Le blog de Claude Lelievre

« Du bizutage, des grandes écoles et de l’élite »

L’agression subie récemment par un étudiant de Dauphine lors d’une ‘’réunion de recrutement’’ de l’association ‘’Japad’’ ( au cours de laquelle « un des membres, sous l’emprise de l’alcool, à l’aide d’un instrument qui semble être une capsule de bouteille, lui a gravé sur le dos les lettres ‘’Japad’’ » selon Laurent Batsch, le président de l’université ) défraye actuellement la chronique et appelle légitimement à la vigilance contre les bizutages violents. Mais on devrait aussi remarquer leur caractère récurrent et le fait que ce genre de pratiques sévit le plus souvent dans les établissements d’’’élite’’. Et noter aussi que la violence dans le système scolaire n’est pas l’apanage de certains élèves dans des établissements sensibles, mais peut être aussi le fait de certains élèves de quartiers huppés dans des établissements d’élite recherchés ( selon une étudiante de Dauphine, « l’association ‘’Japad’’ était dirigée par un petit groupe d’étudiants venant du XVI°, très friqués, ayant mauvaise réputation » )

Et pourtant, les autorités scolaires et universitaires ont condamné de longue date – et de façon réitérée – les brimades ( dés 1928, et en 1944,1962… ).
Circulaire du 20 octobre 1928 du ministre de l’Instruction publique : « Il y aurait des établissements, particulièrement ceux qui préparent aux grandes écoles, dans lesquels se seraient constituées des associations plus ou moins occultes d’élèves, ayant institué des règles ou des pratiques qu’elles s’efforcent d’imposer aux nouveaux venus. Je ne saurais tolérer ces abus ».
Circulaire du 8 décembre 1944 du ministre de l’Education nationale : « Je suis saisi de nombreuses plaintes concernant les brimades exercées dans certains établissements, en particulier dans les classes préparatoires aux grandes écoles, par les Anciens à l’égard des plus jeunes. Je suis décidé à mettre fin à ces pratiques révoltantes. Il est inadmissible que certains jeunes Français exercent sur leurs camarades des violences qui évoquent irrésistiblement les mœurs du nazisme par la prétention d’imposer par la force une volonté capricieuse et même de porter atteinte à la conscience ».
Circulaire du 1 septembre 1962 du ministre de l’Education nationale : « J’ai été amené à constater qu’en dépit des nombreuses instructions et mises en garde diffusées par mes prédécesseurs, la pratique des brimades envers les nouveaux élèves subsistait dans certains établissements, notamment dans ceux qui comptent des classes préparatoires aux grandes écoles. De tels abus sont inadmissibles. Je vous demande donc de rappeler une fois encore, aux différentes classes de votre établissement, les peines extrêmement graves auxquelles s’exposeraient les élèves qui croiraient pouvoir passer outre aux avertissements qui, à maintes reprises, leur ont été donnés ».

Dans le projet de loi sur la lutte contre la délinquance sexuelle présenté au Conseil des ministres le 3 septembre 1997, un article introduit une nouvelle qualification pénale et des sanctions renforcées contre certaines formes de bizutage. Le texte prévoit que « Hors les cas de violences, de menaces et d’atteintes sexuelles, le fait pour un élève ou un étudiant d’imposer à un autre élève ou étudiant, en exerçant des pressions de toute nature, des actes, des attitudes ou des comportements contraires à la dignité de la personne humaine est puni de six mois d’emprisonnement et de 50000 francs d’amende », et cela pour tous les « actes humiliants ou dégradants ». L’article 225-16-2 double ces peines lorsqu’ils affectent une personne fragile physiquement et mentalement. Enfin l’article 225-16-3 évoque la responsabilité des personnes morales : il vise les structures scolaires et universitaires qui se refuseraient à prendre des mesures répressives contre le bizutage et les mouvements associatifs qui participent à ces pratiques.

Force est de constater qu’en dépit de ces différentes injonctions ou dispositifs juridiques, le phénomène du bizutage n’a pas disparu dans nombre des filières sélectives de l’institution scolaire
Car cette résistance du bizutage ( mais non au bizutage.. ) s’explique fondamentalement, selon Emmanuel Davidenkoff  ( qui a mené une longue enquête sur cette pratique )  précisément par l’existence même de ces filières très sélectives et de l’enjeu qu’elles représentent pour les jeunes qui y accèdent ( et qui ne veulent pas perdre, en tentant de se soustraire au bizutage, ce qu’ils sont prêts à tenir). « Le bizutage est une des expressions de la violence de notre système éducatif, de la course au ‘’bon diplôme’’ […]. La réussite scolaire est un enjeu vital. Ceux qui sont concernés par le bizutage sont sur le point de toucher au but, de décrocher une peau d’âne qui les mettra à l’abri jusqu’à la retraite » ( « Du bizutage, des grandes écoles et de l’élite », Plon, 1993 )
Etant entendu qu’Emmanuel Davidenkoff précise que tout ce qu’on appelle bizutage n’est pas également condamnable, car ce terme sert aux étudiants pour désigner l’ensemble des ‘’cérémonies d’accueil’’ qui marquent l’entrée dans l’enseignement supérieur. Mais il faut l’entendre dans « une acception plus restreinte, comme rituel obligatoire et humiliant. Obligatoire, lorsque le refus d’un élève de participer aux réjouissances est assorti de sanctions, notamment dans l’ordre des études ; humiliant, lorsqu’il attente à la pudeur, à la morale ou aux convictions, dont les limites ne sauraient être fixées arbitrairement, puisqu’elles varient selon les individus ».

.

Be Sociable, Share!

Commentaires (5)

  1. fcuignet

    bonjour
    ce que je ne comprends pas, c’est pourquoi le président de l’université, fonctionnaire d’état, ne signale pas ces faits au procureur comme l’y oblige l’article 40 du code de procédure pénale.

  2. gm

    bonjour,
    je trouve pour le moins étrange voire osé d’ajouter une étiquette « grandes écoles » à un article consacré à l’université Dauphine. Dans les écoles d’ingénieurs (celles que je connais en tant qu’enseignant), il y a longtemps que cette pratique a disparu. Notamment à cause d’une forte vigilance des équipes de direction et de la tutelle.

  3. PR27

    et dire qu’on veut développer le « corporate spirit » dans les universités….

  4. Pingback: “Du bizutage, des grandes écoles et de l’élite”

  5. mak

    ça fait quand-méme horreur certaines choses !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.