dissipera le mystère, ces mystères ?

 

 

 

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Commentaires (5)

  1. Emmanuel Faucon

    J’ai eu le plaisir et l’avantage de suivre vos cours à René Descartes en 90, que de bons souvenirs ravivés par ce billet tout empreint d’humour et de sagacité.

  2. Bruno Dumouchel

    Tout comme E. Faucon, j’étais aussi à Descartes, mais en 97. Je retrouve dans cet article toute la clairvoyance et la rigueur qui caractérisent vos interventions. Merci Monsieur Lelièvre pour votre contribution à nos réflexions et le soutien que vous apportez à notre profession d’enseignant par votre approche critique objective. Respectueusement.
    BD

  3. Bernard Desclaux

    On avait cru un temps, qu’une réponse à votre question (A quoi sert l’école ?) avait été apportée par cette loi instituant le socle. Mais il nous faudra sans doute encore attendre bien longtemps pour l’application d’une telle réforme révolutionnaire : se donner un but commun de réussite à l’école, et non pas une fonction de sélection et de répartition. On peu comprendre que cela résiste de toute part.
    Merci en tout cas pour ce texte très éclairant.
    Bernard Desclaux

  4. Marie Lavin

    Merci cher Claude Lelièvre d’avoir déniché ce rapport.
    Quel député interviendra auprès du premier ministre ou de Luc Chatel pour dissiper ces mystères que vous nous dévoilez?

  5. PICARD

    Merci pour ça…

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