Le blog de Claude Lelievre

Le baccalauréat doit être aussi l’affaire du supérieur!

Il est pour le moins étonnant que, lorsqu’il s’agit de réformer ou de refonder ‘’le’’ baccalauréat, le ministère de l’enseignement supérieur ( et les organisations principales de son aire ) ne soit pas partie prenante, laissant de fait toute la place au ministère de l’Education nationale  ( avec notamment les organisations syndicales ou de spécialités disciplinaires de son aire, celles de l’enseignement secondaire ).

En effet, ‘’le ‘’ baccalauréat  que nous connaissons en France ( et qui a été institué en 1808 par Napoléon I ) a la singularité de posséder la double face de sanction des études secondaires et de passeport pour l’entrée à l’Université.  Et cette double nature a encore été réaffirmée récemment puisque, comme le précise le dernier décret datant de 1997, le baccalauréat reste le premier grade universitaire alors même qu’il conclut la formation secondaire.
L’article 22 du décret du 17 mars 1808 stipule que « pour être admis à subir l’examen du baccalauréat, il faudra être âgé au moins de seize ans et répondre sur tout ce qu’on enseigne dans les hautes classes des lycées », tandis que l’article 19 établit que l’examen du baccalauréat est sous la responsabilité pleine et entière de l’Université : «  les grades ( baccalauréat, licence, doctorat ) seront conférés par les Facultés à la suite d’examens et d’actes publics ».

A l’origine, le jury d’examen du baccalauréat est donc composé exclusivement d’universitaires. Cela découle logiquement du fait que c’est le premier grade universitaire et un passeport d’entrée dans l’Université. Au tout début du baccalauréat, une circulaire du 5 avril 1810 prescrivait que les examens universitaires devaient commencer le 1 août. Les aspirants au doctorat subissaient les premiers les épreuves. Puis venaient les aspirants au grade de la licence. Les candidats au baccalauréat étaient examinés les derniers. Les professeurs d’université ne pouvaient partir en vacances que lorsque tous les examens étaient terminés.
Cette règle , respectée pour l’essentiel tout au long du XIX° siècle, va se heurter à la croissance du nombre des candidats qui devient relativement importante au début du XX° siècle ( on passe de 5000 bacheliers en 1900 à 15000 en 1936 ). On va donc étoffer les jurys en y intégrant progressivement de plus en plus de professeurs du secondaire.  D’abord des professeurs agrégés ou possédant le doctorat, directement choisis par le ministre. Puis le décret du 13 août 1931 fait passer du ministre au recteur la désignation des professeurs du secondaire ; et un autre texte du 23 mai 1934 oblige  les professeurs agrégés et même certains professeurs non agrégé  à siéger dans les jurys. Le recteur n’a plus la possibilité de choisir les professeurs du secondaire donnant les ‘’meilleures garanties’’ : il y a désormais le ‘’tour de rôle’’, et tout professeur du secondaire peut ( et même éventuellement doit ) être examinateur.
Toutefois, et actuellement encore, les jurys du baccalauréat restent présidés obligatoirement par un titulaire de l’enseignement supérieur, et le précieux parchemin doit être dûment signé par le recteur d’académie, chancelier des universités.

Finalement, les professeurs du secondaire deviennent quasi hégémoniques dans les jurys du baccalauréat ( censé être pourtant une examen d’entrée à l’Université ). Par ailleurs, au cours de la cinquième République, le ‘’secondaire’’ n’est pas seulement resté hégémonique dans les jurys d’examens, mais est devenu en plus hégémonique dans les politiques scolaires envisagées ou menées à propos des réformes du baccalauréat  chaque fois que l’enseignement supérieur a  été érigé en ministère de plein exercice. C’est désormais le cas le plus fréquent. Et c’est le cas actuellement. Or on n’entend toujours pas le ministère de l’enseignement supérieur dans le concert des interrogations ou propositions actuelles énoncées à propos au baccalauréat ( pourtant censé être avant tout un examen d’entrée à l’Université… ). Que disent les organisations situées dans l’aire de ce ministère ? Que dit la ministre de l’enseignement supérieur Valérie Pécresse ? Etonnant, non ?

