Réforme orthographique et francophonie…

 

Il a fallu 20 ans pour qu’il soit révélé publiquement que la France est bonne dernière parmi les pays francophones dans l’application d’une mini-réforme orthographique qu’elle avait pourtant initiée et décidée.

En 1990, l’Académie française a en effet approuvé un certain nombre de  » rectifications orthographiques  » proposées, à la demande du Premier ministre Michel Rocard, par le Conseil supérieur de la langue française. Il s’agit de régularisations sur quelques points : le trait d’union, le pluriel des mots composés, l’accent circonflexe, le participe passé et quelques anomalies diverses. Le rapport de septembre 2006 de la Délégation générale à la langue française indiquait déjà que  » si ces rectifications sont officiellement enseignées dans plusieurs pays francophones, elles restent en France même largement ignorées des enseignants, d’autant que le ministère de l’Education nationale n’a jamais publié de directive relative à leur enseignement « .

Ce qui explique sans doute qu’une enquête menée en 2003 auprès d’étudiants de diverses universités francophones ( en Belgique, en France, au Québec et en Suisse ) montrait que les Français arrivaient en dernière position, loin après les autres, dans la connaissance de ces rectifications orthographiques . Ce n’est qu’en juin 2008 qu’elles ont été inscrites dans les programmes d’enseignement français. Mais l’on reste toujours à la traîne.

Il faut cependant reconnaître que ce genre de comportement a eu des précédents, dont certains remontent loin dans le passé. On peut citer, par exemple, la tentative ratée menée par Ferdinand Buisson, le principal lieutenant de Jules Ferry, qui a été à la tête de l’enseignement primaire pendant dix-sept ans. Il obtient du ministre de l’Instruction publique Léon Bourgeois la signature, en avril 1891, d’une circulaire, qui a  »  pour objet d’interdire l’abus des exigences orthographiques dans les dictées « . La circulaire demande de faire preuve de tolérance lorsque les erreurs peuvent être ramenées à l’une des deux causes suivantes : première cause, le respect des  » lois naturelles de l’analogie  » ( et donc accepter par exemple bijous, contreindre, cantonier, extention, appercevoir, etc ) ; deuxième cause d’erreurs : le non respect de règles d’accord qui n’ont pas de fondement dans l’histoire de la langue ( à propos, par exemple, de vingt, cent, tout, même, demi, et des noms composés ). Cette circulaire restera – de fait – lettre morte.

En définitive, où en est-on actuellement ? L’Académie française avait donné son aval à la mini-réforme orthographique de 1990 à l’unanimité, mais en précisant que  » l’orthographe actuelle reste d’usage  » et que  » les recommandations du Conseil supérieur de la langue française ne portent que sur des mots qui pourront être écrits de manière différente sans constituer des incorrections ni être considérés comme des fautes « . Les  »  rectifications orthographiques « , faute d’être obligatoires, sont alors perçues comme de simples tolérances. Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que l’on tende à les ignorer superbement.

On aurait dû s’y attendre, puisqu’il y avait eu le précédent de l’arrêté du 26 février 1901 sur  » Les tolérances orthographiques à appliquer dans les écoles et les examens  » qui sont restées ignorées de la plupart des enseignants et des Français . Elles portaient, déjà, sur la plupart des points retenus dans les  » rectifications orthographiques  » de 1990. Mais l’école peut-elle enseigner des tolérances ? L’école peut-elle être une maison de tolérance ?

 Quel est l’écolier de onze ans, futur écrivain célèbre qui a écrit le texte n° 1 :  »  Je suis dévoré d’impatience de voir le meilleur de mes amis celui avec lequel je serait toujours amis nous nous aimerons, ami qui sera toujours dans mon cœur. Oui ami de la naisance jusqua la mort  » ?

Quel est l’écolier de onze ans, futur écrivain célèbre qui a écrit le texte n°2 :  » Mon cher grand-père pardonne moi de mon péché car j’ai moin mangé qu’a l’ordinaire j’ai pleuré pendant un cardeur après cela j’était en senglot  » ?

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This entry was posted on Dimanche, février 21st, 2010 at 14:48 and is filed under évaluations, Non classé. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. You can leave a response, or trackback from your own site.

8 Responses to “Réforme orthographique et francophonie…”

  1. Patrice Says:

    Alors forcément, on ne peut que vous renvoyer la question : pourquoi votre texte ne tient-il pas compte de ces recommandations orthographiques ? J’ai repéré au moins « traine » et « reconnaitre » auxquels vous avez gardé leur accent circonflexe… Pour qu’elles soient un peu plus connues, montrons l’exemple !
    Bien cordialement,
    Patrice Bride

  2. claudelelievre Says:

    C’est tout le problème des tolérances, cher Patrice Bride. En bon  »républicain » ( et, je l’espère,  »pédagogue » ) j’attends que ce soit »obligatoire ».

