Le blog de Claude Lelievre

Les « écoles supérieures du professorat et de l’éducation » et la prévention de la violence

Puisque quelques affaires de violences à l’Ecole viennent encore de défrayer la chronique, et que l’on va vers la fin de la première période de concertation sur les futures ‘’ESPE’’, la sagesse serait de prendre réellement en compte quelques dimensions majeures du problème  pour situer au mieux quel rôle pourrait jouer la formation professionnelle des enseignants ( et à quelles conditions ).

On peut songer d’abord à l’évidence à une première indication :  l’importance réelle que devrait prendre ( pour tous les enseignants, et pas seulement  pour ceux voués à exercer en zone ‘’sensible’’ ) «une  formation spécifique à la gestion des conflits et à la prévention de la violence » comme l’avait annoncé Luc Chatel lors des Etats généraux sur les violences à l’Ecole ( tenus en avril 2010 ). Car, on le sait, la quasi absence de formation professionnelle des enseignants lors de la « mastérisation » de leur formation  ( telle qu’elle a été jusqu’ici mise en œuvre ) a pratiquement réduit cette déclaration à une simple annonce. Et pourtant un chercheur tel que le québecquois Denis Jeffrey a montré que, lorsqu’un enseignant est formé à la gestion de son propre stress et à la gestion des conflits, le taux de victimation tend à être réduit par deux, ainsi que celui de ses élèves.

Plus généralement, et plus profondément encore, il devrait être possible de prendre en compte ce que disent Benoît Galand et Cécile Carra ( auteurs d’un livre sur la violence à l’école primaire qui vient de paraître ) : « L’évolution des comportements des élèves est inséparable des apprentissages, eux-mêmes liés à la conduite de classe par les enseignants. Et cette conduite de classe par les enseignants ne peut se résumer à des ‘’techniques de gestion des conflits’’, mais repose plus largement sur la construction de pratiques pédagogiques signifiantes et propices aux apprentissages des élèves ».

On aurait le plus grand tort en effet de négliger l’impact des modalités d’apprentissage en l’occurrence. A partir d’une vaste enquête datant d’une dizaine d’années portant sur 9000 élèves et 2700 professeurs de l’enseignement secondaire de la Communauté française, Benoît Galand ( qui avait  dirigé cette recherche ) avait déjà pu affirmer que «des pratiques centrées sur l’apprentissage de tous les élèves ont des effets au niveau des comportements agressifs et des conflits entre élèves aussi bien qu’au niveau de la motivation et de l’absentéisme. Les résultats obtenus suggèrent en effet que des pratiques donnant priorité à l’apprentissage de chaque élève, des interactions de qualité entre enseignants et élèves et le fait de se sentir reconnu et valorisé au sein de son école, soutiennent la motivation des élèves et préviennent l’absentéisme, limitent le rejet et les tensions entre élèves et réduisent les risques d’agression à l’école. Les résultats suggèrent aussi que des pratiques compétitives et inégalitaires ont les effets opposés. Ces résultats appuient l’idée qu’à travers l’exercice de leur fonction même d’enseignant, les professeurs peuvent avoir une influence non négligeable sur le vécu et les réactions des élèves en classe, et en retour sur leurs propres conditions de travail ».

Il reste à former les enseignants ( et de façon opératoire… ) en ce sens, en n’oubliant pas ( comme l’a déjà souvent souligné Eric Debarbieux, un spécialiste national et international de la question ) que cela devrait s’inscrire dans un cadre beaucoup plus collectif qu’il ne l’est actuellement  depuis la ‘’mastérisation’’ ( ou même qu’il ne l’a été trop souvent auparavant dans les IUFM ), car l’apprentissage de l’importance du travail collectif ( et de la réaction collective ) est capital en matière de réduction et de prévention des violences scolaires .

C’est dire ( condition certes non suffisante, mais nécessaire ) que les futures Ecoles supérieures du professorat et de l’éducation devront avoir une réelle autonomie au sein des différentes composantes universitaires pour pouvoir assurer au mieux leur fonction, dans ces dimensions.

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Commentaires (5)

  1. un ancien élève

    D’accord avec vous mais je voudrais ajouter deux éléments:

    1/ la formation des maitres à la Communication Non Violente serait un progrès fantastique avec des résultats très certainement mesurables, d’abord en fin de primaire et aussi par la suite.
    http://fr.wikipedia.org/wiki/Communication_non-violente_%28Rosenberg%29
    Quand je repense à l’école c’est essentiellement à des violences verbales – assimilables parfois à du harcèlement – que je repense. A noter que la communication non-violence n’exclut en aucun cas la fermeté et/ou la directivité: on ne doit pas revenir à un certain laisser-aller en vogue à une certaine époque.

    2/ l’école devrait assumer un choix très clair en faveur de la non-violence (verbale et idéologique) dans la société. A ce titre, elle (ses professeurs, ses syndicats, ses parents d’élèves, son administration, ses ministres) ne doit pas hésiter à dénoncer la violence qui s’exerce dans les foyers des élèves par le biais de la télévision et des jeux éléctroniques. Les preuves scientifiques ne manquent pas – voir par exemple l’excellent Télé-lobotomie (Max Milo éditions) qui compile tous les résultats en la matièr – y compris sur les dégâts cognitifs de la télé. Je crois que l’école doit se tourner vers l’ensemble de la société et délivrer des messages en ce sens.

  2. un ancien élève

    Oups! J’ai posté un peu vite. Mon point 2 se justifie par le fait que aussi compétents que soient les enseignants, si les élèves sont conditionnés à la maison et ailleurs à une certaine violence « le ver est dans le fruit » et il sera difficile de l’extirper…

  3. lecteur1

    Dans cet article, on peut lire : « Les résultats obtenus suggèrent […] que des pratiques donnant priorité à l’apprentissage de chaque élève, des interactions de qualité entre enseignants et élèves et le fait de se sentir reconnu et valorisé au sein de son école, soutiennent la motivation des élèves et préviennent l’absentéisme, limitent le rejet et les tensions entre élèves et réduisent les risques d’agression à l’école. Les résultats suggèrent aussi que des pratiques compétitives et inégalitaires ont les effets opposés. »

    Pourtant, en France, c’est dans les CPGE où les pratiques sont compétitives et inégalitaires que les cours se déroulent dans le plus grand calme : les actes de violence y sont inexistants.
    Par conséquent, ces propos sont incomplets, erronés ou fallacieux.

  4. Nadia

    Il est assez troublant que dans les textes traitant des dispositifs de lutte contre l’échec et le décrochage ( internat d’excellence, dispositifs relais etc…) on voit apparaître les notions de pédagogies différenciées, coopératives, de projet, en tout cas des réflexions autour des innovations en matière de pédagogie. Pourquoi ces réflexions ne sont-elles pas prônées pour le collège dans son ensemble? Ce qui marche pour un public moins motivé, n’empêchera pas les bons élèves de réussir. Les futures ESPE formeront-elles les enseignants aux pédagogies innovantes et leur apporteront-elles une réflexion sur la relation très « affectives  » qu’ils portent à leur matière et qui peut parfois les éloigner de la réalité des élèves qui n’ont pas encore intégré la valeur d’un savoir universitaire « gratuit »? Le recrutement à Bac+5, s’il semble être logique et inéluctable ne contribuent-il pas à élargir le fossé entre les enseignants et des catégories plus défavorisées?

  5. Edris Vickey

    merci bcp, j’ai apprécié cet article.

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