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Commentaires (6)

  1. Pedro Cordoba

    Le silence de l’université est en effet assourdissant. Mais il s’explique aisément pour beaucoup de raisons, dont certaines ne sont pas à l’honneur des universitaires : pour sauver leurs UFR, leurs postes et pouvoir ensuite y caser leurs thésards, ils sont en effet prêts à accepter des analphabètes en première année quitte à devoir donner des cours de niveau CE2 (voir le commentaire de Dorian McILROY à la note http://blog.educpros.fr/claudelelievre/2011/05/17/la-licence-comment-resoudre-un-probleme-qui-perdure/#comment-609). On en élimine ensuite la moitié en 3 ans mais, en attendant, ces faux étudiants ont rempli les amphis et garanti la « reproduction » de l’Alma Mater. Ce serait impossible si le bac était vraiment un examen d’entrée à l’université. Ils préfèrent donc fermer les yeux, se boucher les oreilles et ne pas savoir quel est le niveau réel des bacheliers. C’est d’ailleurs pourquoi les jurys sont de moins en moins présidés par des universitaires malgré une obligation légale de plus en plus théorique : c’est le vice-président qui préside.

    Une autre raison a déjà été donnée par Claude Lelièvre lui-même dans un précédent billet. Les deux ministères concernés préfèrent l’objectif des 80% de bacheliers à celui de 50% de licenciés. Plus exactement : sachant que l’université suivra pour la raison susdite au premier paragraphe, ils font les choses dans l’ordre. D’abord réduire le bac à une formalité. Ensuite passer la patate chaude aux universités, qui seront bien obligées de rabattre encore plus leurs prétentions. Cela a marché pour le passage de CM2 en sixième, puis de la troisième au lycée. Pourquoi ça ne marcherait pas avec le supérieur ?

    La question est donc la suivante : comment augmenter le nombre de candidats au bac ? Car avec un taux de réussite de 85%, le bac est déjà une formalité pour ceux qui le présentent. Ce qui est difficile, c’est de trouver un « vivier » de candidats potentiels parmi les élèves qui n’arrivent pas en terminale ou qui s’en vont avant de passer le bac ou qui renoncent après un premier échec. Pour atteindre cet objectif, je ne vois qu’une solution : réduire au moins de moitié le nombre de non-diplômés (18%), orienter en bac pro la majorité des actuels CAP-BEP (17%) et, bien sûr, continuer la glissade : les bacs pros deviennent des bacs technos et les technos des bacs généraux. Mais c’est une solution dont les conséquences sont complexes et que j’examinerai une autre fois si j’ai le temps.

    Il est plus beaucoup plus simple de répondre à la question que personne ne veut poser : que vaudra alors le bac ? Bien que connue, il convient d’énoncer la réponse : rien du tout. Il ne vaut déjà pas grand-chose : 60 euros tout ronds, pas un sou de plus. Je trouve ce « prix du marché » très intéressant, surtout si on l’analyse comme résultat d’une évolution historique. Claude Lelièvre aime l’histoire et les chiffres. C’est un souci que je partage. J’y reviens donc de suite.

  2. Pedro Cordoba

    Certains économistes à la mode, dont le savoir historique est néanmoins brinquebalant, soutiennent dur comme fer qu’il n’y a pas de « dévalorisation des diplômes ». Ils pensent, bien sûr, comme des économistes, en termes de valeur d’échange et non pas de valeur d’usage. La valeur d’usage d’un diplôme, c’est la quantité et la qualité des connaissances qu’il certifie (travail concret). Ceux qui se souviennent encore du vieux Marx savent cependant que, dans le mode de production capitaliste, la valeur d’usage est résorbée dans la valeur d’échange, mesurée par le prix en argent, l’équivalent universel du travail abstrait. J’aurai préféré parler de la valeur d’usage du bac. Mais l’air du temps est à la marchandisation des diplômes et des savoirs, à l’intégration de l’école dans le mode de production capitaliste : c’est ce qu’on appelle la « théorie du capital humain ». On s’attachera donc à étudier la valeur d’échange du bac. Non pas comme un vieux marxiste par le temps de travail qui y est incorporé mais comme un Chicago boy ou un trader : le vrai prix des choses, c’est celui qui est fixé par le marché. Peu importe ce qu’il y a dessous : le travail scolaire, il est comme le travail des prolétaires chinois, confiné dans une boite noire.

    Or donc la dernière enquête du CEREQ nous donne le « vrai prix » du Bac 2007, sa valeur d’échange telle qu’elle est définie par le marché de l’emploi trois ans après l’obtention du précieux sésame, jadis premier titre universitaire : 60 euros. Un non-diplômé gagne en effet 1140 euros par mois et un bachelier général 1200 euros. La différence entre un bac général et l’absence totale de diplôme est donc de 5,2%. Même pas le prix des cigarettes pour un petit fumeur. Il va être difficile de convaincre les non-diplômés de s’obstiner encore et encore pour ne pas quitter l’école les mains dans les poches.