  3. CStromboni Says:

    J’attends la réponse à la petite énigme à la fin du billet …

  4. claudelelievre Says:

    L’un est de Flaubert, l’autre de Proust

  5. Luc Bentz Says:

    Il y a une différence de nature entre, d’une part, ce qu’envisageait Buisson (j’ai appris quelque chose grâce à toi) et l’arrêté Leygues et, d’autre part, les rectifications de 1990. Dans le premier cas, il s’agissait de tolérances dans la correction (des devoirs ou examens), dans le second d’une adaptation de la langue, une de ces évolutions comme la langue en a connu depuis que les dictionnaires existent jusqu’en 1832 (VIe édition du Dictionnaire de l’Académie).
    C’est en 1878 que les ajustements se rétrécirent (on signalera la graphie rectifiée «poète» quand Victor Hugo écrivait encore «poëte»). Une tentative de Gaston Paris à la fin du XIXe siècle, parce qu’il était philologue ET académicien français, échoua fasse à la contre-offensive de ce qu’à l’Académie (et ailleurs) on nomma «le parti des ducs». En 1932 (8e éd. du Dictionnaire) dominait le très réactionnaire Hermant. Période de régression marquée au demeurant par une lamentable tentative d’écrire une Grammaire de l’Académie que Ferdinand Brunot mit en pièces. Mais entretemps (et depuis), l’Académie, si elle compte des écrivains, des scientifiques, des personnalités — elle a élu M. Giscard d’Estaing, ancien président de la République, en dépit de ses œuvres prétendument [si si!] littéraires — ne compte plus de philologues ou de linguistes depuis la mort de Gaston Paris en 1903. Elle s’est ouverte aux femmes, ce qu’il faut saluer, mais pas aux scientifiques dans le champ du français moderne. Loin de moi l’oubli du lien profond et savant de Jacqueline de Romilly avec la pensée grecque antique, mais pour ce qui est du français moderne, c’est autre chose. Claude Hagège, par exemple, dont le combat pour la langue française en particulier (et la diversité des langues en général) est connu, ne s’est point vu offrir le bicorne et l’épée.

    Feuilletant il y a quelques mois une vieille collection de «l’École libératrice» pour une recherche historique, j’y ai trouvé toute une série de billets d’Aristide Beslais (ce qui correspond à la période de la commission éponyme, peut-être après d’ailleurs, mais je n’ai pas vérifié le «calage» temporel).

    J’en profite pour signaler ici le soutien marqué du Syndicat national des instituteurs et PEGC à la réforme de 1990 (et la réflexion antérieure dans un dossier sur l’orthographe qui avait marqué les esprits), et notamment à l’engagement profond du regretté Jean-Claude Barbarant qui m’avait narré ses pittoresques rencontres avec Nina Catach, l’âme d’une réforme de 1990 qui tournait le dos aux illusions phonétistes. (Dans «La Naissance du français», PUF, «Que sais-je?», Bernard Cerquiglini en donne la clé.)

    On «sçait» (comme on aurait écrit à l’époque) ce propos de la préface de la première édition du Dictionnaire (dans une orthographe qui a pourtant changé depuis): «L’Académie s’est attachée à l’ancienne Orthographe receuë parmi tous les gens de lettres.»

    On devrait relire «l’Orthographe» de Nina Catach (PUF, Que sais-je?) qui explique les évolutions historiques et les situe dans le temps. Si l’on peut, on relira avec bonheur ses «Délires de l’orthographe» (hélas épuisés) pour un grand moment d’humour érudit.

    On pourrait regretter que ne reviennent des polémiques vieilles d’un quart de siècle et dont, tu le soulignais à juste titre, nous souffrons aujourd’hui parce que l’Éducation nationale jusqu’en 2008, sous Darcos comme quoi nul ministre n’est totalement négatif, n’a pas joué son rôle en la matière qu’ont d’autres systèmes d’enseignement (mais Goosse, fils spirituel… et gendre de Grevisse a soutenu la réforme).

    Mais on arrêtera ici des débats dépassés et, ces considérants étant posés, l’assemblée…

    passe à l’ordre du jour.

    Très amicalement.

  6. Christian Says:

    « … l’Éducation nationale jusqu’en 2008, sous Darcos comme quoi nul ministre n’est totalement négatif, n’a pas joué son rôle en la matière qu’ont d’autres systèmes d’enseignement (mais Goosse, fils spirituel… et gendre de Grevisse a soutenu la réforme)… »
    Pourriez-vous rendre plus clairs les propos que je cite, tirés du message, par ailleurs très instructifs, de l’intervenant précédent?
    Je vous en remercie par avance.

  7. Christian Says:

    « … l’Éducation nationale jusqu’en 2008, sous Darcos comme quoi nul ministre n’est totalement négatif, n’a pas joué son rôle en la matière qu’ont d’autres systèmes d’enseignement (mais Goosse, fils spirituel… et gendre de Grevisse a soutenu la réforme)… »
    Pourriez-vous rendre plus clairs les propos que je cite, tirés du message, par ailleurs très instructif, de l’intervenant précédent?
    Je vous en remercie par avance.

  8. L’histoire de l’orthographe | anthropopedagogie Says:

    […] savoir plus sur l’actuelle réforme de l’orthographe  en débat avec Claude LELIÈVRE, historien de l’éducation […]

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