    A partir des enquêtes FQ de l’INSEE, on peut connaître la valeur en 1969 et 1976 des bacs respectivement obtenus entre 1957 et 1961 d’une part et entre 1964 et 1968 de l’autre.

    En 1969, un bachelier gagnait 65% de plus qu’un non-diplômé et une bachelière 120% de plus qu’une non diplômée.

    En 1976, un bachelier gagnait 40% de plus qu’un non-diplômé et une bachelière 50% de plus qu’une non-diplômée.

    En à peine 7 ans après 68, la dévalorisation est déjà très nette, surtout pour les bachelières qui ne profitent guère de leur suprématie scolaire en termes de rémunérations.

    Après 50 ans de « démocratisation scolaire », le résultat est cette fois spectaculaire : la valeur du bac a été grosso modo divisée par 12. Non pas par deux ou trois comme on pense parfois. Par douze ! Pour retrouver les écarts des années 70, il faut aujourd’hui avoir un doctorat au lieu d’un bac. On peut, bien sûr, en déduire que… le niveau monte.

    On peut aussi se demander s’il existe un seul produit économique qui se soit dévalorisé aussi vite en fonction de sa diffusion dans le marché. Car pour l’enquête 1969, la proportion de bacheliers dans une classe d’âge était de 18% (en comptant les bacs techniques). Pour l’enquête 1976, elle était de 28,8%. Elle est aujourd’hui de 64% (en comptant les bacs pros). Le nombre de bacheliers a été multiplié par 3,5 et, dans le même temps, la valeur du bac divisée par 12. Le diplôme-fétiche de la société française s’est donc dévalué presque 4 fois plus vite que le nombre de ses détenteurs n’a augmenté. Est-il vraiment sage de vouloir encore aller de l’avant ? Ou conviendrait-il de remettre en cause la fameuse (ou fumeuse) théorie du capital humain ?

    Venus de Tunisie, d’Egypte, de Lybie, de la Grèce ou d’Espagne (où je me trouve en ce moment), certains signes me font pencher pour la deuxième solution.

  3. Hervé Grau

    Voici d’excellentes analyses auxquelles je souscrit totalement. Il y a une incohérence profonde entre ce que devient l’enseignement secondaire, validé par le bac, premier examen universitaire, et sa suite l’enseignement supérieur. Car lorsqu’on regarde les contenus des épreuves de L1 des différentes licences, ou bien les contenus des programmes des classes préparatoires,un pauvre bachelier a effectivement raison d’avoir quelques inquiétudes. Cela permet aussi aux officines privées de vendre du stage et de l’accompagnement scolaire, que ce soit les prépas d’accompagnement à la première année de médecine ou bien les prépas Sciences Po pendant l’année de Terminale pour ne citer que les plus évidentes. La valeur financière perdue du baccalauréat soulignée par Pedro Cordoba ne serait elle pas le signe d’une privatisation de celui-ci à notre insu?

  4. PR27

    J’étais président de jury de bac il y a 10 jours. C’était, comme toujours, un plaisir de discuter avec nos collègues du « pré-bac » et leurs étudiant – mes étudiants commence à bac+3….

    Néanmoins, notre marge de manoeuvre lors des délibérations est très faible (c’est peut-être d’ailleurs mieux ainsi) : nous n’inventons pas les sujets, ne corrigeons pas les copies et recevons du rectorat des consignes bornant nos interventions : nous disposons des bulletins de notes et, pour les étudiants dont la note totale est un peu juste, nous pouvons chercher à convaincre les correcteurs d’ajouter quelques points à tel ou tel élève dont le livret scolaire laisse penser que la mauvaise note est un pépin occasionnel. Les discussions un peu plus « sur le fond » déclenchent parfois des soupirs d’enseignants réunis en jury, qui regardent leur montre.

    Nous sommes extérieurs au centre d’examen et, à ce titre,
    jouons plus le rôle des observateurs lors des dépouillements de scrutins. C’est important, c’est utile, mais le volet pédagogique est très faible….

  5. Gene

    je n’aurais pas dit mieux

  6. Le sexologue

    Un moyen de gagner du temps de la maison.

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